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20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 14:17
 

Nicole Hochner, Louis XII. Les dérèglements de l'image royale, Champ Vallon, collection « Epoques », 2006.


Version réécrite d'une thèse de doctorat, l'ouvrage est évidemment très documenté sur le plan historique et critique, mais son intérêt est ailleurs : il réside plutôt (1) dans la grande connaissance manifestée par l'auteur des sources de l'époque examinée, (2) dans le fait qu'il prend position de manière claire et précise en faveur d'une thèse interprétative.

Concernant le premier point : sans préciosités ni jargon, dans un style aussi clair que le permet le sujet, l'auteur met le lecteur en relation avec la riche iconographie et avec l'imposante littérature politique de la France de la « première Renaissance ». Sa connaissance de première main des sources politiques et des enjeux qui s'attachent aux débats très techniques de l'époque, en particulier, fait que les uns et les autres sont « décodés » au profit du lecteur, sans simplification abusive ; de très nombreuses notes permettent à ce dernier de se référer aux textes originaux (ainsi qu'à la littérature historique et critique les concernant), de manière efficace.

Concernant le second point : envisagé dans sa plus grande généralité, l'ouvrage porte sur l'emploi par le pouvoir politique des pouvoirs de l'image, thème fascinant mais rebattu sur lequel il sait, à mon avis, se montrer original et intéressant. Paradoxalement, l'auteur déclare que son travail ne consiste pas en une analyse d'un cas de propagande politique ; mais qu'il entend plutôt explorer un cas de figure historique de l'imaginaire politique. La différence entre ces deux perspectives me semble en effet très importante et intéressante à explorer : il ne s'agit pas de montrer comment un pouvoir « communique » (frontalement) sur lui-même, mais d'observer de quelle manière se construit un imaginaire collectif grâce certes à son action propre, grâce également à l'art de son temps (le pouvoir politique donne à l'art officiel une ligne directrice implicite, par le biais du mécénat notamment), et grâce à ceux qui, en leur temps, ont jaugé du point de vue moral les propositions du pouvoir (l'ouvrage accorde notamment une belle part aux analyses d'un auteur politique majeur, Claude Seyssel). Le politique, la philosophie morale et l'esthétique entretiennent des liens complexes, que le concept de « propagande » simplifie et empêche de comprendre. Par suite, une représentation fine de l'art de gouverner émane de cet ouvrage : le pouvoir ne peut jamais être certain que sa volonté manipulatrice agit effectivement ainsi qu'il l'entend ; les modes du commandement et de l'obéissance ont toujours été plus subtils, même à l'ère prédémocratique. Plutôt qu'un moyen de contrôle des sujets, la représentation royale (qui ne se limite pas à l'image du roi) vise plutôt la création d'une fiction à laquelle ils peuvent « adhérer », et qui conditionne leurs manières de penser et de voir.

L'argument plus précis de l'ouvrage, à présent, repose sur la remise en question de l'hypothèse selon laquelle les images dont s'est entouré Louis XII auraient « évolué » durant son règne, en passant d'une représentation pastorale et sacrée du pouvoir à un culte de la puissance étatique. Contre une thèse jugée trop commode et trop simple, il explique que l'image du roi s'est au contraire « déréglée » pendant son règne, c'est-à-dire que des représentations contradictoires les unes avec les autres sont venues se juxtaposer. Ces « dérèglements » s'expliquent par le fait que la monarchie française se trouve enlisée dans un débat relatif à l'identité et à la nature du pouvoir royal. Si bien que tous les codes sont brouillés, les représentations anciennes (produites par les règnes précédent) jouent confusément avec les nouvelles qu'il crée lui-même. 34 illustrations commentées complètent efficacement la démonstration. Un des intérêt de l'ouvrage réside aussi dans le fait que, tandis que le prédécesseurs et successeurs royaux de Louis XII ont déjà fait l'objet de recherches nombreuses, ce règne a été relativement peu étudié – ce qui est sans doute le reflet du caractère équivoque de la propagande royale de Louis XII. Et cela, en dépit de l'importance de ce dernier dans l'affirmation de la spécificité du style monarchique français en Europe.

I

Thierry Ménissier

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Thierry Ménissier - dans Lectures
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