Partager l'article ! Le sacrifice: IEP Grenoble / PENA - Année universitaire 2007-2008 Préparation à l'épreuve écrite de culture générale & ...
Tumulti e ordini est un blog de philosophie politique destiné à présenter l'enseignement et les activités de
recherche de Thierry Ménissier, professeur de philosophie à l'Université de Grenoble 2.
Bonne lecture !
(La vignette représente un fragment de la Fresque du Bon gouvernement d'Ambrogio Lorenzetti (1337-1340) qui se trouve au Palazzo Pubblico de Sienne).
IEP Grenoble / PENA - Année universitaire 2007-2008
Préparation à l'épreuve écrite de culture générale
Thierry Ménissier
Nos sociétés sont-elles moins sacrificielles que celles du passé ?
1.Les formes anciennes et modernes du sacrifice
1.1. Qu'est-ce qu'un sacrifice ?
1.1.1. Le sacrifice, originairement offrande faite à un principe transcendant, désigne également le renoncement volontaire d'un individu :
- Traditionnellement lié à la magie et à la religion, la notion de sacrifice désigne l'offrande rituelle qui est faire à une divinité, qui consiste en la destruction ou en l'abandon de la chose offerte. Dans le cas de la destruction, il peut s'agir de celle d'une chose, d'un être vivant (animaux consacrés) voire d'un humain (choisi pour ses qualités exceptionnelles, par exemple, chez les Incas, sélectionné de longue date pour sa grande beauté). Dans le sacrifice religieux, le groupe renonce à une richesse ou à un bien, il s'en prive volontairement dans le but d'attirer sur lui la faveur des puissances dont le mécontentement est dangereux. Le sacrifice a donc une vertu de conciliation ou de réconciliation ; il tente d'instaurer ou de faire perdurer l'ordre humain caractérisé par sa fragilité fondamentale dans un univers au mieux indifférent, mais le plus souvent hostile. Ce point est fortement souligné par l'ouvrage de référence de René Girard, La violence et le sacré, qui montre comment le bouc émissaire est chargé du négatif qui se trouve expulsé hors du monde et offert au néant afin d'être purifié. Les versions paroxystiques du sacrifice semblent fournies par les cultes idolâtres sanglants qui, chez les peuples polythéistes, multipliaient ces formes de rituels (Babyloniens ou peuples précolombiens). Mais le monothéisme l'a également consacré sous les deux formes typiques de l'acceptation du sacrifice d'Isaac par son père Abraham lorsque Iavhé lui commande (Genèse, ) et de la mise à mort du Christ sur la croix pour la rédemption du genre humain. Le monothéisme semble avoir concentré le sacrifice dans quelques cas paradigmatiques.
- Vers le XVIIème siècle, la notion de sacrifice a connu une mutation, elle s'est mise à désigner le renoncement volontaire accepté par un individu ; à l'époque moderne, elle donc devenue une des modalités du rapport de l'homme en tant qu'être social. Le registre de ce qui est sacrifié se modifie : ce ne sont plus des choses sanctifiées, mais la matière même de la vie quotidienne et personnelle, comme les désirs, les passions, la volonté, ou sa propre vie. La modernité n'a donc pas fait disparaître le sacrifice, elle l'a transformé, en quelque sorte en le sécularisant ; on pourrait probablement interpréter cette modification en fonction de la transformation de l'ethos religieux proposée par le christianisme, telle que la restitue Marchel Gauchet dans Le désenchantement du monde.
1.1.2. Sacrifice, individualité et cohésion sociale, signification et légitimité :
- La sécuralisation moderne du sacrifice ne contredit nullement un de ses principes majeurs de justification : ce qui conduit l'individu à accepter le renoncement à sa vie ou à un élément de sa vie, c'est, mutantis mutandis, la même raison que ce qui amenait les groupes religieux à offrir aux puissances magiques ou religieuses des biens précieux. Il s'agit du caractère transcendant de ce qui exige sacrifice, jugé comme tout à fait supérieur à l'expérience courante du fidèle. Par suite, la raison d'être du sacrifice réside dans la considération de la finitude ou de la fragilité de l'existence humaine, individuelle et collective. Si cette dernière exige sacrifice, c'est qu'elle est considérée comme dominée par des êtres invisibles, tutélaires et tout-puissants : les dieux sauvages de l'animisme et du polythéisme, le dieu vengeur ou omnipotent des la Bible, l'Etat du Léviathan moderne.
- La logique profonde du sacrifice semble donc relever d'un double ordre de justification. D'un côté, elle relève de la tentative d'imposer un sens humain dans un univers indifférent ou hostile : quelque barbare que puisse paraître le sacrifice, il s'accompagne toujours d'une mémoire et de récits humains, et il relève toujours d'un haut niveau de ritualisation, et par conséquent de civilisation. Connaître une civilisation assez exactement est possible par l'examen des sacrifices qu'elle pratique, ou qu'elle impose à ses membres. De l'autre, il consiste à jouer une forme de cohésion sociale contre la puissance mystérieuse des choses. Le sacrifice est donc ce geste hautement paradoxal par lequel le groupe accepte à la suppression de l'un des siens, ou par lequel l'individu consent à sa propre disparition, afin que la lignée humaine se reconstruise et se pérennise. Il consiste à se utiliser le néant pour faire droit à l'existence. Dans les deux cas, enfin, le sacrifice vise à instaurer un commencement ou un recommencement dans le temps, il est considéré comme fondateur, ou en tout cas décisif du point de vue de la possibilité ou de la légitimité de l'ordre humain. Ainsi Abraham en acceptant le principe d'immoler son fils Isaac, puis le Christ en consentant à son supplice, mais aussi le martyr chrétien quel qu'il soit, puis tous les martyrs politiques, favorisent-ils la cause qu'ils servent : les premiers nommés instaurent les conditions d'une alliance avec Dieu, les derniers valident par leur mort la légitimité de la cause qu'ils servent.
1.2. Les deux formes sociales du sacrifice
1.2.1. La forme magico-religieuse et la forme idéologique politique :
–Revenons sur les deux formes différentes du sacrifice. Dans la forme magico-religieuse, l'individu paraît totalement assujetti aux puissances qu'il sert ; dans la forme politique, il est au contraire agent non moins que patient, et contribue par son action conscient et réfléchie plutôt que par une adhésion passive à la prorogation ou à la réinvention de l'ordre humain. Dans le second cas, le sacrifice est donc déterminé par la volonté des individus, il manifeste leur liberté. Ainsi, ce que montre la théorie hobbienne du pacte d'association dans le Léviathan, c'est que l'ordre civil est engendré par le renoncement volontaire des individus aux prérogatives ouvertes par leur droit de nature (right of nature), à commencer par la tendance spontanée qu'ils manifestent à s'emparer de ce qu'ils désirent : ils s'en désaisissent au profit de la création d'un ordre stable et sûr, et surtout ils le font volontairement et librement. Ils pourraient ne pas le faire. La contrainte n'est autre que celle qu'ils s'imposent, attitude impossible dans la forme magico-religieuse.
–Les modalités du passage d'une forme à l'autre sanctionnent l'avènement de la modernité : par exemple, dans l'ordre de la justice, la transformation du spectacle des peines en discipline pénitentiaire, telles que la restitue Michel Foucault dans Surveiller et punir, donne à penser la manière dont la violence spectaculaire propre aux formes anciennes de justice sacrificielle perd de son importance sociale au point de disparaître du champ des pratiques pénales. Ce qui signifie que l'ordre des conduites ne repose plus sur la peur, mais sur la raison. Tandis que le sacrifice ancien renvoyait à la domination (physique et charismatique), le sacrifice moderne exprime l'adhésion. Le schéma du premier est vertical (la transcendance commande au fidèle de (se) sacrifier), celui du second horizontal (les volontés consentent à leur intégration sociale).
1.2.2. L'avènement de la modernité : le passage de l'une à l'autre ou la permanence des deux ?
–Selon Max Weber, la modernité est caractérise par le phénomène du désenchantement du monde : l'action humaine efficace n'est plus conçue sur le mode des incantations, mais d'après la logique économique du rapport optimisé entre les moyens et les fins. Dans ces conditions, on saisit dans quel contexte s'effectue le passage d'une forme du sacrifice à l'autre : l'individu s'approprie la thématique du sacrifice comme s'il s'agissait d'un raisonnement de type stratégique, selon la formule « si tu désires obtenir tel effet, accepte de perdre telle ou telle chose, serait-ce ta propre existence ». Cette appropriation donne à concevoir le caractère non pas irrationnel du sacrifice, mais son aspect au contraire tout à fait rationnel. Ce qui s'entend très bien, à la condition d'ajouter que derrière le paradoxe apparent de la perte en faveur du gain, se situe tout l'édifice engendré par l'inventivité humaine. Ainsi, dans son ouvrage L'art du sacrifice aux Échecs, Rudolf Spielmann souligne que l'art du sacrifice (par exemple donner sa reine contre un pion) implique une stratégie ingénieuse qui fait fi des conventions, et dont l'audace de principe consiste à substituer l'imagination au calcul comme faculté directrice du raisonnement. Il existe bien un « art » du sacrifice, qui confine à une certaine esthétique, du fait que son emploi relève d'un brio qui se confond avec le génie typique de la création artistique. Soit le sacrifice du gouverneur Rémy d'Orque (Remirro de Lorca) exécuté à la perfection par César Borgia, nouveau maître de la Romagne au début du XVIème siècle, tel que le rapporte Machiavel dans le chapitre VII du Prince : Pierre Manent, dans « Machiavel et la fécondité du mal » (Histoire intellectuelle du libéralisme. Dix leçons) met en valeur la construction magnifique de Borgia, dont le génie réside à juguler la violence par la violence afin de créer dans le temps opportun un édifice politique stable.
–Ces considérations nous conduisent à hésiter au moment de trancher en faveur du dépassement historique d'une forme dans l'autre : le sacrifice religieux n'a pas disparu du monde moderne parce qu'il était déjà par lui-même rationnel, sinon « écomique », de même que le sacrifice idéologique et politique n'est pas une invention de la modernité du fait qu'il est toujours en quelque sorte théologique.
2.Persistance, disparition ou mutation du sacrifice dans les sociétés contemporaines ?
2.1. L'individu post-moderne ou le faux refus du sacrifice :
2.1.1. La condition post-moderne :
–L'individualité n'est plus inféodée à un principe qui la dépasse. Le désir individuel prime toute forme d'engagement ; même l'éthique (traditionnellement souci des autres et recherche du bien) tend à se confondre avec le « développement personnel ».
–Dans ces conditions, on semble assister à un recul de la notion de sacrifice : désaffection des religiosités traditionnelles / déshérence du patriotisme.
2.1.2. Cependant, la thématique du sacrifice n'a pas du tout disparu de la réalité contemporaine
–D'une part, qu'elles persistent ou se modifient ; ne constate-t-on pas une certaine cohérence entre les formes anciennes et les phénomènes contemporains ? Par exemple, l'attachement national est toujours sensible, et de nos jours les élus de la nation, les bénévoles des associations, voire les fonctionnaires qui assurent le service public, semblent assumer dans leur existence et leur carrière une variante contemporaine du sacrifice. Dans le même ordre d'idées, le thème du sacrifice semble littéralement indépassé : la leçon que les plus âgés donnent aux plus jeunes est toujours qu'autrefois on savait se sacrifier, et que les jeunes générations doivent retrouver le sens du sacrifice. S'inscrivant dans cette tendance, le Président de la République a récemment recommandé qu'on lise dans les écoles la lettre du résistant fusillé Guy Moquet, vibrant témoignage du consentement à la mort d'un jeune Français pour défendre la patrie. De plus, le sacrifice de type théologique fait retour sous sa forme spectaculaire, en condamnant en quelque sorte l'homme post-moderne à son empathie débordante, sous la forme des exécutions sanglantes filmées et mises en ligne par les groupes armés islamiques (voir La mort spectacle. Enquête sur « l'horreur-réalité »). D'ailleurs, l'esthétique du sacrifice n'a jamais abandonné l'époque contemporaine, au contraire celle-ci l'a même déclinée sous des formes très amplifiées d'empathie. Les plus grosses productions réutilisent sans cesse la logique sacrificielle, ainsi qu'on le voit par exemple avec la mort du jeune héros dans le film Titanic de Jams Cameron (1997), ou avec les épreuves affrontées par la jeune femme dans Breaking the Waves de Lars von Trier (1996).
–Existe-il vraiment, à l'époque contemporaine, quelque chose comme un dépassement du sacrifice ? Toute la pensée économique moderne est dominée par l'intériorisation du sacrifice, qui est le résultat de sa lente sécularisation. A l'époque où Descartes met en oeuvre la philosophie moderne autour de la notion de subjectivité pensante (cogito), le sacrifice, loin de disparaître, avait connu une modification dans le sens de l'intériorisation : la subjectivité acquiert force et consistance en se acceptant de se priver de ses désirs, de ses passions, de certains de ses buts. Dans ces conditions, les calculs de l'individualité utilitariste contemporaine ne sont-ils pas également une forme de sacrifice ? / La logique concurrentielle du marché réintroduit subtilement la logique du sacrifice. Sur ce point, l'analyse de Jean-Pierre Dupuy est très évocatrice : dans Libéralisme et justice sociale. Le sacrifice et l'envie, cet auteur révèle combien les théories utilitaristes dominantes (chez Stuart Mill, par exmple) reproduisent le schéma de la perte en vue du gain, au point d'y inclure les personnes minoritaires. C'est précisément le voeux du modèle rawlsien – utopie de philosophie politique ? – que d'en finir avec le principe du sacrifice, au nom de l'idée selon laquelle toutes les personnes possèdent par nature quelque chose d'inviolable. Mais une autre logique peut présider à la Tout récemment, le philosophe Patrick Savidan, fondateur de « l'Observatoire des inégalités », mettait en lumière le gâchis incroyable des potentialités sociales que recouvre la logique utilitariste, et en appelait
2.2.Le sacrifice comme problème structurellement posé à l'intelligence individuelle et collective :
2.2.1. Une question de principe ou une question de faits ?
–Peut-on refuser toute forme de sacrifice ?
–Le choix de la posture sacrificielle, à quelque degré divers, sanctionne-t-il une claire appréhension de l'existence individuelle, mixte de choix ponctuels et de considération de nos limites, ou bien manifeste-t-il l'abdication d'un individu qui n'a pas compris qu'« il le vaut bien » ?
2.2.2. La distinction de principe entre éthique sacrificielle et économie politique du sacrifice :
–Au niveau de l'éthique individuelle, de quoi peut-on accepter le sacrifice ? Quelle cause mérite qu'on lui sacrifie sa vie ? Le repli de soi devant la cause, signe de faiblesse ou conscience aiguë de l'histoire ? Opposition entre l'engagement sartrien et la dénonciation de l'engagement idéologique, tel qu'on le voit imagé dans le roman d'Ismail Kadaré, La pyramide.
–Dans le management des organisations : sacrifier les personnes, cela revient à les considérer comme des « ressources humaines », c'est-à-dire à les assimiler à des choses.
Conclusion :
Dans La Peste, Camus se livre à une démonstration quasiment expérimentale : dans des conditions d'isolement et d'épreuve extrêmes, une bonne partie de la population s'effondre psychologiquement, plusieurs personnes développent un comportement égoïste qui précipitent leur perte, tandis que quelques uns font face et se mettent au service des autres, attentifs à la tâche et dévoués. Ce qui n'autorise pas à voir en Camus le promoteur d'une éthique du renoncement, quelque chose comme un naïf idéaliste perdu par ses causes – la réalité est en fait bien pire : l'auteur du Mythe de Sisyphe, qui déclare finalement « Il faut imaginer Sisyphe heureux », estimait sans doute que sans la structure du sacrifice pour autrui – à vrai dire, peu importe les circonstances – l'humanité est totalement vide de sens, et se comporterait comme une animalité dépourvue d'instinct. C'est paradoxalement lorsqu'on est revenu des « grandes causes » (lorsque avec courage on a admis non pas que toutes se valent, mais que les meilleurs peuvent se transformer en pires dès lors qu'elles encouragent un esprit de mort volontaire « thanatophile ») que l'on peut estimer que sans la forme du sacrifice pour autrui, l'humanité risque « la chute » (d'après le titre d'un de ses plus éloquents récits). Une vie sans rien sacrifier à autrui est-elle encore humaine ? Au moment de mourir, à quoi sourit donc Giovanni Drogo, la sentinelle perdue, à la fin du Désert des Tartares de Dino Buzzati ?
Bibliographie :
–Albet Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942 ; La peste, 1947 ; La chute, 1956, tous Gallimard « Folio ».
–Jean-Pierre Dupuy, Libéralisme et justice sociale. Le sacrifice et l'envie, chapitre IV : « John Rawls, l'utilitarisme et la question du sacrifice », Fondation saint-Simon/Calmann-Lévy, 1992 ; Hachette Littératures, « Pluriel ».
–Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
–Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985.
–René Girard, La violence et le sacré, 1972 ; Paris, Hachette Littératures, « Pluriel ».
–Hobbes, Le Léviathan.
–Ismaïl Kadaré, La pyramide, trad. 1993, LGF/Le Livre de Poche.
–Machiavel, Le Prince, chapitre VII.
–Pierre Manent, « Machiavel et la fécondité du mal », dans Histoire intellectuelle du libéralisme. Dix leçons, Paris, Calmann-Lévy, rééd. Hachette Littératures, « Pluriel ».
–Michela Marzano, La mort spectacle. Enquête sur « l'horreur-réalité », Paris, Gallimard, 2007.
–John Rawls, Théorie de la justice, 1971, trad. Paris, Le Seuil, 1987-1997.
–Patrick Savidan, Repenser l'égalité des chances, Paris Grasset, 2007.
–Rudolf Spielmann, L'art du sacrifice aux Échecs, trad. Paris, Payot, 1977.
–Max Weber, Le savant et le politique.