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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 19:34
Université Pierre Mendès France - Grenoble 2
Département de philosophie
L1/2 - 1er semestre 2009-2010
Philosophie de la culture

Conclusion :

Après la modernité de la modernité (ou contemporanéité) ?

Le postmodernisme et la revendication de postmodernité

 

Le mystère de la modernité ne s’est pas dissipé au terme de notre analyse. Il s’est même épaissi, puisque, en conclusion de ce parcours du classicisme à la contemporanéité, on peut souligner l’émergence d’une nouvelle étape, à savoir l’apparition du postmodernisme, ou encore la revendication de postmodernité. Or, il faut ici se demander si ces termes sanctionnent réellement une nouvelle « époque » du monde, en dépassant la contemporanéité qui elle-même a prétendu dépasser la modernité, ou s’ils ne font (ainsi qu’il est également permis de le soupçonner à propos de la contemporanéité) que radicaliser la tendance typiquement « moderne », à savoir celle d’un dépassement permanent des représentations, des valeurs et des styles.

Afin de qualifier le postmodernisme et la postmodernité, on peut procéder avec ces quelques étapes :

 

-         La notion de postmodernisme est d’abord une catégorie esthétique empruntée à l’art, et plus particulièrement à l’architecture : voir les compositions de Ricardo Bofill (architecte catalan né en 1939) dans les années 1980 : avec des emprunts aux modernes que sont Andrea Palladio et Claude-Nicolas Ledoux, il œuvre contre le fonctionnalisme qui, en architecture et en urbanisme, faisait triompher le style contemporain…mais qu’on identifie dans cet art comme moderne. Cette tendance est visible dans les œuvre de Walter Gropius, un des fondateurs de l’école du Bauhaus, des Américains Franck Lloyd Wright, Miss van der Rohe, du français Le Corbusier [Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit, 1887-1965, voir par exemple La cité radieuse à Marseille, 1945-1952], dans celles d’Oscar Niemeyer [grand architecte brésilien né en 1907, qui a réalisé la cathédrale de Brasilia en 1970, ou encore l’ancien siège du Parti Communiste français, Place du Colonel Fabien à Paris, 1965-1980 et la Maison de la Culture du Havre – le Volcan 1978-1980] et en général dans l’architecture de masse). Contre le fonctionnalisme, le postmodernisme apparaît (du moins dans les œuvres de Bofill) comme un néoclassicisme ou comme un certain éclectisme avec un retour de l’ornement et l’idée de recycler les éléments engendrés par la tradition. Voir le Quartier Antigone à Montpellier (1978), la Place de Catalogne et la Place de Séoul dans le quartier Montparnasse à Paris (1985), l’immeuble du Belvédère dans le quartier Saint-Christophe à Cergy-Pontoise (1985), ou encore l’hôtel de Région à Montpellier (1988). 

-         Le philosophe Jean-François Lyotard, dans La condition postmoderne, 1979, a tenté de constituer thématiquement une telle posture ; il désigne par « condition postmoderne » l’attitude mentale issue de ce qu’il nomme la crise des grands récits, scientifiques et idéologiques. Désormais, les principes de l’autorité sacrée, intellectuelle et politique ne viennent plus assurer les prises de position individuelles et collectives.

-         D’où une nouvelle manière de concevoir la subjectivité, ce vieux principe de la modernité : elle est pensée par référence à une crise de la notion structurante de volonté ; par suite, se joue une redéfinition des relations entre individus et groupes. Voir Michel Maffesoli, Le temps des tribus, 1988. Le holisme postmoderne, qui rompt toutefois avec le holisme archaïque, est également un individualisme, basé sur la valorisation des différences interindividuelles et des « privilèges » personnels (il convient d’ailleurs de noter l’inflation de ce dernier terme dans le vocabulaire contemporain – et remarquer à quel point il est littéralement hostile à l’égalitarisme des modernes).

-         Par suite, les émotions prennent un sens nouveau, la valeur d’une nouvelle authenticité et passent pour vecteur d’une nouvelle forme de cosmopolitisme ; cf. « We are the World », la chanson caritative composée en 1985 par Michael Jackson et Lionel Richie et interprétée par une vingtaine de stars afin de lutter contre la famine en Ethiopie, et surtout son succès planétaire (7,5 millions de titres vendus aux USA, plus de 20 millions dans le monde) ; sur le plan de la théorie politique, voir Georges E. Marcus, Le citoyen sentimental. Emotions et politique en démocratie, 2002 : sur la base du constat opéré par ce politiste pour comprendre le rôle des passions dans la vie civique contemporaine, il faut reconsidérer le projet républicain des modernes, car il ne s’applique plus pour un citoyen dont l’action politique se déploie à partir de sa raison. En tout cas, le désintérêt actuel pour la politique de type moderne atteste qu’il se joue un changement quant aux conditions psychologiques et sociales de l’investissement civique.

-         Enfin quel est dans ce contexte le nouveau statut acquis par le registre religieux ? On voit apparaître une revendication de spiritualités sans « Eglise », débarrassées de l’autorité de la tradition ; voir à ce propos la réflexion récente de l’islamologue Olivier Roy, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, 2008.

 

Une telle qualification appelle des jugements variés. Il y a ainsi, au cœur du postmodernisme, une ambiguïté majeure :

-         D’une part, la proposition architecturale d’un Bofill, entendue comme éclectisme et néoclassicisme (même s’il intègre ironiquement des citations distanciées), donne à penser que le postmodernisme se présente comme un retour au classicisme, à l’ornement, au décoratif et au divertissement – il faut occuper l’esprit du spectateur, en rompant avec l’exercice contemporain du fonctionnalisme et du minimalisme.

-         De l’autre, les caractères « philosophiques » de la postmodernité incitent à penser que le style postmoderne achève ou radicalise la tendance la plus typique du modernisme : la critique des fondements de l’autorité – sensible dans la mise au premier plan d’une subjectivité toute puissante enfin libérée de toute entrave – apparaît comme le stade ultime de la revendication d’abolition des traditions, constitutive de l’esprit moderne.

 

Pour conclure ce parcours, et si l’on voulait se laisser aller à jouer avec les formules célèbres, on pourrait dire :

-         que le classicisme se résumait dans le mot (d’ailleurs terrible) de l’architecte Auguste Perret : « Le mot style n’a pas de pluriel » (du fait qu’il induit l’existence d’un canon de quelques modèles absolu pour la pensée et l’œuvre) ;

-         le modernisme dans la formule qui clôt la Critique de la raison pratique de Kant : « Deux choses me remplissent le cœur d’une joie infinie : la loi morale en moi, le ciel étoilé au-dessus de moi » (car il traduit la reconnaissance dans l’individu d’un principe rationnel universel, également partagé par tous les hommes, et permettant de concevoir comme une tension le rapport entre l’homme autonome et la nature qui lui est extérieure ;

-         le « contemporanéisme » dans deux mots contradictoires : d’une part, « la beauté sera convulsive ou ne sera pas » (André Breton), qui traduit les soubresauts historiques et subjectifs de la contemporanéité ; de l’autre, « less is more » (« peu est beaucoup », ou « le moins est le mieux »), formule du minimalisme et qui évoque l'ambitieux travail de l’abstraction stylisante, selon une expression reprise par l’architecte Mies van der Rohe du poète américain Robert Browning (1855). Autre proposition allant dans le même sens : « Trop de couleur distrait le spectateur », mot du cinéaste Jacques Tati.

-         Que la revendication postmoderne quant à elle semble s’épuiser dans la triviale expression publicitaire « parce que je le vaux bien ». Pour clore ce petit jeu avec les formules, l'auteur de ce lignes ne fera pas de difficultés à reconnaître la partialité de son point de vue - mais partialité n'est pas légèreté : ainsi que l'a montré la totalité de notre développement (du moins nous l'espérons), le rapport de la subjectivité à la culture (particulièrement à la culture de l'esprit) ne constitue pas une chose sans importance, mais contribue au contraire à la fois au bonheur d'être humain, à la dignité des personnes et à la liberté intellectuelle et politique des individus : la possibilité fondamentale de se cultiver et de s'élever l'esprit représente pour nous le fondement de la "différence anthropologique" (l'être dépourvu d'instinct qu'est l'homme n'a guère le choix : il doit assumer son indéfinité, et la culture lui permet de le faire). Dans ces conditions, comment ne pas militer en faveur des "styles" favorables à l'expression de la haute culture - laquelle se détermine moins socialement que par l'amour que les sujets portent aux "classiques", cela aussi nous l'avons dit souvent. Après le classicisme et le modernisme, la posture contemporanéiste permettait encore une telle recherche (il existe d'ailleurs une recherche de "classicisme" dans l'abstraction inhérente au minimalisme, notamment architectural - ainsi qu'on le voit clairement avec le bâtiment ARSH de l'UPMF où ce cours a été professé*), celle postmoderne ne le permet plus ; quelles subtiles et féroces aliénations nous prépare ce monde où tout se vaut en fonction du bon plaisir des sujets sensibles ? 


* voir la description de ce projet architectural ici :
http://sh.upmf-grenoble.fr/35964314/0/fiche_UFRSH__pagelibre/&RH=U2SHFR

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commentaires

top gun fishing charters 13/08/2014 13:06

It is hard to find out the difference between postmodernism and post modernity. Somehow it is related to each other. Both words are originated from Greek and are related to arts and sculptures. But it is not related to the modern art.

pascal baeteman 21/10/2013 17:57

Pourtant le champ de "l'architecture vernaculaire"(Paul Oliver,Hassan Fathy, André Ravéreau,etc...)témoigne de nos capabilités d'innovations constructives en réhabilitant les gestes et les pertinences des bâtisseurs débarrassés des prothèses alimentées en énergie fossile ou des manièrismes formels et mentaux quoique "rationnels" et inconfortables(cf le confort sensoriel et situé-méditerranée- de l'abri sous arbre plutôt que la ventilation double flux dans le confinement isolé...)