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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 07:12

 

« Appartité » est le concept que j’ai soumis à la réflexion commune lors de la 2ème édition de l’Université des Alpes qui vient de se terminer à Megève, alors qu’on m’interrogeait sur l’identité alpine.

 

http://www.alpesmagazine.com/universite-des-alpes/universite-des-alpes-le-programme

 

Puisqu'on m'invite à prendre de la hauteur (selon la jolie devise de ce festival), je demande : que veut dire « identité » dans « identité alpine » ?

Les concepts qu’on utilise implicitement, en héritiers de longues traditions intellectuelles rendues invisibles par l’usage courant du langage, ne sont jamais neutres. Et lorsque de plus on emploie des notions initialement mal définies, idéologiquement chargées, il devient difficile de comprendre la réalité qui, dans son fourmillement, se donne à observer sous nos yeux. Comme le concept, ainsi que le dit Kant, est la base du jugement et que celui-ci est règle pour l’action humaine, cette dernière se trouve subtilement orientée. Quelle liberté de jugement dès lors qu’on hérite toujours des concepts dans lesquels on pense sans même sans rendre compte ?

Idéalement, il faudrait à chaque occasion nouvelle réinventer les concepts qu’on utilise – ou du moins, nul n’est dispensé de repenser les concepts qu’il utilise au moment où il les utilise.  

Je ne crois pas à l’identité : je n’adhère pas à ce concept, je le trouve fallacieux et je m’en méfie. Il est pour la réalité dans laquelle nous évoluons et qui demande qu’on la juge comme ce que Bergson et Jankélévitch nomment « un organe obstacle », à savoir une condition de la perception qui en même temps la limite.

Ce que je vois, de l’identité, c’est le combat entre les idéologies menaçantes, toujours engagées dans le combat pour telle ou telle imputation d’identité, clivante et sectaire. Je soupçonne d’ailleurs que dès qu’on n’a plus rien à dire de précis et de concret sur les manières d’être de l’humain, on lui attribue une ou des identités – moins en sait, plus on l’affirme.

Ce qui me paraît en revanche incontestable c’est que parce qu’il entretient des rapports sociaux, l’être humain vit des expériences, qui relèvent notamment de ses appartenances, lesquelles sont aussi grandes par leur nombre que variées dans leur nature. Il appartient à tel et tel groupe social, à telle et telle communauté, à tel et tel réseau. Il faut le redire : les appartenances sont diverses et variées, au risque pour nos contemporains d’être contradictoires les unes avec les autres (la même personne se trouve aisément en relation avec des groupes dont les intérêts sont opposés et les valeurs contradictoires, le dilemme d’appartenance est une expérience très courante). Tant et si bien qu’« appartenance » ne doit pas s’entendre dans un sens trop inclusif : dans le fond personne n’est par principe prisonnier de ses appartenances – même si, dans les faits, réussir à les mettre à bonne distance est certes une autre paire de manches. C’est même le travail de libération que tout un chacun se doit d’entreprendre pour trouver un sens vraiment personnel à ce qu’il fait, ce travail qui se confond avec la philosophie vécue.   

Il ne suffit pas d’avoir des appartenances pour bénéficier d’une identité. Et peut-être qu’une véritable et définitive « identité », on n’en aura jamais.

Il y a une expérience alpine, une expérience des Alpes, c’est un fait existentiellement, culturellement et même moralement avéré, et il est d’une sacrée puissance.

Il y a aussi une appartenance alpine, très forte, que je conçois comme l’insertion de toutes les personnes concernées par les Alpes dans une communauté d’intérêts et de sentiments, mais aussi comme la coappartenance des montagnards à leur montagne.

Beaucoup de personnes que j’ai rencontrées depuis une dizaine d’années appartiennent aux Alpes en ce double sens.

Mais pour autant je n’arrive pas à concevoir ce que signifie une identité alpine.

Est-ce grave ? Je ne crois pas. Je crois que ce que l’existence humaine requiert, c’est une compréhension de ses appartenances doublée d’une visée d’identité. Parce qu’il apparaît dynamique, ce schéma me semble séduisant pour comprendre quelque chose de la réalité humaine, sans écraser cette dernière par le déterminisme des faits naturels, sociaux, moraux et autres, ni lui prêter une capacité à la liberté dont elle ne me semble pas, du moins a priori et avant l’effort, digne. Il me donne l’espoir d’échapper à ces deux maux de notre temps : aussi bien à la paresse du sociologisme qu’à la fausse audace du libéralisme.

Ma liberté est à construire à partir de mes appartenances et de leur compréhension, dans la visée que je me trouve, au moment présent, en capacité de me donner. Le désajustement naturel entre mes appartenances et ma visée d’identité introduit ce vertige sans lequel il n’est point d’existence (en mesure de s’éprouver) libre.     

Un philosophe gagne à forger les concepts utiles pour l’époque dans laquelle il évolue, serait-ce au prix de quelques contorsions du langage. Cette tension intime entre compréhension des appartenances et visée d’identité, je l’appelle « appartité », et propose qu’elle supplante dans notre vocabulaire l’insidieux concept d’identité.

Et vous, en quoi consiste votre appartité ?

Appartité vs. identité

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Thierry Ménissier - dans Positions
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