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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 23:47

III.Quelques problèmes posés par les deux étapes précédentes :

 

·Réflexion problématique à partir de (I) : si l’on peut caractériser les utopies en quelques points, est-ce que cela ne signifie pas que l’utopie n’a pas d’histoire ? Que les hommes rêvent toujours de la même chose ? Or, il se trouve qu’il existe une histoire des œuvres porteuses d’utopie. Alors, ce qu’on nomme « l’histoire des utopies », ce serait seulement celle du retour permanent de la même thématique, dans des contextes historiques, sociaux et politiques variés.

·Dans le même temps, ce point mérite d’être approfondi : peut-on dire vraiment que les utopies n’ont pas évolué depuis la Bible ? Ne peut-on procéder à la manière des historiens lorsqu’ils stylisent une époque avec leurs catégories évaluatives : utopies anciennes (antiques), modernes, contemporaines ? Ou encore procéder à partir de la matrice des grandes religions ou en fonction des aires culturelles : utopies « chrétiennes » ou « christianisées », musulmanes, juives, bouddhistes… ; ou utopies occidentales, orientales, extrême-orientales, africaines – ce type d’affinage de la recherche paraît potentiellement infini.

·Cependant, quoiqu’il en soit de ces deux points, nul ne peut nier que, de nos jours dans le monde occidental, l’utopie va mal. Pour nous, n’y a-t-il plus d’utopie, ou y a-t-il moins d’utopie qu’avant ? Notre monde en a-t-il fini avec les utopies ? Les expériences du « terrible » XXème siècle nous ont-elles mis en état de saturation ou de rupture avec les utopies ? Notre monde est-il déserté par l’utopie par excès de réalisme ? Ou bien, à l’inverse, la cause de la raréfaction de l’utopie n’est-elle pas que les utopies sont devenues concrètes, et ont commencé à se réaliser, grâce aux progrès technologiques, sociaux, moraux. Notre monde est-il celui de la continuation de l’utopie (selon son mode habituel, inchangé), celui de la disparition de l’utopie, ou bien celui de la réalisation de l’utopie ? (Cette dernière possibilité ne permet-elle pas d’expliquer pourquoi, relativement à l’utopie, notre monde est comme dégrisé, en manque d’enthousiasme : il n’est pas facile de vivre sans horizon, ou bien de découvrir que l’utopie est une promesse dont la réalisation n’est pas à la hauteur de ce qu’on espérait).

·Réflexion problématique à partir de (II) : utopie et modernité. La Modernité est caractérisée par l’essor de la raison conquérante. Elle a, ainsi, lié utopie et progrès, et a tenté de réaliser les utopies. S’il y a une histoire de l’utopie, elle passe peut-être par cette grande césure : le moment où l’utopie est devenue réalité, ou bien plus généralement le moment où l’on a cru que quelque chose de l’utopie pouvait se réaliser. Elle n'était plus tournée vers un âge d'or révolu, mais vers le futur. Peut-on être précis sur ce moment ? Peut-être, et voici quelques possibilités, à examiner plus en détail plus tard : la Réforme, La Révolution française, 1848, la Révolution industrielle, les Révolutions communistes dans le monde, Mai 68 constituent autant d’étapes historiques où il se joue quelque chose comme la réalisation de l’utopie, ou bien seulement – mais c’est fondamental – quelque chose comme la manifestation active de l’espoir que les utopies se réalisent. La tension entre l’idéal et le réel jusqu’alors, et sans doute depuis des temps immémoriaux, constituait l’armature de la pensée utopique ; cette tension se défait ou s’amoindrit dans la modernité. Peut-être seulement que la modernité a rêvé pouvoir réaliser les utopies ; mais ce rêve a des effets directs dans notre monde, et sur notre manière d’appréhender l’utopie.

·Un témoignage sur le passage de la forme ancienne à la forme moderne de l'utopie : les réflexions de saint-Simon :

 

 

« L'imagination des poètes a placé l'âge d'or au berceau de l'espèce humaine, parmi l'ignorance et la grossièreté des premiers temps ; c'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l'ordre social ; nos pères ne l'ont point vu, nos enfants y arriveront un jour ; c'est à nous de leur en frayer la route ».

 

Henri-Claude de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825),

De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps en conservant à chacun son indépendance nationale,

cité dans Christophe Prochasson, Saint-Simon ou l'anti-Marx,

Paris, Perrin, 2005, p. 114.

 

·Les mouvements historiques et les courants intellectuels des XVIII et XIXèmes siècles ont en quelque sorte activé la réalisation de l'utopie par le biais du « passage à l'acte » des idées. En d'autres termes, ce sont les rapports entre l'idéologie et l'utopie qu'il faut désormais questionner. L'idéologie, ou discours d'action, est-elle l'auxiliaire ou l'ennemie de l'utopie ?

 

·Une remarque en passant, mais qu'il faudra approfondir : dans le passage de l'utopie classique à l'utopie moderne, plus ou moins teintée d'idéologie, se joue une transformation qualitative sûrement importante : le glissement des utopies « spatiales » aux utopies « temporelles ». Les premières évoquent un monde lointain, les secondes un monde prochain, il y a ici une différences très intéressante, notamment du fait que la première utopie temporelle naît dans le contexte si important du XVIIIème siècle : il s'agit de L'an 2440, ou Rêve s'il en fut jamais, de Louis Sébastien Mercier (1771, 1786)

 

·On pourrait appeler « prométhéennes » les utopies dans lesquelles il s'agit moins de libérer l'homme (ou de rêver à sa libération dans un monde simplement possible) que de le transformer en vue de le réaliser. (Prométhée est ce personnage de la mythologie grecque, Titan fils de Japet et de Thémis, qui en désobéissant à Zeus a donné aux hommes les arts techniques, la métallurgie et le feu, après les avoir volés à Héphaïstos, ce dont il sera puni en étant enchaîné sur le mont Caucase tandis qu’un aigle vient régulièrement lui manger le foie. Selon une autre version, il a façonné les hommes avec une motte d’argile) Les utopies prométhéennes reposent sur des éléments réalistes, capables de provoquer effectivement certaines modifications dans la condition humaine. Elles s'appuient pour ce faire sur la science et la technique. On pense par exemple aux pratiques eugénistes, visant à sélectionner l'espèce, à la purifier et à la renforcer. Voir la synthèse d'André Pichot, L'eugénisme, qui indique comment ce type d'idées s'est infiltré dans le paysage intellectuel à la faveur de l'improbable rencontre en la logique de l'élevage agricole sélectif, les théories de Charles Darwin avec L'évolution des espèces [1859], les différentes découvertes du génome des êtres vivants, enfin le développement de régimes politiques autoritaires.

 

·A ce propos, il faut interroger le rapport entre l'utopie et la contre-utopie, ou dystopie : genre dans lequel il s'agit d'employer les mêmes procédés que dans l'utopie, mais à des fins opposées, à savoir montrer les conséquences possibles d'un monde transformé par les idées. À quel moment de l'histoire européenne les dystopies apparaissent-elles ? Une hypothèse : cela se produit à partir du moment où quelque chose de précis des utopies « prométhéennes » du XVIIIème siècle se sont réalisées. De nos jours, les dystopies ont-elles pris l'avantage sur les utopies ?

 

 

 

Conclusion de la première leçon :

 

Au terme de ce premier parcours, nous voyons que tout à la fois le thème de l’utopie :

omet en question le rapport entre l’homme et la nature,

oinvite à se pencher sur la capacité humaine de liberté,

opose le problème de trouver le bonheur par le biais d’un « imaginaire social » (B. Baczko).

D’où une nébuleuse de relations qu’il faut démêler : les règles naturelles sont-elles moins contraignantes que les règles sociales ? Qu’est-ce que penser une société d’après la nature ? Le bonheur n’est-il pas un construit culturel ? Si l’utopie est transgressive (partiellement ou totalement), la formule rabelaisienne de l’abbaye de Thélème, « Fais ce que tu voudras », en constitue-t-elle l'ultime formulation ? Comment ne pas la corréler de cette formule célèbre de Mai 68, frondeuse et audacieuse, mais aussi menteuse voire potentiellement perverse : « Il est interdit d’interdire » ? Quelle conséquence pour le thème de l’utopie aujourd’hui, dans le  monde de la désillusion du progrès, qui est aussi celui de l’individualisme possessif, de la consommation de masse (notamment à propos du divertissement culturel), et de la diffusion massive des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » ?
Extraits de texte :

 

[1] « Comme Platon nous l'a enseigné, d'entrée de jeu, l'utopie est le jeu avec lequel il nous faut jouer, car c'est le seul moyen dont nous disposions pour sortir de ce que nous sommes ».

Allan Bloom, L'âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale [1987],

Trad. P. Alexandre, Paris, Julliard, 1987, p. 72.

 

[2] « Ulysse s'avance vers le riche palais d'Alcinoüs, le cœur agité de mille pensées, et il s'arrête avant de franchir le seuil d'airain. — La haute demeure du magnanime Alcinoüs brille ainsi que la splendide clarté de la lune et l'éclatante lumière du soleil. Les murailles sont de toutes parts revêtues d'airain, depuis l'entrée du palais jusqu'au fond des appartements ; tout autour des murailles règne une corniche azurée. L'intérieur de cette demeure inébranlable est fermé par des portes d'or ; les montants d'argent reposent sur le seuil d'airain, et le linteau des portes est aussi en argent et l'anneau est en or. Aux extrémités des portes on aperçoit des chiens d'or et d'argent qu'avait forgés Vulcain avec un art merveilleux pour garder la demeure du magnanime Alcinoüs ; ces chiens sont immortels et pour toujours exempts de vieillesse. Dans l'intérieur du palais, depuis le seuil jusqu'à l'extrémité des vastes salles se trouvent des sièges rangés le long des murailles ; ces sièges sont recouverts de tissus finement travaillés par des mains de femmes : là s'asseyent les chefs des Phéaciens pour goûter les douceurs du repas, car ils ont chaque jour de nouvelles fêtes. Sur de magnifiques piédestaux s'élèvent des statues en or représentant des hommes encore jeunes tenant entre leurs mains des flambeaux allumés servant à éclairer pendant la nuit la salle des convives. Cinquante femmes esclaves servent dans ce palais ; les unes broient sous la meule le jaune froment ; les autres tissent la laine ou filent la toile, et les mains de ces femmes sont aussi mobiles que les feuilles d'un haut peuplier agité par le vent : une huile éclatante semble couler de ces magnifiques étoffes tissées avec tant d'habileté. Autant les Phéaciens surpassent tous les hommes dans l'art de diriger les rapides navires sur la mer ténébreuse, autant les Phéaciennes l'emportent sur les autres femmes et par leur adresse et par l'excellence de leurs tissus ; car Minerve leur accorda la faveur de produire des ouvrages merveilleux et d'avoir de sages pensées. — En dehors de la cour et tout près des portes se trouve un jardin de quatre arpents, fermé par une enceinte. Là croissent des arbres élevés et verdoyants, des poiriers, des grenadiers, des pommiers, des figuiers et des oliviers toujours verts ; ces arbres sont chargés de fruits toute l'année, et ils en portent pendant l'hiver comme pendant l'été : le souffle du zéphyr fait tantôt naître les uns et tantôt mûrir les autres. La poire vieillit auprès de la poire, la pomme auprès de la pomme, le raisin auprès du raisin et la figue auprès de la figue. — Là est aussi plantée une vigne dont les grappes sèchent aux rayons du soleil, dans une plaine unie et découverte ; d'autres sont cueillies par le laboureur, ou pressées dans la cuve, et a quelque distance on aperçoit encore de jeunes grappes : les unes sont en fleur, et les autres commencent à noircir. — A l'extrémité du jardin, des espaces réguliers sont remplis de diverses plantes potagères qui fleurissent constamment. En ces lieux coulent deux fontaines ; la première répand son onde limpide à travers le jardin ; la seconde serpente à l'entrée de la cour, près du palais élevé : c'est là que les Phéaciens viennent puiser l'eau. — Tels sont les présents splendides dont les dieux embellirent la demeure d'Alcinoüs. »

Homère, Odyssée, chant VII.

 

[3] « L'imagination des poètes a placé l'âge d'or au berceau de l'espèce humaine, parmi l'ignorance et la grossièreté des premiers temps ; c'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l'ordre social ; nos pères ne l'ont point vu, nos enfants y arriveront un jour ; c'est à nous de leur en frayer la route ».

Henri-Claude de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825),

De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps en conservant à chacun son indépendance nationale,

cité dans Christophe Prochasson, Saint-Simon ou l'anti-Marx,

Paris, Perrin, 2005, p. 114.

 

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Thierry Ménissier
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