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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 17:46

 

Poubelle-la-Terre.jpg

 

Sur son blog écologique associé au Monde, Audrey Garric nous apprend que la Suède est aujourd’hui dans l’obligation d’importer des déchets du fait que ses capacités de recyclage sont maintenant supérieures à sa production nationale de déchets :

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2012/09/22/a-force-de-trop-recycler-la-suede-doit-importer-des-dechets/

 

 

Ce bel article possède une réelle profondeur, et je voudrais dire pourquoi. Il nous suggère qu’il est essentiel de se pencher sur le déchet. En effet, rien moins que l’ontologie, l’éthique et  la politique s’y jouent.


Ontologie : dans un ouvrage très suggestif (Des détritus, des déchets, de l’Abject. Une philosophie écologique, Synthélabo/Les Empêcheurs de penser en rond, 1997), François Dagognet avait commencé à fonder l’abjectologie, science philosophique des êtres dégradés, dégoûtants et insignifiants, classe incluant les détritus et les déchets, les objets cassés et les emballages. Le geste philosophique qu’il instituait visait à substituer au « catharisme » de l’ontologie dominante (variante du platonisme appliquée à la matière, ou désir du « pur ») une attitude résolument leibnizienne (puisque l’auteur de la Monadologie considérait que chaque portion de matière « peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un étang plein de poissons »). La matière usée et dégradée regorge d’être. Il faut apprécier la puissance de ce geste, sa pertinence pour une ontologie enfin totale.


Ethique : s’il  faut se méfier de ce qu’induisent les hiérarchies fondatrices, c’est que l’infâme et le sale ont une telle mauvaise réputation qu’elle en apparaît au final bien suspecte. On se souvient de la fine analyse de Jean-Pierre Vernant, qui remarquait dans « Le pur et l’impur », à propos des goûts et des dégoûts en Grèce ancienne, ce que recouvrent les dévalorisations culturelles en termes de tabou : « le dégoût physique de ce qui est senti comme sale traduit en même temps le crainte religieuse d’un contact interdit » (Mythes et sociétés en Grèce ancienne, Point Seuils, 1992, p. 132). Mais accepter le sale, considérer l’impur, ce n’est pas seulement dépasser certains conditionnements implicites, ni voir les choses au-delà de la manière dont on nous les a montrées, c’est aussi se mettre de plain-pied avec l’existence dans sa finitude. La véritable libération commence lorsqu’on met un terme à la recherche suspecte du sublime et qu’on considère les choses dans leur dynamisme même. Pour qui cherche la sagesse, il y a parfois plus d’intérêt à considérer l’évolution du tas de compost familial qu’à demeurer enfermé dans sa bibliothèque.

 

Politique : le mode de vie impliqué par les nouvelles pratiques écologiques nous donne à penser sur la valeur des choses. Les déchets de la consommation constituent aujourd’hui une source d’énergie – sorte de revanche de la matière seconde sur la première – et cela modifie certaines évidences liées au mode de vie industriel. Dans tout objet produit par l’homme, nous dit Marx, il y a un rapport social, c’est-à-dire qu’on peut y lire à la fois la relation entre l’homme et la nature via la technique, et le rapport de force qui s’institue entre ceux qui produisent et ceux qui exploitent la production. L’objet renvoie à une double coupure : celle, fondatrice, de l’humanité avec la nature et celle, instituée par le régime capitaliste de production, entre les hommes. Concernant la première, tout se passe comme si le recyclage engageait l’humanité dans une réconciliation avec l’environnement naturel, du fait qu’il  limite la surexploitation de ce dernier en ressources énergétiques. Mais concernant la seconde, pour l’heure la réalité dément un tel espoir : les nations développées ont mis en place un véritable business de leurs déchets toxiques à destination des pays en voie de développement. L’article d’Audrey Garric, qui suggère comment le commerce du sale est amené à se développer dans les années futures, nous invite à prendre en compte ce dernier aspect : dans la modernisation du traitement des déchets se jouent des réorganisations sociales et politiques fondamentales. L’innovation ne sera complète (et réelle) que dans une vue globale des enjeux humains et du rapport des forces en présence.

  

En photo : "Des hommes nagent près d’un tas d’ordures à Sidon, Liban" (http://traces.rmc.fr/582032/Poubelle-la-Terre/)

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commentaires

stop snoring 19/05/2014 12:59

I was literally surprised to read that Sweden is going to import garbage from its neighbors. The complete success of Swedish recycling seemed really impressive and I really think that this would inspire other countries to be good at recycling too. Good job!

Philippe MARIAGE 22/03/2013 15:14

Je me permets de vous signaler la mise en ligne de la thèse de Doctorat de Jérémie Cavé Chercheur associé au LATTS "La gestion disputée d’un mal public impur : économie politique des ordures",
thèse qui étudie la gestion des décharges dans deux villes du Sud, l'une en Inde, l'autre au Brésil.
Téléchargeable sur le lien http://we.tl/2j80cjR9ef.
Bonne lecture

Jérémie 11/12/2013 16:53

Je rectifie le lien vers la thèse : www.theses.fr/2013PEST1048

Philippe MARIAGE 10/02/2013 19:49

Deux autres références me reviennent à l'esprit :
-La décharge, roman de Béatrix BECK, qui, sur le mode du journal intime de l'un des personnages, conte les tribulations d'une famille rurale pauvre qui épouse toutes les marginalités et d'abord le
confinement physique en bordure d'une décharge dont le père est chargé d'entretenir la combustion,
-O fantasma, (Le Fantasme) film portugais de João Pedro RODRIGUES ( 2000), récit des aventures amoureuses nocturnes d'un jeune éboueur lisboète, qui se déroulent pour partie dans une décharge ...

MARIAGE Philippe 02/02/2013 22:08

Voir Les Météores, de Michel TOURNIER : à l’arrière-plan des aventures des jumeaux Jean et Paul ( Jean-Paul ), l’oncle Alexandre Surin, surnommé le Dandy des gadoues, qui, par le biais de la
SEDOMU, administre un royaume de décharges d'ordures ménagères (oms), dont le fleuron est l’immense décharge de Miramas, la plus grande d’Europe.

Je recommande particulièrement la lecture du chapitre décrivant la bataille entre les goélands, qui règnent dans la journée, et les rats, maîtres de la nuit ; une tempête diurne, dérangeant les
couches superficielles du mille-feuille de déchets, oblige les vaillants muridés à sortir de leurs refuges et à livrer batailles aux agressifs laridés.

Un spectacle digne de la Gigantomachie …

Thierry Ménissier 03/02/2013 00:44



Merci pour la référence : ce roman m'a beaucoup marqué quand je l'ai lu il y a 25 ans, mais dans le détail, bien que frappé par la puissance de ses images, j'avais oublié ce chapitre.



Faguer Bastien 24/09/2012 15:10

Bonjour Monsieur Ménissier,
il y a le livre de Cyrille Harpet, Du Dechet: philosophie des immondices, chez l'Harmattan.
Bien à vous

Thierry Ménissier 25/09/2012 06:46



Merci Bastien, je ne connais pas ce titre et je vais le lire.


Bien amicalement.