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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 13:24

 

Je signale cette intervention demain, dans le cadre des Entretiens de la Maison des Adolescents du Rhône :

 

Institutions contemporaines et régime de temps individuel et collectif

 

Jeudi 16 octobre 2014, 9 h 15 – 12 h 15 dans les locaux de l’Agora Tête d’Or : 93, rue Tête d’Or - 69006 Lyon - M° Masséna

 

Qu’est-ce qu’une institution ? L’Eglise, l’Etat, l’Ecole sont (ou furent) des institutions, c’est-à-dire des cadres fondamentaux, des structures d’organisation de la vie concrète et des représentations mentales. Vectrice d’ordre, l’institution a pour ambition de donner forme à l’existence humaine. A ce titre, elle ouvre un régime temporel différent de celui de l’activité ordinaire : ce régime est celui de l’éternité divine pour l’institution ecclésiastique, et celui de la sempiternité, à savoir celui d’une durée éternelle, ou encore d’une éternité qui dure dans le temps humain pour l’Etat. Concernant ce dernier, lorsqu’en pleine guerres de religions on en a pour la première fois proposé une définition en promouvant le concept de souveraineté (Bodin), il a été appréhendé comme « puissance absolue et perpétuelle », et Bodin voulait démontrer que la perpétuité, ou durée indéfinie de l’Etat, constitue un critère déterminant pour l’autre critère (l’absoluité), car un Etat dont on saurait qu’il est temporaire ne pourrait imposer la loi de manière vraiment autonome. Sur un autre plan, mais révélateur, l’actuelle « réforme des temps scolaires » en France suscite un émoi qui dépasse largement la question de l’organisation matérielle des enseignements : autre chose s’y joue qui interroge le philosophe politique quant à la relation entre le temps des apprentissages, l’organisation collective dans le cadre de l’Etat et la « formation » des individus.

 

Précisément, on a pris l’habitude depuis les années 1970 d’opérer sur les institutions un travail critique (Foucault, Goffman), en mettant en valeur comment elles assujettissent les individus par des systèmes normatifs plus ou moins évidents à percevoir et à dénoncer. La pensée critique contemporaine a suivi Nietzsche qui le premier s’était attaqué à l’institution (et en premier lieu à la culture) comme structure de dressage (Nietzsche, Douglas). Parallèlement à l’émancipation des individus, le rapport au temps s’est transformé et subit aujourd’hui une « accélération » étonnante (Rosa). On découvre que si la modernité a mis les institutions en crise, ce n’est peut-être pas dans le but d’émanciper les individus : « l’accélération du temps social » dont parle Rosa concerne des processus lourds et implique une mutabilité généralisée de la réalité sociale qui a des effets sociaux et psychologiques inquiétants.

 

C’est pourquoi il est intéressant de questionner le rapport entre institutions, temporalité et régime de sens individuel et collectif. Peut-être pas immuables, mais vectrices d’une durée dépassant celle des existences individuelles, et même celle des générations, les institutions stabilisaient et rassuraient en imposant l’idée d’une sacralité. Mais qu’est-ce qu’elles sacralisaient exactement ? Pour le savoir, on pourrait dire que, qualifiée comme structure d’organisation temporelle, l’institution joue mutatis mutandis, pour nos sociétés historiques, un rôle comparable à celui du mythe dans les sociétés « d’avant l’histoire » ou « sans histoire ». Ainsi, un des points communs fondamentaux entre les deux formes d’organisation sociale concerne les rituels. Il ne saurait exister d’institution sans rituels, à savoir sans moments sociaux réguliers qui rythment l’existence et rappellent aux individus le poids du groupe sur l’existence singulière (ainsi, les prières, les rites de passage, les commémorations) ; le rituel sacralise des moments de la vie sociale, en les dérobant à l’intérêt individuel fragmenté. Si le rituel est politique, c’est qu’il réunit le groupe autour de moments collectifs que personne ne peut discuter. Sans aucun doute destinée dresser les individus, il convient aussi de constater que l’institution sacralise du temps commun. Mais qu’est-ce que signifient aujourd’hui les expressions « dressage des individus » et « sacralisation de temps communs » ? Notre réflexion portera sur ces aspects d’une « philosophie des institutions » qui n’existe d’ailleurs pas (et ce détail est intéressant), en regard de la situation actuelle des adolescents, hyperconnectés et voués à un avenir à la fois ouvert et incertain…

 

Bibliographie

Jean Bodin, Les Six Livres de la République (1576), Paris, Fayard, 1986.

Mary Douglas, Comment pensent les institutions, trad. Paris, La Découverte-MAUSS, 1999.

Michel Foucault, Naissance de la folie à l’âge classique. Folie et déraison, Paris, Gallimard, 1972.

Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, trad. Paris, Éditions de Minuit,‎ 1979.

Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale (1882), trad. Paris, LGF, 2012.

Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, trad. Paris, La Découverte, 2010.

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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