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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 08:52

 

 

project-glass.jpg


Quelques remarques à propos de la vidéo du projet développé par Google de lunettes permettant d’accéder à une réalité augmentée :

http://www.youtube.com/watch?v=9c6W4CCU9M4

 

Mise en ligne le 6 avril, ce clip a été vu à ce jour près de 15 millions de fois ; en adoptant le procédé de la caméra subjective, il fait vivre au spectateur le raccourci de la journée d’un personnage appareillé de cette technologie qui permet au porteur de ces lunettes d’accéder en temps réel à des informations disponibles sur la toile, et, selon la logique du web 2.0, d’agir grâce aux divers services disponibles en ligne. Dans ce clip, la technologie est donc présentée à partir de ses usages possibles, et mieux encore : elle est exposée comme subjectivement intégrée, car liée à une existence personnelle caractérisée par ses modalités intentionnelles.

Ce point, déjà, apparaît remarquable : tout se passe comme si le clivage sujet-objet était dépassé par l’adoption d’une perspective que l’on peut qualifier de « phénoménologique ». Les intentions de la subjectivité et le caractère « objectal » de la technologie se voient en effet fondus dans un projet et dans sa réalisation. Pour persévérer avec le lexique phénoménologique, on pourrait dire que le clip met en scène la constitution du « monde » par l’intentionnalité subjective dotée de l’outil technologique. Ce que dit le clip de ce point de vue, c’est que les lunettes Google peuvent aider tout un chacun à se réaliser dans le réel grâce à l’appropriation de ce dernier par l’invention d’un monde propre. Par conséquent, la technologie n’apparaît pas seulement liée à des « commodités », ni même vectrice d’une émancipation : elle contribue manifestement à rendre le monde plus humain.

Un autre point requiert l’attention : dans la relation à autrui, les ressources propres à la réalité augmentée apparaissent sous-utilisées. Outre le fait de se doter des moyens destinés à réaliser son galant projet, le protagoniste emploie les services de la Toile pour obtenir des informations météo, pour se connecter à son agenda, pour se déplacer dans la ville, pour subvenir à ses besoins culturels. Lorsqu’il croise son ami pour prendre un café, et mieux encore lorsqu’il entre en relation avec son amoureuse, les multiples possibilités du web semblent passer au second plan. Tout se passe comme si l’agence de communication avait eu le dessein de préserver le rapport direct entre les subjectivités, en privilégiant leur apparente spontanéité et par là leur authenticité. Emerveillée par la créativité de son soupirant, la jeune femme à qui s’adresse le protagoniste lâche dans un soupir à la fin du clip « It’s Beautifull », et cette expression concerne finalement autant l’ambiance créée par le garçon (de son point de vue à elle, « féminin » et « romantique ») que le monde engendré par un tel usage de la réalité augmentée (de notre point de vue de spectateur ou de futur acheteur, du moins si l’on adopte l’injonction que nous fait Google). Or, si cette confusion est possible, si l’extase matérielle domine effectivement la fin du clip, c’est qu’imperceptiblement, le spectateur a intégré le point de vue de la demoiselle, et que la technologie sait particulièrement bien s’effacer dans son efficacité même. Bref, grâce aux lunettes Google nous sommes (re)devenus rousseauistes, puisque nous communions tout à la fois dans le rapport renouvelé aux éléments et dans la sublimation de la relation érotique.

 

 

Or, c’est précisément du point de vue de la relation à autrui que l’émergence de la réalité augmentée apparaît aussi radicalement innovante que vertigineuse : si le rapport « naturel » (spontané / authentique) à autrui a toujours été socialement déterminé et historiquement construit, il peut maintenant être artificiellement nourri. Le registre pour lequel l’agence de com engagée par Google entreprend de nous rassurer est justement celui qui est légitimement le plus inquiétant.  Qu’on en juge avec ces quelques exemples de relations sociales courantes, et pour chacune imaginons tour à tour une situation d’asymétrie (les partenaires sont inégalement servis dans l’appareillage – certains sont dotés des lunettes, d’autres non) et une situation symétrique (tous les partis sont dotés d’appareils aux performances comparables) : que se passe-t-il en pareil cas lors d’une négociation intéressée quelconque (achat d’un bien ou d’un service, discussion d’embauche, etc.) ? Dans les situations où s’exprime la relation entre fonction publique ou administration et usagers (au Tribunal, quand on déclare ses impôts, dans la pédagogie interactive en classe, de la maternelle à l’Université, ou encore lors d’une arrestation policière) ? A la guerre ? Lors des matchs de sport médiatique à fort enjeux financier ? Dans la relation familiale ? Et dans la rencontre amoureuse puis la relation érotique, justement, que nous apporte une telle augmentation ?

Un nouveau « monde humain » s’offre peut-être à nous. Il faut faire l’hypothèse que l’appareillage de réalité augmentée ne nous apporte pas quelque chose, mais qu’il est susceptible de nous transformer.  Quelle qualité de relation humaine pour les joueurs en ligne dans des environnements fortement immersifs que nous sommes en train de devenir ?

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