Tumulti e ordini est un blog de philosophie politique destiné à présenter l'enseignement et les activités de
recherche de Thierry Ménissier, maître de conférences à l'Université de Grenoble 2.
Bonne lecture !
(La vignette représente un fragment de la Fresque du Bon gouvernement d'Ambrogio Lorenzetti (1337-1340) qui se trouve au Palazzo Pubblico de Sienne).
Les termes "tumulti" et "ordini" sont empruntés à la pensée de Machiavel.
Dans la langue du penseur florentin, les tumulti désignent les mouvements
et l'agitation caractéristiques de la vie de la cité, les ordini renvoient aux gestes politiques destinés à les organiser, et plus exactement à ces gestes particuliers que sont les dispositions institutionnelles, oeuvres
des sages législateurs.
Le Secrétaire entend démentir l'idée (héritée de la philosophie grecque) selon laquelle les seconds peuvent réduire les premiers à néant, en instaurant une parfaite et
définitive concorde. Peine perdue : nous devons vivre avec les autres sur le mode politique, mais sans aucunement être doués pour cela. En réalité, ce qu'on peut attendre de bons
ordini, ce n'est pas de dissiper les tumulti, c'est de les organiser de telle sorte qu'ils soient
favorables aux libertés publiques et privées. De plus, on ne peut saisir la pertinence d'ordini qu'en fonction de la qualité du geste qui consiste à ordinare, soit à disposer, à
oeuvrer à un ordre ; il n'existe pas d'autonomie des domaines juridique ou constitutionnel, mais il est nécessaire d'affirmer la primauté de la justesse politique sur toute construction
institutionnelle.
Ces mots caractérisent également une certaine manière de pratiquer et d'enseigner la philosophie politique : ils suggèrent qu'à mi chemin entre la science politique et la
philosophie politique, il est possible de concilier la sensibilité de la première aux phénomènes sociaux et la capacité de la seconde à créer des concepts adéquats et originaux. Ils
suggèrent aussi que la tâche de la philosophie politique n'est pas d'enclore la réalité dans le cadre de principes figés, mais de penser à même l'événement, dans une posture qui évoque une
ligne d'auteurs modernes, certes différents entre eux, mais retenant de l'esprit machiavélien l'impératif de penser la politique dans le cadre d'une indépassable tension entre la variété des
faits et la rigueur des principes théoriques, en vue de la justesse intellectuelle : Spinoza, Montesquieu, Hume, Tocqueville, Hannah Arendt, Richard Rorty ou
Salvatore Veca.
Vous trouverez ici des éléments utiles pour compléter ou approfondir mes cours, ainsi que des textes personnels originaux. N'hésitez pas à réagir - la plus grande réussite d'un enseignement
philosophique réside dans l'autonomie du jugement des lecteurs et des étudiants !
(Illustration : Buste de Nicolas Machiavel, homme
d'Etat et auteur politique florentin,
1469-1527)
Ce qui m'intéresse pour ma part, ce sont les formes collectives et historiques de cette étrange déclaration. A quelles conditions pourriez-vous affirmer de la même manière : "nous pensons donc nous sommes" ?
Machiavel, voyez-vous, me semble à la fois amoral dans sa démarche et proposer une nouvelle morale de la politique (c'est ce que j'ai essayé de montrer dans plusieurs textes), une morale néoromaine ou païenne, à partir de la réfutation de tous les "bons sentiments" en politique - donc, effectivement, de manière très intempestive à l'encontre de nos (souvent faux) scrupules. A ce titre, comme l'a dit un de mes étudiants, il est "le maître de l'honnêteté" !
Par ailleurs...vos photos de Rome sont sublimes !
Aujourd'hui, la confusion du politique et de la morale, brouille les cartes, et rend, toute action guerrière, par exemple, illégitime !
Nous ne vivons plus, depuis longtemps, dans le monde de la "polis" où la vie sociale se faisait elle-même avec la présence des interlocuteurs, des subjectivités. Depuis la modernité et avec, surtout, la formation de l'Etat-nation, les communautés se sont agrandies se qui suppose que la plupart des ses éléments ne seront jamais face à face. Et pourtant l'affection doit être présent de façon à consolider l'unité du groupe.
La faculté de l'imagination a ainsi joué un rôle crucial dans la constitution des États modernes, paradoxalement à une époque où les théories philosophiques du politique cherchaient la rationalisation du pouvoir.