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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 08:55

 

C’étaient les instants, devenus musique, où la mort n’existe pas, les instants vivants, affranchis de pénombre, les instants de la vie en soi, ces instants où la vraie figure de la mort se révélait en sa pureté la plus grande : instants de grâce, privilégiés entre tous, instants inconnus de la plupart, vers lesquels beaucoup tendent leurs efforts et que très peu atteignent, – mais celui d’entre eux qui a obtenu la faveur de retenir un de ces instants, celui auquel il a été accordé de saisis dans sa fuite la forme fugitive de la mort, celui qui réussit, dans une écoute et une quête incessante, à donner une forme à la mort, celui-là a découvert la forme authentique de soi-même en même temps que celle de la mort, il a formé sa propre mort, se donnant ainsi une forme à soi-même, et il est assuré de ne pas retomber dans l’humus sans visage. L’arc-en-ciel aux sept couleurs, divinement, tendre, s’incurve au-dessus de son être, l’arc-en-ciel de l’enfance, dont chaque journée renouvelle la vision, donc chaque journée renouvelle la création, création commune de l’homme et du dieu, création émanant de la force de la parole qui possède la connaissance de la mort ; cela n’avait-il pas été l’espoir pour lequel il avait dû supporter la torture d’une vie traquée, dépouillée de toute paisible félicité ? Il reportait son regard sur cette vie de renoncement, pleine d’une abnégation continuellement poursuivie jusqu’au jour présent, sur cette vie qui n’avait jamais résisté à l’action de la mort, mais qui était plutôt remplie de sa résistance à la communion et à l’amour ; il reportait son regard sur cette vie d’adieu qui était derrière lui, dans la pénombre des fleuves, dans la pénombre de la poésie, et il savait aujourd’hui plus nettement que jamais qu’il avait accepté tout cela à cause de cet espoir ; peut-être pouvait-on le railler et le mépriser de ce qu’une si grande mise en œuvre des forces de la vie n’eût abouti jusqu’ici à aucune réalisation de son espoir, parce que le problème qu’il avait voulu résoudre avait été au-dessus de ses faibles forces, parce que les moyens de la poésie étaient impropres à le résoudre, seulement il savait également à cette heure que la justification ou la non-justification d’un problème n’a rien à voir avec ses possibilités terrestres de solution, il savait combien cela était indifférent que ses propres forces fussent ou non  suffisantes, que vînt au monde quelqu’un de mieux doué, ou qu’on pût un jour découvrir un domaine plus proche de la solution que celui de la poésie, tout cela était sans importance, car il n’avait pas à choisir ; certes, jour après jour, et chaque jour à d’innombrables reprises, il en avait décidé et avait agi selon son libre choix, ou avait cru que ses décisions étaient avaient été libres, mais la grande ligne de sa vie n’avait pas été un choix personnel selon son libre arbitre, elle avait été une obligation, une obligation intégrée au salut et à la malédiction de l’existence, une obligation commandée par le destin tout en étant affranchie de tout commandement, commandant de chercher sa propre forme dans celle de la mort pour gagner ainsi la liberté de l’âme ; car la liberté est une obligation de l’âme, dont le salut et la malédiction sont perpétuellement en jeu, et il s’était soumis au commandement, acceptant docilement la tâche imposée par son destin.

 

Hermann Broch (1886-1951), La Mort de Virgile (1945),

trad. A. Kohn, Paris, Gallimard, 1955, p. 82-83.

 

 

(Broch imagine que Virgile, rentrant de Grèce en 19 avant J.-C., où il a contracté la malaria pour mourir en Italie, agonise à Brindisi. Luttant une nuit et un jour contre la mort avant de céder, il fait le bilan de sa vie et de son œuvre.)

 

Pourquoi ces lignes sont-elles puissantes ?

Pour être libre, il faut être soi-même. Et pour être soi-même, il faut accepter d’être l’obligé de son destin, dans chaque moment où c’est humainement possible. Mettre en œuvre ce qu’on est. Même dans la marche vers la mort.

 

 

 

Être pour la mort ?

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Thierry Ménissier - dans Lectures
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