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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 23:14

 

 

Introduction :

-          Parce qu’elle s’applique à des domaines très variés, la notion de crise paraît impossible à enfermer dans un concept unique ; elle semble même se décliner différemment selon les champs de l’existence, variés, auxquels elle fait référence : individuelle, la crise peut être amoureuse, morale, religieuse, etc. ; collective, elle peut être sociale, économique, politique, spirituelle, etc. Toutefois, en dépit de cette grande diversité, on peut appeler « crise » toute perturbation prononcée des habitudes de vie et de pensée, conduisant à une interrogation sur leur validité et débouchant sur leur mise en question.

-          On nous demande plus précisément de déterminer la finalité des crises – en supposant dans l’énoncé du sujet qu’elles peuvent « servir à quelque chose ». Une telle interrogation présente quelque chose d’incontestablement provoquant : le propre de la crise, en tout cas selon sa représentation courante mais aussi en fonction de son « vécu » commun, semble être d’une part d’échapper à toute possibilité d’utilisation par l’homme, de l’autre de constituer une épreuve à laquelle tous les hommes voudraient échapper. La question semble même mal posée, car contradictoire avec l’idée de crise : si on savait à quoi servent les crises, ce ne serait probablement plus des crises.

-          Mais, précisément, nul ne peut se dire qu’il est capable d’échapper aux crises. Dans leur variété, les crises obéissent à un schéma comparable, selon lequel les habitudes humaines sont démenties par les faits, et les prévisions rassurantes désavouées. Ainsi que le montre la crise financière et économique mondiale en cours, même lorsqu’on redoutait la survenue d’un tel épisode, il s’avère pire que ce qu’on croyait. Le propre d’une crise, c’est de remettre en question les modes de vie et de compréhension de la réalité.

-          Aussi se dessine peut-être une utilité négative des crises : si toute crise a un coût, parfois élevé, il est probablement nécessaire d’accepter de le payer afin de remettre régulièrement nos manières de vivre et de penser en accord avec la réalité complexe et tumultueuse des faits. Sans cet ajustement, en effet, nul efficacité ne serait permis à notre espèce.

 

1.    Définir la crise permet d’interroger le rapport de l’homme à sa condition historique

 

a.    La crise, quel que soit le registre dans lequel elle se produit, traduit le désaveu des modèles habituels ou traditionnels d’existence et de représentation du monde :

 

         i.    La première modalité de surgissement de la crise, c’est la surprise, que suit de très près son goût désagréable.

Ø  Ainsi que chacun peut s’en rendre compte dans sa vie privée (tant sur le plan individuel que relationnel), l’expérience de la crise implique que l’on ne reconnaisse plus les modes habituels de son existence. Le modèle de ce genre de crise peut être trouvé dans la crise spirituelle, à propos de  laquelle certains textes religieux fondateurs nous renseignent. On peut mentionner comme cas de référence les crises spirituelles ayant engendré les conversions de Paul de Tarse et d’Augustin d’Hippone. Le premier, de son nom original Saül de Tarse (9 - 67), était un citoyen romain d’origine juive et persécuteur des chrétiens, qui connut une illumination sur le chemin de Damas, le 25 janvier 42, suivi d’une terrible crise au terme de laquelle il devint l’apôtre Paul, puis organisa l’Eglise par ses voyages d’évangélisation et par la constitution de la doctrine (ainsi que le montrent ses quatorze Epitres, voir par exemple Première Epitre aux Corinthiens). Un temps protégé par sa citoyenneté romaine, il est cependant exécuté par décapitation à Rome. Le second, Augustin d’Hippone (350-430), le futur saint Augustin, relate dans Les confessions (composées vers 400) sa lente métamorphose de païen flamboyant en militant de la cause chrétienne au sein de l’Empire romain en voie de disparition sous les attaques des Barbares. Ce qui est intéressant dans son cas, c’est ce qu’on peut nommer ses (nombreuses) « résistances » à la conversion. Jeune avocat brillant aux mœurs dissolues, il raconte au terme de quel long cheminement il accepte de réorienter sa vie selon les préceptes de la Bible. Son existence entre en crise de manière lente et générale. Ce type de crise spirituelle fait contraste avec l’éclair qui a foudroyé saint Paul sur le chemin de Damas.

Ø  Il faut souligner le caractère vexant des crises pour l’intelligence humaine. A cet égard, les crises économiques et financières produisent, pour notre époque qui reste largement dominée par une mentalité positiviste, une très désagréable impression : l’impression que la réalité se dérobe à nos calculs, et que nulle science économique et sociale n’est au final capable de prémunir les hommes contre l’effondrement de leur système de production et d’échanges.

 

                ii.    L’expression normale de la crise, c’est l’inconfort persistant qu’elle génère :

Ø  Ici, on peut considérer que le support privilégié de la réflexion est donné par le registre épistémique de la crise : les crises touchant la connaissance scientifique et courante sont très révélatrices de l’inconfort qui résulte des épisodes de crise.

Ø  Prenons l’exemple de référence constitué par la crise dite de la « révolution copernicienne » : le modèle épistémologique et cosmologique produit dans l’Antiquité par Aristote puis développé par Ptolémée dans le contexte alexandrin, connut à la fin du moyen-âge une certaine usure. Au fil d’une lente transformation pleines d’inquiétudes métaphysiques (dont Alexandre Koyré nous rapporte les étapes dans Du monde clos à l’univers infini), il fut été progressivement « retouché » puis littéralement dépassé sous l’action conjuguée des travaux successifs de Copernic, de Tycho Brahé, de Galilée et de Pascal.

Ø  Ce qui se produit avec cette crise, c’est que le schéma explicatif de la réalité, au plan cosmologique, n’est plus cohérent : tandis que l’étude des phénomènes terrestres et célestes menés à l’œil nu confirme le paradigme aristotélicien, les observations réalisées à l’aide des instruments (la lunette astronomique, perfectionnée par Galilée) le démentent. La Terre ne peut plus être considérée comme un point fixe et central dans un univers fermé (conception géocentrée de l’univers), la compréhension de la nature des comètes (corps manifestement capables de se soustraire à la rotation autour du globe terrestre et de poursuivre leur trajectoire bien au-delà de l’univers connu), de même que les relevés attestant de la double rotation de la Terre (sur elle-même comme autour du soleil), permirent la conception héliocentrée de l’univers, puis la conception plutôt acentrée qui est aujourd’hui admise.

Ø  Il convient d’ajouter que la situation se trouvait compliquée par des motifs extrascientifiques, à savoir des motifs, religieux, idéologiques et moraux ; la Bible en effet cautionnait le point de vue aristotélicien, et la synthèse scolastique opérée au moyen-âge entre la théorie cosmologique des Grecs et la révélation biblique opérait comme une sorte de verrou moral ou idéologique. Remettre en question le modèle explicatif issu de l’Antiquité revenait à contester l’autorité des textes sacrés. C’est pourquoi, de par le simple fait qu’il observait puis réfléchissait à la portée de ses observations, le Pisan Galileo Galilei s’est vu menacé d’excommunication par l’Eglise et a été sommé ou de se rétracter (il fut condamné en 1532 à ne plus mener ses observations et à ne plus les diffuser).

Ø  De telles découvertes scientifiques impliquent donc une profonde remise en cause des conceptions anciennes, tant sur le plan épistémologique qu’anthropologique ou même métaphysique. Cette crise théorique est même exemplaire pour plusieurs raisons, on peut en déceler trois. Premièrement, elle vient du fait de la prégnance du modèle théorique ancien, ce dernier reposant sur l’évidence de l’observation spontanée, naturelle et empirique (tout enfant est spontanément aristotélicien). Deuxièmement, pour la première fois dans l’histoire du savoir, elle a conduit à penser que, dans le rapport cognitif qu’il établit avec la réalité qui l’entoure, l’homme ne s’adresse pas directement au monde par le biais du témoignage de ses sens, mais indirectement, car il se rapporte à ce qu’il voit, sent, perçoit moyennant le prisme de constructions mentales. Troisièmement, et par conséquent, elle fournit un référent très important pour la marche du savoir scientifique : quand bien même la réalité observable dément les constructions intellectuelles et les résultats des mesures, s’il est fidèle à sa volonté de saisir la nature du réel, le savant ne doit pas renoncer à l’audace de son inventivité. La posture scientifique consiste même en une attitude visant à provoquer la réalité en laboratoire. La science met en crise toute forme de tradition, en remettant en question les habitudes théoriques et empiriques. Quatrièmement, et corrélativement, aucun motif moral ou religieux ne doit interférer avec l’établissement des théories et ne doit venir fausser les observations. La crise de la révolution copernico-galiléenne atteste pour la première fois aussi explicitement du caractère nécessairement agnostique de la démarche scientifique.

Ø  Conséquences à propos de la nature de la science, enfin : selon Thomas Kuhn, dans son ouvrage classique La structure des révolutions scientifiques, cela permet de comprendre comment fonctionne la « science normale », faite de « paradigmes » acceptés et efficaces. Elle se voit mise en crise par les exceptions et autres anomalies progressivement découvertes. Par conséquent, la science ne progresse pas, si l’on entend par là une évolution linéaire et une accumulation quantitative, mais elle évolue de révolution en révolution, à mesure que les paradigmes de la « science normale », d’abord satisfaisants, sont mis en question par des anomalies toujours plus nombreuses ; il faut alors inventer un nouveau paradigme, plus satisfaisant. Mais l’inconfort vient du fait qu’en plus de la phase d’incompréhension qui peut être plus ou moins longue (génératrice d’angoisses face à l’inconnu), la crise, même résolue, fait advenir la conscience d’une certaine relativité des modèles et des normes. On se sent peut-être plus léger à l’issue d’une crise, mais c’est aussi peut-être parce qu’on a laissé en route beaucoup d’illusions sur le caractère fondé et nécessaire de nos conceptions et représentations du monde.

 

b.     Les conséquences dramatiques de la crise :

 

i.    Au niveau collectif, la crise engendre une inquiétude qui souvent débouche – pour le pire – sur la violence et la guerre :

Ø  La crise est un processus historique dont les hommes ne peuvent prévoir l’issue et qu’ils ne contrôlent pas. Par suite, elle remet l’homme dans la condition d’un être historique dominé par l’élément dans lequel il évolue ; elle met à bas les anciennes habitudes de pensée et de comportement, et provoque le changement – ainsi se révèle-t-elle comme tout à fait liée à la dimension du temps.  On a dit à propos de la Révolution copernicienne comment la crise engendre nécessairement la réforme ou la révolution. On peut également affirmer qu’elle a part liée avec toutes les formes possibles de réponses violentes. Cela provient du fait qu’elle dévoile les contradictions des ordres humains de compréhension et d’organisation de la société, et aussi leur caractère fondamentalement artificiel, pour ne pas dire arbitraire. Ainsi les hommes sont-ils tentés de réagir à la crise par une réponse tout aussi violente, mais qu’ils croient pouvoir maîtriser, telles la guerre civile et la guerre extérieure.

Ø  Ici l’exemple qui paraît s’imposer de lui-même est celui des effets conjugués de la crise économique de 1929 et de la crise politique en Allemagne, consécutive au Traité de Versailles : l’issue en fut la montée du nazisme et le déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Pour caractériser ce qui s’est passé en Europe entre 1920 et 1945, on a pu parler à de nombreuses reprises du « suicide de l’Occident ».

Ø  Cependant, il importe de remarquer la récurrence d’une telle forme de recours à la violence dans le contexte d’une crise de grande ampleur. On peut mentionner à cet égard l’exemple lointain mais toujours éloquent de la Guerre du Péloponnèse, tel que l’historien politique Thucydide le rapporte. La démocratie athénienne et l’aristocratie lacédémonienne se partageaient la suprématie économique, politique et idéologique du monde grec au cours du Vème siècle avant J.-C., au sein d’une civilisation sure d’elle-même et rayonnante. Cependant, le sentiment de plénitude ressenti par le monde grec au Vème siècle bascula progressivement dans une crise généralisée. Les inquiétudes engendrées par les ambigüités impérialistes de la politique athénienne provoquèrent des tensions, puis des accrochages de plus en plus sévères entre les deux « grands », jusqu’à l’affrontement total suivi d’une remise en question générale du modèle de la civilisation grecque. La guerre « mondiale » précéda et traduisit l’effondrement mental du monde qui avait été jusqu’alors le plus rationnel, le plus esthétique, le plus juste qui ait jamais existé dans l’histoire. Pour employer les termes de Thucydide, ce fut bien « le plus grand ébranlement » (mégistè kinésis) que le monde ait connu – comme un véritable arrachement à tout ce qui était connu, ou comme une plongée dans l’inconnu, notamment en termes éthiques et politiques. Replacées dans leurs contextes respectifs, l’« affaire de Corcyre » (où les habitants de cette cité, scindés en deux camps favorables à la démocratie athénienne ou à l’oligarchie spartiate, s’entretuent sauvagement) et les massacres de Dresde ou d’Hiroshima n’ont pas produit des effets différents.

Ø  Ces deux exemples indiquent la gravité de ce que découvre la crise, et montrent à quel point l’épreuve qu’on en fait provoque des dégâts irréparables dans les sociétés humaines. Tout se passe, après une crise de ce type, comme l’humanité était contrainte de repartir de plus bas.

 

ii.    Au niveau individuel, la crise, met l’individu devant une sorte de précipice :

Ø  La situation dramatique générée par le mixte d’inquiétude et de violences propre à la crise exerce une pression considérable sur les individus qui se laissent « contaminer » par elle – la métaphore pathologique étant choisie à dessein. La sentence nietzschéenne « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » (Par delà bien et mal) ne peut cacher le potentiel de destruction de la crise au plan individuel.

Ø  Ainsi la crise fait courir aux individus qui la vivent le risque suprême, celui de perdre leur vie, elle leur fait se poser brutalement la question de la valeur de leur existence.

Ø  Il faut une force mentale peu commune – ou une sorte de salutaire cynisme envers soi-même ? – pour se dire, la crise terminée, ce que se dit le narrateur à propos d’Odette de Crécy dans Un amour de Swann de Marcel Proust : « Et dire que j’ai fait tout cela pour une femme qui n’était même pas mon genre ».

 

Transition : Tels sont les modes de la crise. Les caractères normaux de ces situations anormales que sont les crises donnent  penser la manière dont les valeurs et tous les critères de l’action individuelle et collective agissent vis-à-vis de la réalité. L’effet des crises est donc de livrer l’homme à la contingence, et de lui révéler malgré lui le mode d’existence qui est le sien.

 

2.    Expliquer les crises est utile et nécessaire, mais sans tenter de les justifier, car cela reviendrait à revenir sous le régime d’une certaine illusion quant au caractère nécessaire de ce qui advient.

 

a.    Dans une telle entreprise, il est nécessaire de distinguer jugements de faits et jugements de valeur.

 

          i.    Toute explication donnant un sens à la crise procède d’une construction rétrospective.

Ø  Il faut prendre garde à distinguer explications et justifications des crises. Les premières consistent en des déterminations causales hypothétiques valant comme des postulats, les secondes une manière de réinvestir de sens l’illusion évoquée plus haut : les hommes ont besoin de croire que ce qu’ils vivent obéissent à une logique inéluctable.

Ø  Tirer les leçons de la crise, c’est se tenir à une attitude de prudence discriminant explications et justifications : si, rétrospectivement saisie, on s’aperçoit que la crise avait des raisons de se produire, seule une simplification abusive permet d’affirmer que ce sont des bonnes raisons pour son déroulement, car cela revient à légitimer le coût souvent exorbitant qu’il a fallu payer pour la dépasser.

 

            ii.    La crise, vécue ou surmontée, permet de comprendre que l’homme se choisit des valeurs et autres critères d’action :

Ø  La crise met donc l’accent sur le caractère non nécessaire des traditions et des valeurs qui les fondent ; assumée, elle contraint les hommes à réfléchir sur leurs manières de vivre et à proposer de nouveaux critères d’action et de jugement.

Ø  Elle force ainsi l’homme à déterminer, une fois revenu de l’effarement consécutif à la découverte du caractère non-nécessaire de ses critères d’action et de jugement, de grandes options nouvelles qui vont lui permettre de recomposer son rapport à lui-même, au monde et aux autres.

Ø  La crise révèle la manière étrange et pleine de contradictions dont l’homme se rapporte à sa propre conception historique.

Ø  Le « paradoxe de la révolution » traduit ce qu’on peut attendre des crises : la révolution accomplit brutalement des virtualités de l’ancien monde, qui ne pouvaient venir au jour, qui, sans elle, seraient restées lettres mortes. La révolution est donc rupture avec le passé, elle apporte à ce dernier un véritable démenti. Or, elle ne fait qu’actualiser un potentiel existant, une suite possible à un présent difficile. D’où le paradoxe : alors même qu’elle rompt brutalement avec le passé, et qu’elle trahit l’ancien monde, la révolution accomplit les possibilités de ceux-ci. Comme l’explique Marx cité par Hannah Arendt (article « La tradition et l’âge moderne », dans La crise de la culture) : « La violence est la sage-femme de toute vieille société grosse d’une nouvelle ».

Ø  L’existence et la fréquence des révolutions (dans l’histoire moderne, en tout cas) traduit par conséquent l’incapacité qu’ont les hommes à transformer naturellement ou aisément leur passé en futur ; les révolutions donnent à penser sur le rapport de l’homme à sa condition historique : l’homme est un être pour qui le futur se donne sur le mode de la rupture avec le passé ; il est une espèce anti traditionnaliste, à qui il échoit d’affronter le possible sur le mode du défi envers le réel, et en prenant des risques.

 

b.     Assigner une finalité aux crises, une entreprise délicate mais nécessaire :

 

 i.    L’apparition pénible du nouveau indique la voie à suivre pour une nouvelle conception de la réalité, plus commode et plus vraie

Ø  En explicitant l’exemple des différentes « querelles des Anciens et des Modernes » qui ont jalonné l’histoire des arts en Europe, on saisit ce que ce type de crise offre en termes de renouvellement des formes. Voir par exemple les tumultes engendrés autour de la pièce de Victor Hugo, Hernani, en 1830 : à l’occasion de la représentation de ce drame s’est jouée une célèbre « bataille » entre les tenants d’une esthétique classique et les premiers romantiques ; Hugo avait inauguré la période de crise dans laquelle entrait l’art européen en 1827 par le biais de sa préface pour sa pièce Cromwell. La controverse engagée fut l’occasion pour le parti des romantiques (dans lequel figurent Hector Berlioz, Théophile Gautier, Gérard de Nerval) d’affirmer des valeurs nouvelles tant sur les plans esthétique que moral et existentiel. Une citation d’Hugo à ce propos : «  La bataille qui va s'engager à Hernani est celle des idées, celle du progrès. C'est une lutte en commun. Nous allons combattre cette vieille littérature crénelée, verrouillée [...] Ce siège est la lutte de l'ancien monde et du nouveau monde, nous sommes tous du monde nouveau ».

Ø  L’épreuve de la crise offre donc la possibilité de la refondation.

Ø  On doit réfléchir avec attention à la manière dont les révolutions constituent le doublet logique des violences relevées plus haut. L’exemple des Révolutions modernes gagnerait à être médité, en fonction de la distinction bien connue entre Révolution américaine et Révolution française : Tocqueville (dans De la démocratie en Amérique comme dans L’ancien régime et la Révolution) et Hannah Arendt (dans On Revolution), s’y sont essayé. Si les deux épisodes se sont produits à l’issue d’une insurrection violente, la première n’a pas consisté en un renversement généralisé des us et coutumes – on dit que les Pères fondateurs américains s’en sont tenus à une révolution politique – tandis que la seconde a débordé ce cadre pour investir tous les aspects de la vie sociale et morale. La France a donc vécu dans toute sa force ce que nous avons nommé « le paradoxe des révolutions » : dans une société trop figée, la crise actualise violemment des potentialités recelées par le présent pour le faire accoucher douloureusement du présent. Mais dans les deux cas de révolution, il y a bien une refondation.

 

    ii.    Elle permet à l’homme de faire l’expérience de la nouveauté, en destituant de manière contrainte ce qui reste de traditionalisme – ou de vain attachement au passé – dans nos comportements et manières de penser

Ø  La crise, vécue ou surmontée, permet de comprendre que l’homme se choisit des valeurs et autres critères d’action. Ici, l’exemple de l’œuvre de Machiavel est très intéressant : confronté à une crise de compréhension affectant leurs capacités d’action, les compatriotes du Secrétaire florentin n’ont pas réussi à anticiper l’invasion durable dont ils allaient être victimes. Les Guerres d’Italie (à partir de 1494) vassalisent la Péninsule qui s’estimait le centre de la civilisation européenne. Ce qui était exact au plan esthétique était totalement faux au plan politique : la France et l’Espagne, pour des raisons diverses, avaient déjà opéré les mutations nécessaires pour devenir des Etats-nations modernes et puissants. Machiavel entreprend de repenser la morale de la politique en se détournant du présent immédiat de la crise afin de mieux y revenir, doté d’un instrument cognitif adéquat : l’ethos civique de la « République en armes » (repubblica armata) des Romains. Nullement passéiste, Machiavel accepte la nouvelle donne de la défaite incroyable des Italiens, et la manière dont il procède met en relief de quelle manière la crise offre aux plus lucides des hommes un moyen de choisir des critères d’appréciation de la réalité nouveaux et performants.

Ø  La crise met donc l’accent sur le caractère non nécessaire des traditions et des valeurs qui les fondent ; assumée, elle contraint les hommes à réfléchir sur leurs manières de vivre et à proposer de nouveaux critères d’action et de jugement. Elle force ainsi l’homme à déterminer, une fois revenu de l’effarement consécutif à la découverte du caractère non-nécessaire de ses critères d’action et de jugement, de grandes options pour orienter judicieusement sa vie.

 

 

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Thierry Ménissier - dans PENA
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