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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 09:25

 

Suite au consternant "Discours de Grenoble" dont le pouvoir exécutif nous a gratifié cet été, je voudrais rappeler la manière dont Cicéron, pour accuser Verrès, présentait la dimension quasiment sacrée de la citoyenneté romaine. Dans un prochain texte, je reviendrais sur les réflexions que m'inspire la relation entre cette dernière et le thème actuel de la déchéance de la nationalité/citoyenneté.

 

Je rapelle qu'à la demande des citoyens siciliens, Cicéron accuse Caïus Licinius Verrès, propréteur de Sicile à partir de - 74, d'importants détournements de fonds publics et de vols d'oeuvres d'art. C'est dans ce contexte de corruption et de fraude que Verrès, dans l'exercice de ses fonctions, supplicia et fit périr Gavius de Compsa, citoyen romain voulant le démasquer.

 

 

"Tout à coup [Verrès] ordonne qu’on amène Gavius, qu’on le dépouille, qu’on l’attache au poteau et qu’on apprête les verges. Ce malheureux s’écriait qu’il était citoyen romain, habitant de la ville municipale de Compsa ; qu’il avait servi avec L. Prétius, chevalier Romain, actuellement à Palerme, et de qui Verrès pouvait savoir la vérité. Le préteur se dit bien informé que Gavius est un espion envoyé par les chefs des esclaves révoltés : cette imposture était entièrement dénuée de fondement, d’apparence et de prétexte. Ensuite il commande qu’il soit saisi et frappé par tous les licteurs à la fois.

Juges, un citoyen romain était battu de verges au milieu du forum de Messine ; aucun gémissement n’échappa de sa bouche, et parmi tant de douleurs et de coups redoublés, on entendait seulement cette parole : JE SUIS CITOYEN ROMAIN. Il croyait par ce seul mot écarter tous les tourments et désarmer ses bourreaux. Mais non ; pendant qu’il réclamait sans cesse ce titre saint et auguste, une croix, oui, une croix était préparée pour cet infortuné, qui n’avait jamais vu l’exemple d’un tel abus du pouvoir.

Ô doux nom de liberté ! droits sacrés du citoyens ! loi Porcia ! loi Sempronia ! puissance tribunicienne, si vivement regrettée, et enfin rendue aux vœux du peuple, vois viviez, hélas !, et dans une province du peuple romain, dans une ville de nos alliés, un citoyen de Rome est attaché à l’infâme poteau ; il est battu de verges par les ordres d’un homme à qui Rome a confié les faisceaux et les haches ! Eh quoi ! Verrès, lorsque tu mettais en œuvre les feux, les lames ardentes, et toutes les horreurs de la torture, si ton oreille était fermée à ses cris déchirants, à ses accents douloureux, étais-tu insensible aux pleurs et aux gémissements des Romains, témoins de son supplice ? Oser attacher sur une croix un homme qui se disait citoyen romain !

Mais toi-même, si tu te trouvais chez les Perses, ou aux extrémités de l’Inde, près d’être conduit au supplice, quel cri ferais-tu entendre, si ce n’est, JE SUIS CITOYEN ROMAIN ? Eh bien ! chez des peuples à qui tu serais inconnu, chez des barbares, chez des hommes relégués aux bornes du monde, le nom de Rome, ce nom glorieux et sacré chez toutes les nations, te sauverait la vie ; et cet inconnu, quel qu’il fût, que tu traînais à la mort, s’est dit un citoyen romain ; et ce titre qu’il invoquait n’a pu lui obtenir d’un prêteur, sinon la vie, au moins le délai de sa mort !

Des hommes sans fortune et sans nom traversent les mers ; ils abordent à des rivages qu’ils n’avaient jamais vus, où souvent ils ne connaissent personne, où souvent personne ne les connaît. Cependant, pleins de confiance dans le titre de citoyen, ils croient être en sûreté, non pas seulement devant nos magistrats qui sont contenus par la crainte des lois et de l’opinion publique, non seulement auprès de nos concitoyens unis avec eux par le même langage, par les mêmes droits, par une infinité d’autres rapports ; mais en quelque lieu qu’ils se trouvent, ils espèrent que ce titre sera partout le gage de leur inviolabilité. Ôter cette espérance à nos citoyens ; ôtez-leur cette garantie ; que ces mots JE SUIS CITOYEN ROMAIN, soient sans force et sans pouvoir ; qu’un homme qui réclame ce titre puisse être envoyé à la mort par le préteur ou par tout autre magistrat, sous prétexte qu’il n’est pas connu : ne voyez-vous pas que dès lors vous fermez aux Romains toutes les provinces, tous les royaumes, toutes les républiques, toutes les parties de l’univers jusqu’alors ouvertes à nos concitoyens ?

 

II Verrines, V, 161-169

Cité par Claude Nicolet, Le métier de citoyen dans la Rome républicaine,

Paris, Gallimard, 1976, p. 431-432.

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Thierry Ménissier - dans Florilège
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