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10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 09:24

UPMF - Département de philosophie
Préparation à l’agrégation externe de philosophie,

Leçons sur le thème « La politique », 2008-2009


 

« A quoi sert une théorie des régimes ? »


 

-          La notion de « régime » trouve son origine dans le propos le plus ancien et le plus fondateur de la philosophie politique : Platon intitule d’ailleurs La République, Politeia, et Aristote fait jouer à cette notion un rôle cardinal dans sa propre théorie.

 

-          Ce terme de « régime » désigne initialement l’action et le mode de direction d’un groupe humain référé à l’action de son dirigeant unique : ainsi, le verbe « régir » est issu du latin « rex », « roi ». Pour un groupe humain, son régime, c’est donc d’abord la forme prise par l’orientation volontaire de sa destinée dans l’histoire ; c’est pourquoi ce terme renvoie au projet même de la politique. L’analyse philosophique du régime – en suivant la compréhension la plus complète de l’ambition philosophique – concerne par suite la meilleure forme possible pour cette orientation.

 

-          La question posée est plus précisément celle de l’utilité, de la fonction ou de la finalité d’une théorie des régimes. Par ce dernier terme, on identifie plus ou moins spontanément les argumentations proposées par les auteurs qui, à partir de l’Antiquité, ont réfléchi le meilleur régime par référence à la pluralité des formes d’association humaine : Platon, Aristote, Polybe et Cicéron pour les Anciens, Machiavel et Montesquieu pour les Modernes ont, avec  tant d’autres auteurs, discuté des mérites respectifs de la monarchie, de l’aristocratie, de l’oligarchie, de la démocratie, et de la tyrannie. 

 

-          Une telle question semble d’autant plus légitime qu’elle fait sens en fonction d’un double contexte intellectuel et historique : le premier aspect de ce contexte est celui de la modernité, considérée comme un ensemble dans lequel nous sommes encore compris ; le second regarde les particularités de l’interrogation de philosophie politique à l’époque contemporaine.

o   Dans la modernité, l’argument de la théorie des régimes a subi une modification fondamentale, en ceci qu’un régime particulier, la démocratie, semble l’avoir emporté sur les autres. Est-ce un démenti apporté à ce type d’argumentation, ou bien…sa réalisation ? (en effet, peut-on dire que les régimes en se succédant ont abouti au régime démocratique ?).

o   A l’époque contemporaine, et tandis qu’elle s’est imposée en Occident et tend à s’imposer dans le monde comme mode de gouvernement et comme forme de société, la démocratie paraît aussi vantée que critiquée, sinon radicalement mise en question ; ce régime qui à certains égards paraît avoir triomphé des autres ou du moins qui prétend triompher des autres, apparaît donc hautement instable. Parallèlement, la philosophie politique se trouve elle-même remise en cause quant à ses prétentions prescriptives ou normatives : dans la société de type démocratique, la revendication des conceptions du bien ne conteste-t-elle pas la volonté de la philosophie de proposer une vérité rationnelle univoque ? Par suite, la question n’est-elle pas posée de la place de la philosophie politique dans une telle société ?

 

 

 

1.      La théorie des régimes, une argumentation qui se confond avec l’origine du projet philosophique quant à la politique, et avec son ambiguïté.

 

a.       La philosophie politique, au moment de son apparition, paraît se confondre avec l’argumentation rationnelle quant au choix du meilleur mode de vie collectif possible ; or, dans la perspective ouverte par un tel dessein, la théorie des régimes joue un rôle considérable :

                                                              i.      Dans son Enquête (III, 80-82), Hérodote révèle la dimension de réflexion politique de son projet historique, en donnant à lire ce qui semble être la première version d’une théorie des régimes, à savoir d’une représentation rationnelle de leur nature soumise à une discussion de leur supériorité relative. Ainsi consacre-t-il un soin tout particulier à l’examen des qualités intrinsèques des régimes, considérés in abstracto, au sein du récit historique de la fin de la conjuration d’Otanès contre le gouvernement du mage Smerdis. La démocratie ou gouvernement populaire, l’oligarchie et la monarchie sont pour la première fois confrontées et évaluées de manière rationnelle.

 

« Otanès engageait à remettre à la disposition de tous les Perses la direction des affaires ; il disait : « Mon avis est qu'un seul homme n'ait plus sur nous d'autorité monarchique ; car cela n'est ni agréable ni bon. (...) Comment la monarchie serait-elle chose bien ordonnée, quand il lui est loisible, sans avoir de comptes à rendre, de faire ce qu'elle veut ? (...) Et je vais dire ce qu'il y a de plus grave : [le monarque] bouleverse les coutumes des ancêtres, il fait violence aux femmes, il met à mort sans jugement. Au contraire, le gouvernement du peuple (...) porte le plus beau de tous les noms : l'isonomie. Puis il n'y fait rien de ce que fait le monarque : on y obtient les magistratures par le sort, on y rend compte de l'autorité qu'on exerce, toutes les délibérations sont soumises au public. J'opine (...) que nous élevions le peuple au pouvoir ; car c'est dans le nombre que tout réside. » (...)

Mais Mégabyse voulait que l'on confiât les affaires à une oligarchie ; il disait : « (...) il n'est rien de plus insolent qu'une multitude bonne à rien. Et, à coup sûr, échapper à l'insolence d'un tyran pour choir dans celle d'une populace effrénée est chose qu'on ne saurait aucunement tolérer. L'un, s'il fait quelque chose, le fait en connaissance de cause ; l'autre n'est pas même capable de cette connaissance. (...) Que ceux-là qui veulent du mal aux Perses, que ceux-là donc usent de la démocratie ; mais nous, choisissons un groupe d'hommes parmi les meilleurs, et investissons-les du pouvoir ; (...) il est dans l'ordre de la vraisemblance que les hommes les meilleurs prennent les meilleures décisions. » (...)

Le troisième, Darius, exposa son avis : « (...) Rien ne saurait se montrer préférable à un gouvernant unique, s'il est le meilleur ; ayant des pensées à sa mesure, il peut exercer sur le peuple une tutelle irrépréhensible (...). Dans l'oligarchie, (...) chacun voulant être le chef et faire triompher ses opinions, ils en viennent à se détester fortement les uns et les autres ; (...) les meurtres aboutissent à la monarchie ; ce qui montre combien ce dernier régime est le meilleur. Lorsque c'est au contraire le peuple qui a le pouvoir, il est inévitable que la méchanceté se développe ; (...) car ceux qui mettent l'État à mal le font en complotant entre eux. Il en est ainsi jusqu'au moment où un homme, s'étant fait le protecteur du peuple, met fin à leurs agissements ; cet homme, en conséquence, est admiré par le peuple ; et admiré, il est proclamé monarque ; en quoi son cas aussi prouve que la monarchie est ce qu'il y a de mieux (...). »

Histoires ou Enquêtes, Livre III,

Édité et traduit par Ph.-E. LEGRAND. Paris, Les Belles Lettres, 1949.

 

Les gains d’une telle manière de procéder sont doubles :

-          D’une part, elle permet de pluraliser l’approche des formes politiques ; en tant que telle la théorie des régimes engendre du possible politique, elle ouvre une perspective de potentialités qui enrichit le réel et nourrit les alternatives théoriques et pratiques ;

-          De l’autre, elle institue un débat argumenté sur les relations entre la réalité humaine ou les traditions de la nation qu’il convient de réformer, et la forme de régime. Le meilleur régime qui se dégage procède non pas in abstracto, mais en regard de l’ajustement le plus judicieux entre les deux dimensions.

 

                                                            ii.      Aristote reprend une telle manière de procéder, de par sa manière typique de procéder :

1.      D’une part, il collecte ou fait collecter « sur le terrain » la description des formes de vie socio-constitutionnelles (voir le seul texte de ces presque 200 compilations qui soit parvenu à la modernité : La constitution des Athéniens). Ainsi se constitue davantage qu’un savoir pragmatique, mais bien une science (épistémè) de la vie politique, à savoir une connaissance rationnelle méthodique reposant sur le relevé des us et coutumes variés, sinon sur leur compréhension profonde. « Une constitution [politeia] est une organisation qui concerne les magistratures dans les cités, de quelles manières elles sont partagées, laquelle est souveraine dans la constitution et quelle est la fin de chacune des communautés » (Politique, IV, 1, 1289 a). Il s’agit par là d’accéder à une connaissance intime des modalités concrètes de l’« animalité politique ». Ainsi se comprend la science politique : elle permet d’accéder à ce mixte de nature et d’artifice qui constitue la condition correspondante à la détermination naturelle de l’homme comme tel.

2.      D’autre part, de manière plus synthétique, il rassemble les traits empiriques épars en formes droites et formes perverties, afin d’examiner dans la généralité quelle est la forme de gouvernement la plus légitime et la plus équitable. Ainsi s’opère une double confrontation (voir Politique, IV, 2, 1289 a). En effet, se trouvent confrontées les formes intrinsèquement différentes de la monarchie, de l’aristocratie et du régime simplement appelé « régime » (politeia) que le Stagirite appelle de ses vœux (gouvernement constitutionnel reposant sur une citoyenneté de type censitaire) ; et ces formes se trouvent confrontées à leurs propres dégradations (soit, respectivement, tyrannie, oligarchie et démocratie).

                                                          iii.      De la sorte, la théorie des régimes dote la réflexion philosophique d’un instrument de connaissance de la réalité empirique de la politique.

 

b.      Une précision s’impose toutefois : la dimension descriptive des catégories des régimes est-elle ce qui est principal ? Par suite, l’argumentation philosophique à propos des régimes est-elle caractérisée par une réelle dimension objective ? Malgré les apparences, il est permis d’en douter.

                                                              i.      Chez Aristote, si le parcours de la compilation des constitutions réelles à la théorie philosophique de La politique peut apparaître comme la tentative de penser ce qu’il en est en réalité des formes empiriques d’association politique, en réalité le jugement du philosophe est sous-tendu par une représentation philosophique de la vie bonne. Ainsi la royauté (autrefois) et le régime constitutionnel censitaire (au moment où réfléchit Aristote) sont-ils valorisés du fait de la primauté qu’ils accordent à l’excellence morale et sociale. La dimension descriptive ou objective des régimes ne doit donc pas faire illusion ; comme le révèle Leo Strauss dans Droit naturel et histoire, la notion de politeia désigne le genre de vie plutôt que la constitution au sens institutionnel du terme, et elle vise le meilleur genre de vie possible (trad. fr. Flammarion, « Champs », p. 128-129).

                                                            ii.      Les régimes chez Montesquieu : constructions idéal-typiques sous-tendues par le combat contre le despotisme et en vue de la forme de vie la plus « libérale » possible (cf. XI, 6, « De la constitution d’Angleterre »).

 

c.       La portée axiologique et morale de la théorie des régimes est particulièrement mise en relief par la construction platonicienne de La République (livres VIII et IX) :

                                                              i.      Cette argumentation se comprend par référence à une intention axiologique : chaque régime stylise pour ainsi dire un tempérament particulier, appréhendé en fonction d’une éthique valorisant la suprématie de l’intelligence (nous) sur le désir (épithumia). De la sorte, les régimes sont successivement présentés en fonction du tempérament individuel qu’ils reproduisent en grande taille :

1.      Le régime politique et social de l’aristocratie (Crète et Lacédémone) correspond au régime individuel de la vertu.

2.      L’oligarchie correspond au régime individuel des hommes avides d’honneurs.

3.      La démocratie, régime politique qui installe le pouvoir de la masse, correspond au régime de la revendication égalitariste de liberté et de jouissance, elle est donc le régime de la licence.

4.      Enfin la tyrannie, ou domination politique d’un seul sur tous, débute par le régime de la violence interindividuelle, qui se conclut par la victoire d’un seul.

                                                            ii.      En poursuivant l’analyse des livres VIII et IX de La République, il convient également de mettre en relief la portée éthique de l’argumentation : la théorie des régimes est sous-tendue par une dynamique qui est celle des métamorphoses du désir déréglé : chaque nouvelle forme de régime apparaît à la pointe des contradictions internes du précédent. C’est pourquoi la typologie des régimes se conçoit en contrepoint d’un régime qui serait parfait, d’ailleurs en fonction de son anhistoricité : Platon précise au début de son argumentation que la série examinée est celle de régimes qui tous sont défectueux (cf. La République, VIII, 544 a). Les régimes « historiques » sont même qualifiés de « maladie de la cité » (poléôs nosêma, 544 c).

 

Transition : la prise en compte de la dynamique du désir implique que l’on intègre à la compréhension de la théorie des régimes la dimension temporelle. Il convient même, si l’on entend saisir la fonction de la théorie des régimes, de l’appréhender dans l’optique d’un projet particulier de philosophie de l’histoire.

 

2.      Il est nécessaire de comprendre la théorie des régimes en regard du projet philosophique de penser mais aussi d’orienter l’histoire.

 

a.       Considérons la version de la théorie des régimes fournie par Polybe : l’argumentation classique y est conçue en fonction d’une représentation de l’histoire du monde :

                                                              i.      La théorie des régimes que l’historien grec Polybe expose dans le livre VI de son Histoire romaine se comprend par référence à un argument qui évoque la philosophie de l’histoire, et que l’on nomme anacyclôsis. Il s’agit avec cet argument de se représenter l’histoire générale du monde telle qu’elle serait dynamisée par l’engendrement successif des régimes, en fonction d’une logique cyclique et selon un modèle d’inspiration platonicienne dont la visée ne serait plus la constitution d’une méta-histoire, mais la mise en œuvre d’un cadre heuristique pour l’histoire politique réelle. Polybe semble donc avoir poussé le plus loin qu’il était possible l’historicisation de la théorie des régimes.

                                                            ii.      La contrepartie de cette avancée consiste en un projet de stabilisation de l’histoire par le biais du « gouvernement mixte ».

 

« Lycurgue avait noté que chacune des susdites transformations advenait nécessairement et naturellement, et il considérait que chaque gouvernement simple et fondé sur un seul principe était précaire, du fait que bien vite il se transforme en la forme corrompue qui lui correspond et qui vient après lui par force de la nature…Il n’établit pas une constitution simple et uniforme, mais réunit toutes les caractéristiques des systèmes politiques excellents, de façon à ce qu’aucun de ceux-ci, en acquérant une force plus grande que ce qui était nécessaire, ne dévie vers les maux naturels, mais en sorte que la force de l’un neutralisant celle des autres, les différents pouvoirs s’équilibrent, aucun ne domine, et le système politique se maintienne longtemps en parfait équilibre, comme un navire qui vainc la force d’un courant contraire » (Histoire romaine, VI, 10).

La théorie polybienne des régimes engendre une méditation sur le devenir politique dont le fruit est la fameuse constitution composée pour une part de monarchie, pour une autre d’aristocratie, et pour une dernière part de démocratie. Si bien que la détermination historique de l’argumentation des régimes s’exprime finalement, dans un esprit que n’aurait sans doute pas renié Platon, par une formule politique capable de conjurer le risque de déstabilisation inhérent à la nature même du devenir.

 

b.      Ici, se décèlent à la fois l’ambition et une forme d’ambiguïté typique du discours philosophique classique sur la politique : il s’agit moins de penser l’histoire des sociétés réelles que de l’orienter en fonction de certaines valeurs.

                                                              i.      Le philosophe n’est pas un historien, qui serait mû, selon l’impératif rankien (Leopold von Ranke), par la volonté de dire les choses « telles qu’elles se sont passées » ; il s’agit de déterminer l’histoire des hommes en fonction de valeurs reconnues comme supérieures par la réflexion argumentée.

                                                            ii.      Quelles valeurs déterminent précisément la représentation historique des philosophes, telles qu’elles transparaissent dans l’emploi des la théorie des régimes par la philosophie classique ? Ces valeurs semblent être d’une part l’harmonie interne aux cités ou concorde, de l’autre la stabilité dans la relation entre les cités. Dans les deux cas, il s’agit de penser la condition politique en fonction du postulat de la supériorité de l’ordre sur le désordre. Par le biais de cette analyse, la philosophie politique classique apparaît comme la tentative de stabiliser l’élément hautement instable qu’est l’histoire des hommes, peut-être jusqu’au point d’en nier la particularité. Ainsi envisagée, la théorie des régimes représente probablement la pointe la plus avancée d’une certaine logique philosophique tendant à conjurer la dimension de risque propre à l’histoire.

 

c.       Paradoxalement, une telle détermination n’interdit nullement aux doctrines qui ont considéré l’histoire dans son irréductibilité d’avoir accepté en partie l’argumentation de la théorie des régimes ; mais c’est alors pour dépasser le caractère cyclique de l’histoire et abdiquer toute prétention à constituer une histoire pensée à l’aune de la nécessité philosophique. On peut ici en donner deux exemples privilégiés :

                                                              i.      Machiavel, dans les Discours sur la première décade de Tite-Live (I, 2) discute l’analyse polybienne, et il semble en reprendre l’esprit à son compte. Toutefois, la méditation du Florentin sur le devenir de Rome inclut la dimension fondamentale de l’aléa (« accidenti » et « mutazioni » dominent le cours des choses), et conduit à reconnaître le rôle de la fortune dans l’histoire mouvementée des associations politiques. Par suite, la considération de l’anacyclôsis polybienne conduit paradoxalement le Florentin à souligner le caractère radicalement contingent du geste politique dans l’histoire – fondamentalement contraire à la stabilisation philosophique, à cette stabilisation du réel que promet la philosophie politique depuis son origine platonicienne.

                                                            ii.      De son côté, Montesquieu paraît constituer une théorie des régimes lorsque, dans De l’esprit des lois (en particulier dans le livre III), il établit que les régimes humains se résument à (1) la monarchie/aristocratie, (2) la république/démocratie, (3) le despotisme. En réalité, le despotisme n’est pas un régime, mais la dégénérescence possible de tout régime, et l’auteur bordelais tend à indiquer la supériorité de « la constitution d’Angleterre (XI, 6) sur les autres formes. L’histoire n’obéit pas un cycle, et toute théorisation des régimes est marquée du sceau d’une forme d’incomplétude, puisque des formes sociales nouvelles et paradigmatiques se dégagent de la modernité.

 

Transition : Les doctrines « historiquement réalistes » de la modernité (à commencer par celle de Machiavel et de Montesquieu), même lorsqu’elles reprennent à leur compte la théorie classique des régimes, semblent donc dominées par une autre considération, une considération dont on peut affirmer qu’elle réoriente l’emploi qui est fait de l’argumentation typique de la théorie des régimes. Il paraît donc nécessaire de se pencher sur la version moderne de cette théorie.

 

3.      Dans la modernité, quelle est la pertinence d’une théorie des régimes ?

 

a.       L’utilité de la théorie des régimes a été remise en question par ce qu’on doit considérer comme un des plus « grands chantiers » de la modernité : l’émergence d’une problématique de la souveraineté :

                                                              i.      A l’issue de la rupture machiavélienne, la philosophie a pris acte (au prix certes de grandes difficultés) de la nécessité de penser la « vérité effective » de la politique. Les grandes doctrines de philosophie politique intègrent de ce fait dans le projet d’une mise en ordre du monde l’élément le plus instable de l’histoire, et jusque là conjuré : les passions.

                                                            ii.      Une telle évolution est sensible dans les œuvres de Bodin et de Hobbes, deux moments fondateurs, qui l’une et l’autre entreprennent explicitement de dépasser la théorie des régimes au profit d’une théorie de la souveraineté.

 

b.      Le moment hobbésien est encore significatif de la volonté de penser à même l’immanence des situations humaines.

                                                              i.      L’état de nature hobbésien ouvre la voie vers la considération d’un ordre spontané des relations humaines. A ce titre, Hobbes est l’instigateur du libéralisme.

                                                            ii.      Cependant, cette idée d’un ordre spontané des relations humaines induit certaines conséquences importantes quant à la possibilité même de la philosophie politique : les sociétés humaines adoptent des régimes sur lesquels la pensée n’a pas de pouvoir d’orientation. La volonté philosophique de faire l’histoire cède devant le réalisme historique des modernes.

                                                          iii.      Dans les termes de Leo Strauss, cette prise en compte de l’effectivité historique transforme la philosophie moderne en discours historiciste et par suite en idéologie (voir « La philosophie politique et l’histoire », dans Qu’est-ce que la philosophie politique ?).

 

c.       La critique straussienne de la philosophie politique dans la modernité jette un aperçu décisif sur cette période historique qui est encore largement la nôtre. L’émergence puis l’affirmation irrésistible de la démocratie dans la modernité rendent-elles caduques l’argumentation de la théorie des régimes ?

                                                              i.      Le régime des modernes : le gouvernement représentatif et la constitution libérale, conjoints pour diriger la société des égaux.

                                                            ii.      Comment penser le rapport entre l’émergence ou l’affirmation de la démocratie, et la théorie des régimes ? Peut-on penser l’une et l’autre en fonction de la théorie des régimes. En d’autres termes, ce régime a-t-il été voulu par les philosophes ? Et s’est-il imposé comme le meilleur des régimes ? Oui et non.

1.      La démocratie est incontestablement le régime appelé par la philosophie des Lumières. Celle-ci cherche à coordonner la souveraineté populaire et la liberté individuelle. La démocratie moderne, parce qu’elle paraît capable de souscrire à de telles contraintes, est bien le meilleur régime possible.

2.      Cependant, d’autres facteurs interviennent dans l’apparition et dans le développement de ce régime, et ils échappent en grande partie aux pouvoirs de la philosophie, argumentation rationnelle sur le meilleur régime.

3.      Dans le même temps, il faut considérer que la démocratie affronte un type de problème typiquement issu de la modernité, à savoir celui des limites qu’il est nécessaire d’imposer à la souveraineté. Dans les termes employés par Harvey Mansfield, elle est le régime qui a tenté de « domestiquer le pouvoir exécutif » (Le Prince apprivoisé). A ce titre, ce régime est tout de même le fruit d’un effort continué de la philosophie politique, et les interrogations qu’il recèle encore proviennent de son insertion dans le cours d’une série sensée qui se confond avec le devenir du questionnement philosophique.

 

Conclusion :

-          La notion de démocratie n’est pas homogène ; elle désigne un type de régime « à l’anglaise », mais représente également un idéal d’équité et de liberté. En vertu de cette ambiguïté, il convient de dissiper l’illusion selon laquelle l’histoire moderne serait apaisée, ayant vu un régime clairement défini s’imposer à tous les autres. Par exemple, la démocratie radicale – sur la base d’une hostilité à la représentation – conteste la démocratie libérale.

-          Une forme de théorie des régimes revient donc sur le devant de la scène intellectuelle, et elle est sous-tendue par la même teneur en conflictualité que dans les époques précédentes : le rapport entre les versions antagonistes de la démocratie (la libérale et la radicale) est le même que celui que prenaient les relations entre démocratie et aristocratie dans l’Antiquité, il s’agit d’un rapport de lutte exacerbée, dont la compréhension tourne autour de l’idée de révolution ou de progrès historique.

-          Dans ces conditions, retrouver aujourd’hui l’esprit de la théorie des régimes, cela reviendrait sans doute à remettre en question une certaine forme de philosophie de la politique, une forme qui tend à toutes forces à ordonner et à stabiliser le réel (et à en conjurer l’élément typiquement politique ?) ainsi qu’un auteur tel que Jacques Rancière le souligne dans ses ouvrages (voir par exemple La haine de la démocratie).

 

 

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