Jeudi 23 avril 2009

IEP Grenoble, Année universitaire 20078-2009
Cours fondamental de 1ère année - Histoire des idées politiques

 

Leçon 6

Le totalitarisme, réalité complexe et concept incertain
 

 


Introduction :

 

-         Le phénomène des « tyrannies modernes Â» (Aron, Leo Strauss) est apparu inouï et déconcertant quant aux explications rétrospectives qu’on pouvait et devait en fournir ; de même que la terrifiante « destruction des Juifs d’Europe Â» (Raoul Hilberg). D’où la construction d’un nouveau concept de la théorie politique, le « totalitarisme Â».

-         Cependant, en dépit de sa popularité cette notion est controversée : elle est apparue très politique dès le début de son emploi, et on a pu affirmer qu’elle n’avait jamais complètement opératoire.
 

-         D’autre part, si la notion de totalitarisme a d’abord été utilisée dans le but de désigner et de caractériser des régimes autoritaires, elle s’est progressivement vue employée afin de saisir de manière critique certains traits de la société ou du gouvernement démocratique. Comment une telle transformation est-elle possible ? Et alors quelles sont les limites du totalitarisme ? Enfin, quel sens cela a-t-il de traiter de « totalitarisme démocratique Â» ?
 

-         Il est donc nécessaire d’approfondir la nature et la valeur de cette notion.


 

1. Origine et ambiguïté initiale de l’adjectif « totalitaire Â» et du substantif « totalitarisme Â» :


a. Il s’agit de caractérisations idéologiques et politiques :


i.
     
L’adjectif provient, ainsi que l’indique Enzo Traverso dans l’introduction de son recueil anthologique Le totalitarisme. Le XXème siècle en débats (Editions du Seuil), d’une qualification critique à l’égard du régime fasciste italien, exprimée en 1923 par l’opposition (socialiste, libérale et chrétienne).

                                                             ii.      Ce terme a immédiatement été repris « positivement Â» (comme pièce idéologique dans le combat politique) par le Duce, revendiquant que le régime qu’il défendait reposait sur un « Etat total Â» respectant cependant l’individu.

                                                            iii.      Son emploi ne s’est jamais affranchi d’une ambiguïté : il est moins « scientitique Â» que politique. Ainsi, la qualification de « totalitarisme Â» à l’égard du régime soviétique pendant la Guerre Froide était, qu’on le veuille ou non, un acte politique – car il désignait le gouvernement de Staline et de ses successeurs de tyrannie. De plus, la controverse reste ouverte à propos de la question de savoir s’il est possible (et selon quels critères il est possible) d’assimiler le nazisme et le communisme soviétique : comment rapprocher une idéologie raciste, individualiste, mystique et nationaliste d’une idéologie revendiquée comme égalitariste (métaphysiquement), collectiviste (politiquement), matérialiste-progressiste (se voulant héritière du matérialisme des Lumières) et internationaliste ? Le point du nombre de morts provoquées est un élément important de la discussion pour examiner la question (point sur lequel le communisme historique, tous régimes confondus, « bat Â» le nazisme), mais il y a en a d’autres qu’il faut discuter, qui concernent notamment la structure respective des deux régimes, des deux types de gouvernement, et des deux types de sociétés. Voir ce sur point les contributions rassemblées dans l’ouvrage collectif sous la direction de Marc Ferro, Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle (Hachette Littératures, « Pluriel Â») ; voir également les arguments, évidemment provocants mais aussi intellectuellement stimulants, du philosophe contemporain slovène Slavoj Zizek, Vous avez dit totalitarisme ? Cinq interventions sur les (més)usages d’une notion, 2001, trad. Editions Amsterdam, 2005.

b. Le problème est que le type de régime que l’on tente de qualifier ainsi n’est pas clairement défini :
 

                                                               i.      Hannah Arendt excluait explicitement l’Italie fasciste (régime pour la qualification duquel le terme a été inventé !) de l’ensemble constitué par le totalitarisme.

                                                             ii.      La question est posée (et demeure ouverte) du type de régime, de gouvernement, de société que l’on peut qualifier de la sorte, même après la chute des régimes autoritaires pour la qualification desquels il a été engendré. Par suite, la question se déplace : quels caractères précis distinguent un régime, un gouvernement, une société comme « totalitaires Â» ? Cette question est importante en elle-même ; elle devient capitale pour notre temps à partir du moment où l’on cherche à déterminer si et à quelles conditions on peut parler de « totalitarisme Â» dans ou pour les démocraties.

                                                            iii.      Peut-être est-il nécessaire et prudent de procéder comme le fait Bernard Bruneteau dans son ouvrage Les totalitarismes (Armand Colin), de parler au pluriel et de reconstituer les choses avec la minutie scrupuleuse des faits de l’historien, supérieure ici dans ses résultats à la généralité de la théorie politique.

 

2. La construction arendtienne dans Les Origines du totalitarisme (1951) :


 

Voir le détail du cours sur ce blog au lien :

http://tumultieordini.over-blog.com/2-categorie-10700610.html


 

3. La postérité de la notion sur les théories critiques de la démocratie

 

a. La réflexion sur le totalitarisme, en particulier celle d’Arendt, a influencé des auteurs parfois très éloignés de son emploi, notamment en ce qu’elle a stimulé l’examen de formes inouïes de domination.
 

                                                               i.      Cette réflexion a renouvelé l’analyse politologique, philosophique, historique, sociologique et même psychologique de la notion de pouvoir. Toutes les approches empruntant la voie du « pouvoir social Â» sont à concevoir dans cette perspective, par exemple celle de Bourdieu en France, et celle des théoriciens de l’Ecole de Francfort en Allemagne (par exemple Theodor Adorno).

                                                             ii.      On pourrait à cet égard suggérer que les thèses de Michel Foucault, auteur très éloigné de l’emploi du terme « totalitarisme Â» et de la pensée d’Arendt, ne sont pas sans lien avec un tel renouvellement. Il s’inscrit dans ce mouvement lorsqu’il propose les thèses du « pouvoir disciplinaire Â» et du « biopouvoir Â» (voir Histoire de la sexualité, tome 1 : La volonté de savoir, 1976, en particulier le chapitre V).

 

b. En quoi la réflexion arendtienne, et plus généralement les études sur le totalitarisme nous permettent-elles d’approfondir et d’éclairer les questions de notre temps, et, singulièrement, concernent-elles celles qui sont liées à la démocratie ? En quoi les sociétés et modes de gouvernement démocratiques sont-elles plus ou moins totalitaires, ou bien risquent-elles de l’être ?
 

                                                               i.      On peut mettre en lumière les risques de la massification liés à la standardisation des goûts et des représentations, à cause de l’industrie du divertissement. « L’idéologie Â», instrument du totalitarisme selon Arendt, est devenue subtile et ludique, confortable, mais toujours et mieux que jamais capable de nous faire agir dans un sens donné.

                                                             ii.      Il convient encore de remarquer que les techniques de contrôle policier et plus généralement social ont une précision que n’avaient pas les instruments nazis et soviétiques de domination : l’autre élément du totalitarisme, « la terreur Â» s’est elle-même transformé et est devenue subtile.

                                                            iii.      On peut également souligner les risques pris par une société dans laquelle la « médiatisation Â» est devenue globale : la sphère de l’information tend à présent à transformer en communication (au sens péjoratif d’une métamorphose du message par des opérations de marketing d’opinion) ; dans ce contexte, la fameuse « publicité Â» des Lumières, vectrice de liberté politique, devient une forme vide à l’œuvre dans un monde dépolitisé, sur laquelle l’action humaine n’a plus de prise.

 

Par Thierry Ménissier - Publié dans : Histoire des idées politiques 2008-2009 : cours
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Commentaires

bonjour,

en travaillant le cours sur le totalitarisme, j'ai remarqué que vous parliez pour Arendt d'un renouvellement de la phénoménologie du pouvoir, en ce sens que le pouvoir n'est plus entendu exclusivement comme le fait de la violence. Je n'arrive pas à comprendre en quoi celà constitue un renouvellement, étant donné que Machiavel décrivait déjà en son temps le pouvoir comme étant omniprésent. Ensuite, La Boétie a considéré l'habitude comme la première raison de la servitude, il ajoute que la théologie sert d'instrument d'asservissement. Enfin, Marx, qui parle d'opium du peuple, voit également le pouvoir au sein des mécanismes de marché. En quoi alors Arendt renouvelle-t-elle la phénoménologie ? Quelle différence y a-t-il entre ces thèses et la vision du pouvoir qu'elle introduit ?
Commentaire n°1 posté par Antonin Jimenez le 09/05/2009 à 22h04
Bonjour,
Bonne question, l'équivoque est effectivement de mon côté. Je voudrais donc préciser ma pensée :

- D'une part, Arendt me semble s'inscrire dans une lignée d'auteurs qui, chacun à leur manière et en leur temps, ont renouvelé l'approche "phénoménologique" du pouvoir, en s'attachant (1) Ã  faire varier et à pluraliser les représentations de la domination, (2) à distinguer pouvoir et violence. A son tour, Arendt est originale, mais dans une lignée d'auteurs ayant joué le même rôle qu'elle dans l'histoire des idées politiques.

- De l'autre, le phénomène particulier auquel elle s'est attachée, le totalitarisme, a été aperçu par elle comme absolument inouï : si l'on peut tout de même affirmer qu'Arendt renouvelle complètement la phénoménologie du pouvoir, c'est que la réalité de ce dernier, au XXème siècle, lui apparaît radicalement différente de tout ce qui s'est produit auparavant. Elle estime que le phénomène normal et humain du pouvoir a été complètement changé par l'ensemble des phénomènes qui convergent vers le totalitarisme (antisémitisme passant massivement à l'acte, impérialisme colonial administratif mais dans le fond "dépolitisé", massification des citoyens par l'idéologie, etc.) De ce fait (et c'est cette interprétation j'avais privilégiée dans le cours), si on la suit dans une telle perspective, Arendt se voit obligée, sur la base d'un type de réflexion du politique engendrée par Montesquieu, d'ajouter une catégorie d'"esprit des lois" : au totalitarisme comme "régime" correspond le mixte de terreur et d'idéologie comme "principe". Il s'agit alors pour elle non seulement de forger une idée nouvelle de la forme ET de la matière propre au totalitarisme : ce dernier repose sur une structure socio-politique et correspond à une forme de rapports humains complètement inconnus auparavant.

- Enfin, dernier plan pour entendre ma formule et afin de préciser encore la relation entre politique et phénoménologie chez Arendt (dans un sens non ou peu développé en cours) : Arendt explique dans "Compréhension et politique", article de 1953 recueilli dans La nature du totalitarisme, que comprendre le totalitarisme signifie se réconcilier avec le monde en instituant un nouveau commencement. Or, ces formules conditionnent une appréhension du politique en des termes typiques du mouvement philosophique de la phénoménologie, héritée de Husserl. La découverte, sur le plan politologique, du fait que le totalitarisme a pulvérisé les catégories morales et politiques traditionnelles, engendre donc une conséquence philosophique, en assignant à celle-ci la tâche de penser une nouvelle phénoménologie du "monde" des hommes. D'où les réflexions d'Arendt sur la "condition de l'homme" et sa réélaboration très importante de la catégorie d'"action" dans The Human Condition, chapitre V. 
Réponse de Thierry Ménissier le 10/05/2009 à 11h14
Dans sa toile Rinascimento, l'artiste belge, Jan Theuninck , a voulu exprimer la renaissance du totalitarisme en Europe
Commentaire n°2 posté par Gray Moon Gallery le 09/10/2009 à 22h27

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