Partager l'article ! L'utopie, leçon 2 : Voyages imaginaires et utopie: UPMF – UFR SH Année universitaire 2008-2009 – L1 Cours d'Histoire des i ...
Tumulti e ordini est un blog de philosophie politique destiné à présenter l'enseignement et les activités de
recherche de Thierry Ménissier, professeur de philosophie à l'Université de Grenoble 2.
Bonne lecture !
(La vignette représente un fragment de la Fresque du Bon gouvernement d'Ambrogio Lorenzetti (1337-1340) qui se trouve au Palazzo Pubblico de Sienne).
UPMF – UFR SH
Année universitaire 2008-2009 – L1
Cours d'Histoire des idées sociales et politiques de Thierry Ménissier : L'utopie
Synopsis de la deuxième leçon
Voyages imaginaires et utopie
[Gulliver apercevant l'île volante de Laputa, d'après Swift]
Il est nécessaire d'opérer la distinction entre ces deux genres littéraires que sont les voyages imaginaires et les utopies, mais une telle distinction n'est pas aisée, elle est
même délicate. Toutefois, opérée correctement, elle permet de rendre compte d'un certain nombre de traits caractéristiques de la seconde notion.
On entend ici par « voyages imaginaires » les récits fantastiques et satiriques produits par les littératures anciennes et modernes. Dans de nombreuses oeuvres de ce genre, l'occasion du récit de voyage imaginaire offre plusieurs ressources : stimuler l'imagination des lecteurs par une histoire fantastique, mais aussi prendre ses distances avec le monde tel qu'il est, voire se livrer à une critique en règle de ce dernier. Stimulation de l'imagination, recul pris face aux réalités du monde, mise en cause de celui-ci : autant de traits que le voyage imaginaire partage avec les constructions utopiques. Pour ne rien dire du fait que, le plus souvent, les utopies sont projetées par leur auteur dans la perspective d'un voyage qui, ayant été dérouté de son but initial, échoue dans un autre monde, inconnu et à vrai dire non localisable, dont la description permet l'élaboration des caractères utopiques (ainsi pour L'utopie de Thomas More, La cité du Soleil de Campanella ou la Nouvelle Atlantide de Bacon).
Si l'on voulait introduire un critère de distinction, on pourrait dire que le voyage imaginaire se concentre sur la dimension négative de la critique du monde
actuel, et qu'il se livre au plaisir d'une fable dans laquelle le plaisir causé par la stimulation de l'imagination est central : les autres mondes dont il propose la description
sont tellement fantastiques, relèvent tant de la fiction, qu'ils ne sont positivement pas réalisables. Tandis que, construite pourtant sur des bases initiales parfois comparables
ou semblables, l'utopie ouvre une perspective afin de reconstruire un monde possible. Mais ce critère est nécessairement discutable, car, en plus des éléments de base comparables ou
identiques entre les deux registres, il arrive souvent que les voyages imaginaires contiennent des passages d'inspiration utopiques : certains morceaux sont proposés à la réflexion
du lecteur comme d'authentiques dispositions sociales, morales ou politiques capables d'influencer le monde réel.
Afin d'approfondir l'analyse, on peut proposer ces cinq exemples privilégiés de voyages imaginaires :
- L'Histoire véritable du Grec Lucien de Samosate, composé sous la domination romaine (vers 160),
- Les États et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac, au XVIIème siècle,
- Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift au début du XVIIIème,
- Robinson Crusoë de Daniel Defoe,
- Enfin les Lettres persanes de Montesquieu tous deux composés à la même époque.
Quoique fort différents les uns des autres, ces cinq ouvrages sont des récits d'aventures fictives qui utilisent certains procédés littéraires de l'ordre du fantastique pour décrire des
situations stimulantes pour l'imagination. Les trois premiers s'inscrivent ouvertement dans l'ordre du non-réel, de l'imaginaire le plus débridé, en proposant des personnages hybrides impossibles
à rencontrer dans la réalité normale, et des situations qui, au mieux, relèvent de la science-fiction à l'existence de laquelle ils ne songent même pas. Le premier et le deuxième contiennent
d'ailleurs le récit de voyages dans les astres permettant de mettre les voyageurs en contact tantôt avec les dieux tantôt avec les habitants des corps célestes sans aucun alibi scientifique, dans
un dessein ludique ou satirique explicite. Sur ce terrain, ces récits dialoguent par-delà les siècles avec le modèle du genre, à savoir les épopées d'Homère, en particulier avec
l'Odyssée. Le quatrième campe une situation possible – celle vécue par un marin naufragé devant apprendre à survivre par ses seules moyens dans une nature qui lui est au mieux
indifférente, au pire hostile. Concernant le troisième et le dernier, le ressort du voyage imaginaire est utilisé dans une perspective de critique politique : d'une part, les pérégrinations du
personnage Gulliver chez les minuscules Lilliputiens, puis chez les débonnaires géants de Brobdingnag, ensuite auprès de la cour royale dans l'île volante de Laputa, peuplée de savants astronomes
et mathématiciens éthérés, puis des habitants étranges de Balnibarbi, enfin chez les fascinants Houyhnhnms, sont autant d'occasions d'exercer le talent de satiriste de Swift, acteur et
spectateur de la vie politique britannique (c'est en particulier le moyen privilégié pour dénoncer les intrigues de la cour royale et la politique de l'Angleterre à l'encontre de l'Irlande) ;
d'autre part, les lettres envoyés par les diplomates persans à leurs amis et concitoyens fournissent à Montesquieu un point de vue décalé parfaitement adapté à la critique des moeurs et des
ridicules de la cour du puissant roi de France, avec en perspective l'instauration d'un régime plus éclairé et plus perméable à la critique. Les deux ouvrages emploient le même procédé : faire
porter des jugements sévères sur une réalité politique autoritaire par un étranger (le roi de Brobdingnag chez Swift, le diplomate persan Usbek chez Montesquieu) est un artifice destiné peut-être
à abuser la censure, et qui surtout utilise le véhicule de la fiction pour délivrer un message tout à fait réaliste.
[NB : La version orale du cours comprend une étude de ces cinq oeuvres]
Le voyage imaginaire constitue bien entendu une sorte de tentation permanente de la fantasmagorie littéraire ; cependant, il est possible de considérer qu'il surgit de manière récurrente dans les littératures nationales à certaines époques privilégiées de l'histoire. A savoir, à des époques où le monde apparaît subitement petit, étriqué, et où la pure imagination est appelée pour relayer ce que les voyages réels n'apportent plus ou presque plus en termes d'aventures vécues (ou à des époques où l'on pressent que les formes conventionnelles du voyage ne seront bientôt plus capables de faire rêver). Une telle grille d'interprétation convient parfaitement aux quatre premiers ouvrages cités en exemple. En effet, le récit composé par Lucien est écrit au moment où la conquête romaine est réalisée : après les voyages d'Alexandre le Grand jusqu'en Inde, les Romains ont constitué un empire allant de la Germanie et de l'Ecosse au nord jusqu'à l'Égypte au sud et à l'ancienne Mésopotamie à l'est. Le monde connu, pacifié et réglé par le droit romain est immense. Dans un tel univers, il est tentant de proposer le secours du voyage fantastique afin de libérer l'imagination. Tentation dont il faut apprécier l'audace définitive : s'il est en train d'être réglé par les us et coutumes des Romains, le monde dans lequel évolue Lucien demeure régi par la représentation ancienne héritée des conceptions d'Aristote et de Ptolémée d'Alexandrie ; c'est-à-dire qu'il s'agit d'un monde doté de limites intrinsèques au-delà desquelles il est impossible et interdit d'aller. Bravant ces cadres mentaux par l'imagination, Lucien remet en question les limites du monde connu – selon une intention qui est également et par principe celle de l'utopie (en tout cas il est conforme à l'esprit de l'utopie de procéder de la sorte dans un registre moral, social et politique).
D'une manière comparable, le récit de Cyrano de Bergerac est composé par un auteur d'inspiration matérialiste, relevant d'un mouvement intellectuel qu'on a appelé « libertinage érudit », avec d'autres auteurs tels que Gassendi ou La Mothe Le Vayer, à un moment important où le Pisan Galilée a fait des découvertes majeures pour la physique et l'astronomie modernes. Ces découvertes remettent en cause la cosmologie (représentation scientifique du monde) évoquée ci-dessus, héritée des oeuvres d'Aristote et de Ptolémée d'Alexandrie. Selon cette conception, l'univers est fini, centré autour de la Terre, et les astres sont des êtres dont la trajectoire dans le ciel est parfaitement circulaire. L'observation des astres par le biais de la lunette astronomique dément le principe selon lequel les astres obéissent à une logique différente de celle du monde terrestre. Galilée établit que les lois de la physique concernent à la fois le monde « supralunaire » et le monde « sublunaire », à partir de plusieurs découvertes majeures : on relève sur la Lune un grand nombre de cratères qui sont des impacts de corps n'obéissant pas à une trajectoire différentes des jets de pierre que nous connaissons sur Terre ; notre planète, de plus, n'est pas immobile dans l'univers, mais un relevé précis établit qu'elle opère une double rotation, sur elle-même mais aussi et surtout autour du soleil. On est donc conduit à passer d'une conception géocentrée de l'univers à une conception héliocentrée. Bref, on passe, pour reprendre le titre d'un ouvrage classique d'histoire des idées scientifiques, du « monde clos » à « l'univers infini » (ouvrage d'Alexandre Koyré). Dans un tel monde, la connaissance s'établit de manière réglée : il n'y a plus rien de magique, le monde subit un certain désenchantement sous l'effet de la connaissance rationnelle (exactement dans le sens que donne à ce terme le sociologue Max Weber : il y a désenchantement lorsque le mode de la connaissance qu'on obtient du monde par le biais de l'incantation magique ne fonctionne plus). En effet, l'astronomie ne relève plus d'autre chose que d'une physique particulière. Dans un tel monde, il est très tentant de mobiliser les ressources de la fantasmagorie littéraire pour repartir à l'aventure, et reprendre la tâche trop bien réalisée par la science : abolir les limites du monde connu. Cette tâche, la science l'a trop bien réalisée : il n'y a littéralement plus de limite à l'essor de la connaissance.
Une telle tentative d'abolition des limites par l'artifice qui consiste à imaginer des mondes inconnus et fantastiques, et ce dans un contexte de banalisation du monde connu, concerne encore les Voyages de Gulliver inventés par Swift, et Robinson Crusoë de Daniel Defoe. En dépit de leurs différences évidentes (le premier se fonde sur une fantasmagorie débridée, alors que le premier semble à première vue réaliste, en tout cas il ne sort jamais du plan de l'existence courante), ces deux ouvrages utilisent le « support » de la littérature de marine, dans un contexte où, par les mers, le monde connu est parcouru par un réseau de routes militaires et de voies d'échange commercial de plus en plus serré. Comme pour résister à l'unification du monde sous l'effet de la marine régulière, les deux livres envisagent l'égarement comme mode privilégié d'une vie autre.
Ces deux ouvrages présentent de plus un important point commun avec celui de Cyrano de Bergerac : ils reposent sur une méditation philosophique. De même que l'auteur français se référait au matérialisme et militait littéralement pour les idées de ce mouvement, les deux auteurs anglais ont sous-tendu leurs fictions d'une réflexion sur la condition humaine inspirée de thèses précisément identifiables dans l'histoire des idées philosophiques. Swift est inspiré par les idées de Berkeley relatives à la perception humaine, tandis que dans son roman, Defoe met en scène celles de John Locke à propos de l'économie et de l'anthropologie.
D'un côté, en effet, la variation de la taille des protagonistes dans les Voyages de Gulliver est un biais utilisé pour faire apercevoir les différents aspects des conditions d'appréhension du monde sensible, et pour faire comprendre que nos idées, loin d'être des entités stables et immuables dans l'abstraction, sont produites par les contextes d'expérience dans lesquels elles naissent. Les idées procèdent des sensations : à partir de ce canevas empiriste, Swift invite le lecteur à réfléchir aux conséquences d'une telle thèse dans les domaines de l'habitude, de la formation de la subjectivité, en ce qui concerne les préjugés sociaux et les idées morales.
De l'autre, le récit par Defoe de la manière dont Robinson s'organise pour survivre et faire prospérer son île est un moyen de tester les idées de Locke par une fiction qui peut paraître assez réaliste. L'auteur du Second traité du gouvernement civil (1689) avait introduit une véritable révolution dans l'anthropologie et l'économie politique de son temps, en proposant la représentation des hommes dans l'état de nature comme parfaitement libres, inféodés à rien, et capables de s'organiser pour s'approprier la nature de manière raisonnable, sinon équitable. Dans le fameux chapitre V de son traité, Locke décrit une situation idéale qui vaut comme un référent philosophique, utile certes pour légitimer la propriété privée dans l'optique d'une idéologie libérale, mais aussi pour établir la liberté individuelle sur la propriété par chaque homme de son propre corps et du travail qu'il est capable de fournir. Par sa réussite économique, le personnage de Robinson valide pour ainsi dire le modèle lockien (cela même si, à l'égard de l'indigène Vendredi, il se comporte comme un souverain selon le modèle de Hobbes, titulaire d'une souveraineté absolue, alors que le système lockien, en mettant au même niveau tous les participants à l'échange social et économique, est contractuel au sens où il anticipe la démocratie : un gouvernement ou un gouvernant tyranniques peuvent légitimement être destitués par l'accord de la majorité des contractants. Quoiqu'il en soit, on peut affirmer que Robinson Crusoë consiste en une illustration romancée des thèses de théorie politique qui se trouvaient aux prises lors des deux révolutions anglaises).
Qu'est-ce que les voyages imaginaires présentent d'utopique ?
En premier lieu, la description de mondes autres est le moyen de donner à penser la possibilité d'un autre monde que le nôtre – d'un monde régénéré par le possible. Ainsi que dans le cas de l'utopie, le voyage imaginaire vaut comme un reflet décalé de notre monde, et ce décalage est dynamique pour le changement du monde réel.
En second lieu, les voyages imaginaires contiennent des passages qui fonctionnent comme de véritables utopies. On peut mentionner le chapitre VI du livre I des Voyages de Gulliver, qui contient l'exposé d'une organisation sociale certes imaginaire mais tout à fait « positive » dans laquelle on dénombre plusieurs traits qui ne dépareilleraient pas dans une utopie « orthodoxe ».
Toutefois, les voyages imaginaires sont également des satires qui démasquent les prétentions des utopies à vouloir
réformer les sociétés et changer les hommes. Sur ce point, Swift compose une satire d'esprit antiutopique lorsqu'il décrit les « savants fous » qui composent l'Académie de la
Philosophical Society de Dublin. Tous les projets fumeux de ces inventeurs débouchent sur des réformes coûteuses et appauvrissantes pour le pays, capables même de produire des effets
désastreux pour les populations.