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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 05:59
A méditer en ces temps de réforme de l'Etat...


 

Rien ne presse un état que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice, et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce que l’altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloigne trop de nos commencements et principes : Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent : qui veulent amender les défauts particuliers, par une confusion universelle, et guérir les maladies par la mort : non tam commutandarum quam euertendarum rerum cupidi [désireux non tant de réformer les choses que de les ruiner, Cicéron, De Officiis, II, 1, 3]. Le monde est inepte à se guérir : il est si impatient de ce qui le presse, qu’il ne vise qu’à s’en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples qu’il se guérit ordinairement à ses dépens : la décharge du mal présent n’est pas guérison, s’il n’y a en général amendement de condition. La fin du Chirurgien n’est pas de faire mourir la mauvaise chair : ce n’est que l’acheminement de sa cure : il regarde au-delà, d’y faire renaître la naturelle, et rendre la partie à son dû être. Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le mâche, il demeure court : car le bien ne succède pas nécessairement au mal : un autre mal peut lui succéder ; et pire. Comme il advint aux tueurs de César, qui jetèrent la chose publique à tel point, qu’ils eurent à se repentir de s’en être mêlés. A plusieurs, depuis, jusques en nos siècles, il est advenu de même. Les Français mes contemporains savent bien qu’en dire. Toutes les grandes mutations ébranlent l’état, et le désordonnent. Qui viserait droit à la guérison, et en consulterait avant toute œuvre, se refroidirait volontiers d’y mettre la main.

[…]

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’un si grand corps tient à plus d’un clou. Il tient même par son antiquité : comme les vieux bâtiments, auxquels l’âge a dérobé le pied, sans croûte et sans ciment, qui pourtant vivent et se soutiennent en leur propre poids,

Nec iam validis radicibus hoerens,

Pondere tuta suo est

[Et, ne tenant plus à la terre que par de fortes racines,

il ne s’assure que par son propre poids : Lucain, I, 138-139].

 



Montaigne,
Essais, III, 9 : De la vanité

(édition de 1595,

texte établi sous la dir. de J. Céard,

Paris, Livre de Poche, les Classiques modernes, p. 1495-1500).

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Thierry Ménissier - dans Florilège
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