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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 09:25

Colloque  « La représentation de l’Europe, entre nation et empire ? »

Lyon, Institut de Recherches Philosophiques, 29-30 janvier 2010

 

Thierry Ménissier

Université Pierre Mendès France – Grenoble 2

 

Europe, université et universalité

 

Dans cette intervention, je me propose de réfléchir la spécificité l’intitulé du colloque puis d’esquisser une détermination de l’identité et de l’imaginaire européens à partir de la signification philosophique de l’Université (comme institution et comme type de savoir) sur notre continent. Il s’agit de penser cette signification en fonction de l’histoire de l’université, et d’après les conditions politiques et épistémologiques du savoir universitaire. Que dit cette histoire de la spécificité européenne ? Existe-t-il un modèle européen pensable à partir de l’Université, de ses modes et de son histoire ?

 

Je ne suis pas un spécialiste de la question universitaire, et c’est du point de vue de la philosophie politique que je vais envisager mon sujet. Je voudrais plus précisément me concentrer sur deux aspects – ou deux réquisits – de la réunion d’aujourd’hui, tel qu’ils ont été présentés dans l’argumentaire liminaire.

D’une part, je voudrais me pencher sur la manière dont, au fil de l’histoire, l’Université a été si l’on peut dire « polarisée » par le modèle de l’Empire et par celui de la Nation. La question est de savoir si le développement historique des universités en Europe relève bel et bien d’une sorte de « dialogue » entre les deux pôles (prendrait-il une forme polémique), ou si d’emblée, la construction de l’institution universitaire en Europe a échappé à ces deux pôles – la question est donc ici de savoir s’il n’existe pas dans l’histoire de l’Université une sorte de « troisième voie » pour penser l’unification européenne.

De l’autre, je veux me concentrer sur la dimension de la politique universitaire qu’il est nécessaire de développer pour mener à bien le projet de la construction européenne : le texte préparatoire demandait « quelle peut être la meilleure méthode politique à employer afin de réaliser au mieux l’Union ? » ; pour ma part, je veux tenter de répondre à cette question en esquissant une réponse du point de vue de ce qu’on pourrait nommer la « théorie politique universitaire ou de l’Université ». C’est sur ce terrain, peut-être, que le réel et l’utopie se retrouvent, et que le « rationalisme de l’imaginaire » dont a besoin une Europe désenchantée est susceptible d’amorcer une voie de dépassement entre les deux pôles binaires de l’Etat et de l’Empire.

Dans les deux axes de mon exposé, je voudrais souligner le fait que plus que toute autre forme d’association humaine de type social, politique ou spirituel, l’Université représente une institution capable de lier la particularité (des traditions, des règlements et statuts, des objectifs visés) et la généralité, sinon l’universalité. Institutions savantes, visant l’enseignement et la recherche, les Universités européennes ont en effet réalisé dès le moyen âge une synthèse vivante entre les deux pôles constitutifs du problème qui nous réunit pour ce colloque. Mieux encore, en dépit de leurs différences, depuis très longtemps en Europe, les Universités ont, de par les objectifs qu’elles poursuivaient et les méthodes qui étaient les leurs, préfiguré un idéal que notre continent revendique comme une de ses créations originales pour le profit de l’humanité toute entière : bien avant les Lumières, l’Université a promis dans et pour l’Europe un idéal d’universalité.

 

1.    Que nous dit de l’Europe l’histoire de l’Université européenne ?

 

L’âge d’or de l’Université se trouve, en un sens, derrière nous : je vais évoquer la manière dont au Moyen Âge le développement de l’institution universitaire a fait apparaître en Europe un type d’association humaine original, qui est sans aucun doute très important en tant que source de l’identité européenne, et vraisemblablement non moins intéressant en tant que modèle pour cette identité à notre époque de construction de l’Union Européenne[1].

Fruit d’une longue histoire, les Universités ont connu leur essor en Europe au XIIe siècle. Cet essor trouve une des ses conditions de possibilité dans le développement urbain qui se produit à cette époque, permettant une autre forme d’organisation sociale et de division du travail, avec l’apparition des métiers tels que la modernité les connaît. La ville permet le développement des corporations, souvent appelées « universitas », les hommes faisant le même travail, partageant le même savoir-faire et désireux de le transmettre à leurs apprentis dans les formes de l’art s’associaient pour se défendre. Ce type d’association introduit dans l’ordre féodal une rupture importante : elles ne relèvent plus de la dépendance horizontale, comme celle qui lie les sujets à leur seigneur, mais reposent sur de véritables communautés d’égaux, ou en tout cas des groupes d’individus qui, en dépit de leurs inégalités de fortune ou de condition, sont tous reliés par la conscience commune d’appartenir à un corps et par la volonté de sauvegarder et de développer une activité qui repose sur une formation, un enseignement, une culture. Le lien entre ces professionnels était formalisé par un serment, librement consenti, et les obligations auxquelles engageait ce dernier renvoyaient à des statuts associatifs ou à des règlements susceptibles d’être modifiés. Enfin, à l’intérieur de la corporation, il existait souvent une hiérarchie de grades, mais elle ne s’assimilait nullement à un asservissement – la reconnaissance des grades était même conçue comme le moyen d’une promotion des individus par le biais de leur maîtrise d’un savoir ou d’un savoir-faire.

On peut encore souligner le fait que les corporations se caractérisaient par leur autonomie interne (droit de se donner des statuts et des grades, d’imposer à ses membres une discipline, et d’expulser ceux qui la refusent) et par la volonté de se faire reconnaître par les pouvoirs publics comme des personnes morales (si bien que ces pouvoirs étaient dans l’impossibilité de s’adresser individuellement aux membres de la corporation, mais qu’ils devaient le faire à la communauté toute entière, représentée par ses dirigeants). La reconnaissance publique de la corporation était le plus souvent sanctionnée par l’octroi d’un sceau, destiné à authentifier les actes qu’elle émettait – il s’agissait donc de la reconnaissance d’une personne morale, investie d’une certaine autorité propre.

Enfin, cette reconnaissance a elle-même des conséquences importantes : les membres de la corporation bénéficient de certains de ses effets qui rejaillissent sur leur mentalité et leur ethos. D’une part, ils peuvent eux-mêmes jouir d’une certaine autonomie de pensée, ainsi que de garanties particulières offertes par leur statut (juridiques et fiscales par exemple) ; de l’autre, ils se trouvent eux-mêmes distingués par cette reconnaissance, ils bénéficient d’un effet de distinction morale. Ce développement a eu des effets sur le mode de vie des individus urbains, des effets qui concernent la constitution de la subjectivité moderne, car ils ont appris à discuter entre eux et à s’unir, à résister aux autorités locales, à négocier avec elles en vue de les disposer d’une manière favorable à leurs intérêts, et par conséquent à mettre sur pied des programmes d’action clairs et cohérents pour tous les membres de la corporation. On voit donc que l’émergence de ce mode d’association a également pu avoir des conséquences importantes en matière d’habitude des pratiques de gouvernement. L’émergence des relations sociales de ce genre représente incontestablement un pas en direction de l’esprit démocratique.

C’est dans le cadre d’une telle évolution historique que les historiens s’accordent à reconnaître qu’il s’est produit entre le XIIe et le XIIIe siècle une véritable « révolution scolaire ». Les centres urbains les plus importants d’Europe voient affluer les étudiants et les maîtres, à la fois savants et pédagogues, dont la notoriété s’accroît sans cesse, les uns et les autres se constituant en « universités », c’est-à-dire en « corporations de savoir ». On estime qu’entre 1150 et 1200 les plus anciennes universités d’Europe sont créées : à cette période l’Université de Bologne se structure, processus qui concerne l’Université de Paris entre 1200 et 1220, à la même période qu’Oxford, Montpellier, puis que Cambridge et Padoue (l’une et l’autre fondée par des transfuges, respectivement d’Oxford et de Bologne).

L’Eglise, la puissance ecclésiastique dominée par l’autorité pontificale, n’est pas étrangère à ce mouvement, mais elle n’en est pas l’instigatrice. Tout se passe même comme si elle s’était trouvée elle-même comme débordée par la multiplication des maîtres et des élèves ; c’est pourquoi elle a tenté d’accompagner et de réguler ce développement, notamment par une tentative de conserver le monopole des grades et des diplômes, à défaut de pouvoir préserver directement celui des contenus d’enseignement, ce qu’elle pouvait obtenir en accordant la protection pontificale contre un droit de regard sur les diplômes délivrés. Ainsi, au XIIIe siècle, la papauté crée la licencia ubique docendi, soit un grade universitaire considéré comme étant de valeur universelle, ce qui rend caduque la simple licencia docendi octroyée par les différents diocèses. Il s’agit de proposer une norme de savoir supérieur valable pour un espace homogène, celui de la Chrétienté européenne – ce qui n’est pas contradictoire avec la Chrétienté tout court, c’est-à-dire mondiale (les premières universités du Nouveau Monde se développeront dès le XVIe siècle).

Sur le plan des contenus d’enseignement et de recherche, ce qui rend réellement possible un tel développement, c’est la remarquable diversification des études, en fonction de la primauté rapidement accordée à l’art de la dialectique (favorisée par la découverte de l’Organon d’Aristote enfin complet, et par de nombreuses traductions du grec vers le latin couramment parlé par les savants). Si bien que l’étude n’est plus seulement propédeutique à une lecture intelligente de la Bible, au commentaire théologique : à l’aide de la dialectique il est possible de dégager d’un ensemble de textes plus vastes les problèmes philosophiques et scientifiques, les fameuses quaestiones médiévales. L’intellectuel n’est plus seulement le clerc attaché à son église, mais un professionnel de l’intelligence qui prend conscience de la portée de son art comme de la réalité de son individualité.

Partout sur le territoire de la chrétienté se développent les mêmes institutions universitaires : à Paris, Bologne, Oxford, Salamanque, Naples, Heidelberg, Cracovie, Uppsala, Prague, Vienne, Glasgow – pour ne citer que les centres les plus anciens – se structurent des écoles qui sont à définies à la fois comme studium et comme universitas : le premier terme désigne la vocation de l’établissement en termes d’enseignement supérieur, le second l’organisation corporative faisant fonctionner le studium et en garantissant l’autonomie. Et partout en Europe, ce qui fait l’Université, ce sont à la fois, indistinctement, les maîtres et les étudiants. De sorte que l’autorité dans l’Université médiévale est représentée pour les questions liées au savoir par les docteurs et les professeurs, pour la gestion et l’organisation, c’est par les conseils ou assemblées d’enseignants et d’étudiants, représentés par un doyen élu (aussi appelé recteur ou chancelier) qui a la responsabilité collégiale de l’organisation des leçons, des disputes, des examens – et qui doit présider à la bonne santé de l’institution (gardien des statuts, il gère les finances et préside les assemblées, et représente officiellement l’institution à l’extérieur) ; il est surtout remarquable que les recteurs sont étroitement responsables de leurs actions devant les assemblées de maîtres et d’étudiants, et que l’institution orientent collectivement les destinées de l’ensemble. Les sources s’accordent à reconnaître une direction fondamentalement démocratique dans ses principes. Cet élément de pluralité qu’on trouve dans la décision et la direction politique de l’Université se retrouve sur un autre plan, celui du recrutement de ses personnels, qu’il s’agisse de diversité géographique (la langue internationale qu’était alors le latin favorisait le rayonnement international des grandes universités) ou de diversité sociale  

Comme corporation des savants, l’institution proprement universitaire engendre un type de rapport social dont on peut dire qu’il est naturellement à la fois traditionnaliste et révolutionnaire. Traditionnaliste, en tant qu’il s’agit de transmettre le patrimoine d’un savoir disciplinaire, et mieux encore une certaine idée de la culture humaine ; révolutionnaire, en tant que ce qui compte, ce ne sont pas les individus, quelle que soit leur compétence ou leur éminence, mais le savoir lui-même – ce qui signifie que tous les hommes sont finalement égaux au sein d’une véritable communauté de savants. Plus précisément, les relations interindividuelles – seraient-elles des relations de compétition entre individus – prend sens dans le double cadre d’une discipline intellectuelle et d’une institution savante organisée. Elle prend donc son sens en regard de deux ensembles qui transcendent les différends individuels potentiels.

Autre trait remarquable relevant d’une telle logique et qui mérite d’être réfléchi : la tendance à considérer que la diffusion du savoir est quelque chose qui n’a pas de prix, et qui se soustrait aux conditions normales ou traditionnelles régissant les échanges sociaux. Ainsi l’adage médiéval selon lequel « le savoir est un don de Dieu » engendre-t-il une constante tendance à envisager ou à réclamer la gratuité dans sa diffusion. Dans un ordre d’idées comparable, cet usage universitaire ou scolaire médiéval qui ne peut manquer d’apparaître insensé du point de vue de la logique moderne : le fait que la leçon du maître étant rémunérée sur la base de deux mesures de sablier dûment comptées, lorsqu’un étudiant pose une question d’élucidation du cours, l’écoulement du sable est volontairement arrêté. Par conséquent la leçon dure tout le temps nécessaire à la compréhension – la magie du savoir (ainsi que le savent bien d’ailleurs les savants) résidant précisément dans le fait qu’il est capable de suspendre le temps.[2]

Je relève également le fait qu’aux XIIIe siècle, sous l’effet de la « demande de savoir » que j’évoquais plus haut, la création d’universités a reflété l’opposition et la compétition entre les deux structures politiques dominantes : la papauté et l’Empire. En effet, la création politique de ces institutions a toujours obéi à des logiques politiques spécifiques relevant de l’opposition entre les deux formes de pouvoir : par exemple, l’Université de Toulouse fut créée en 1245 par le pape afin de contrer l’hérésie albigeoise, celle de Naples en 1224 par l’empereur Frédéric II afin de concurrencer celle de Bologne, jugée trop indépendante. Aussi les contextes nationaux naissants ont-ils dès le Moyen Âge joué un rôle prépondérant : ainsi, la péninsule ibérique fut-elle la terre d’élection des universités fondées par privilège royal des différents souverains (Leon, Castille, Portugal, Aragon, avec la fondation des universités de Salamanque en 1228, de Valladolid à la fin du XIIIe siècle, de Lisbonne en 1290, de Lerida en 1300). Parce que les universités étaient conçues comme des formations sociales capables d’exercer un contrôle intellectuel et spirituel, leur autonomie politique a donc toujours été relative à l’instance qui les engendrait. Pourtant elles conservaient une certaine autonomie – car ce n’est pas sur ce terrain directement politique qu’il convient de chercher leur indépendance ou leur capacité à engendrer de la liberté : c’est plutôt dans la possibilité qui était la leur en matière de création progressive d’un ethos du chercheur tout à fait particulier, lié à la réalité d’une vie consacrée à la scholê ou à l’otium, à savoir au temps propre de l’étude, le plus possible débarrassé des contingences. Dans une certaine mesure, les universités européennes ont offert aux individus la possibilité de se structurer intellectuellement en dehors de l’urgence imposée par les nécessités naturelles et sociales. Et en favorisant un type particulier d’esprit studieux, et, dans chaque discipline, une méthode intellectuelle critique exigeante, l’Université disposait donc, sur tout le territoire européen, à une forme mentale à la fois homogène et tournée vers ce qu’il n’est pas si anachronique d’appeler « la libre conscience ».

Un autre trait remarquable de ces universités du XIIIe siècle est le fait qu’elles coordonnent deux sortes de distinctions : elles comprennent des facultés (les quatre facultés « historiques » sont celles de médecine, de droit, de théologie, des arts et lettres) mais aussi des nations. Ces dernières renvoient à l’aspect plus directement corporatif des universités : au sein de chaque faculté, il existe des organisations d’entraide mutuelle des maîtres et des étudiants en fonction de leur origine géographique, les uns et les autres désireux de se regrouper entre compatriotes pour assurer accueil, aide et fraternité. La subdivision entre nations ne semble pas avoir obéi aux mêmes règles dans toute l’Europe ; à Paris, par exemple, il y avait quatre nations, dont la définition géographique paraît vague (la nation française, accueillant ainsi tous les étudiants venus du Midi, d’Italie et d’Espagne ; la nation normande ; la nation picarde ; la nation anglaise qui était aussi celle des étudiants d’Europe centrale et septentrionale), mais à Bologne, on comptait jusqu’à quatorze nations. L’inscription dans une nation tenait lieu, dans la plupart des universités, de procédure d’immatriculation. Et les « officiers des nations » étaient les principaux adjoints des recteurs.

 

Je voudrais à présent conclure ce premier moment de mon intervention. Sans faire preuve de passéisme, il semble que l’on puisse s’accorder à dire que l’âge d’or des universités européennes s’est achevé à la fin du Moyen Âge ou à la Renaissance. A vrai dire, il faut mettre l’accent sur une évolution contradictoire de l’Université en Europe à l’époque moderne : d’un côté, il existe une indéniable augmentation du nombre des universités européennes (environ 60 universités en 1500, 143 en 1790), et plus encore du nombre des étudiants ; d’un autre côté, cet « esprit de l’université européenne » ne changea plus à l’issue du XIIIe siècle, le Moyen Âge avait en quelque sorte très rapidement trouvé la juste formule capable de réunir les particularités en une certaine universalité, et précisément cette formule va dès la fin de la période médiévale se trouver amoindrie et même contestée.

Ainsi, dans la suite dans la Modernité européenne, les Universités ont logiquement été captées par les Etats-Nations dans le développement qui était le leur, en fonction notamment de leur antagonisme mutuel. Deux aspects plus précis de cette lente évolution peuvent être soulignés.

D’une part, la mobilité étudiante instaurée par l’Université médiévale a été une réalité jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les pays d’Empire et d’Europe centrale restant les plus dynamiques de ce point de vue (les étudiants issus de ces pays se rendant fréquemment dans les Universités italiennes telles que Padoue, Bologne, Sienne, voire dans les françaises telles que Paris, Orléans, Montpellier). Un point tout à fait remarquable est que, au cours du XVIe et du XVIIe siècle, le schisme religieux qui déchirait l’Europe n’a nullement empêché les Catholiques de fréquenter par centaines les institutions d’enseignement supérieur dans la zone de confession réformée (Leyde et Göttingen, Genève, Bâle et Heidelberg), ni les Protestants de venir postuler aux diplômes dispensés par les institutions sous influence catholique (Paris, Orléans, Barcelone, Padoue). Après la Guerre de Trente Ans, la montée des Etats absolutistes change la donne et met progressivement fin à la peregrinatio academica.

D’autre part, et corrélativement, les universités ont partout en Europe eu à subir les ingérences politiques de l’Etat. Singulièrement, en France, l’histoire moderne regorge d’épisodes par lesquels la structure étatique et sa forme particulière de gouvernement a tenté d’imposer des réformes à l’institution universitaire : de François Ier à Napoléon, les souverains français ou assimilés ont souvent contribué à vouloir casser l’esprit d’autonomie universitaire au profit d’une volonté de maîtrise de l’appareil, quand ce n’est pas en fonction d’une pure idéologie. Le point d’incandescence de cette manière de faire ayant été le fait tout à la fois de la fin de l’Ancien Régime, de la Révolution et de l’Empire, autant de régimes qui, en dépit de leurs différences, se retrouvent dans une entreprise de « table rase » à l’égard de l’esprit de l’Université médiévale[3]. Bien entendu, les choses sont complexes, parce qu’on pourrait dire également qu’à certaines époques de « forçage » par le pouvoir français, l’Université ne se trouvait plus en accord avec son esprit fondateur, et que, dénouant la tension entre conservatisme et révolution au profit du seul premier terme, elle résistait à la nouveauté : ainsi, la création du Collège de France par François Ier provenait de l’incapacité de la scolastique à accepter le nouvel esprit de l’humanisme, de même que l’explication de la création de nombreuses écoles scientifiques en dehors de l’Université, notamment dans la période allant de la monarchie de Louis XV à l’Empire napoléonien, réside dans les résistances de l’esprit des humanités et du commentaire des classiques au développement de la méthode expérimentale (Je remercie Gil Delannoi pour ses remarques qui m'ont permis d'affiner ce point).

 

On peut conclure ce développement inspiré par l’histoire des universités à l’aide du jugement d’un de nos contemporains, mais dont on va voir qu’il est profondément inspiré par l’esprit favorisé par l’institution médiévale : « L’Université ouvre l’accès à un idéal de civilisation à orientation universaliste, lequel implique en même temps la transmission critique des acquis essentiels du passé et la synthèse systématique des nouvelles connaissances, des nouvelles valeurs, des nouvelles formes d’appréhension expressives »[4].

 

2.    Quelle politique européenne pour l’Université ?

 

Que nous fournit aujourd’hui la considération de la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur comme matière à penser pour réfléchir l’identité de l’Europe ?

Il existe indéniablement dans l’Europe contemporaine une véritable communauté universitaire internationale, composée des enseignants-chercheurs, chercheurs, étudiants et administrateurs ; un ensemble de personnes différentes, évoluant dans des situations nationales très variées, se vouent professionnellement et personnellement à l’étude, à la recherche, ou à leur organisation. Et nul doute que cette communauté de « facultés » et de « nations » contemporaines joue un rôle fondamental dans la définition du style de vie européen. Cependant, pour mener à bien l’examen des relations entre l’Université et l’Europe aujourd’hui, les évolutions survenues depuis une dizaine d’années doivent être prises en compte et analysées. Ici il convient de s’arrêter quelque peu sur une décision politique survenue dans le cadre de la construction récente de l’Union Européenne, je veux parler du « Protocole de Bologne ».

Le « Protocole de Bologne » désigne l’accord qui a été conclu en 1999 dans cette ville italienne – où se trouve, ainsi qu’on l’a dit, une des plus anciennes et fameuses université d’Europe – entre les différents ministres de l’Education Nationale des Etats européens, visant l’harmonisation des diplômes dans l’espace européen – renouant donc indéniablement avec un esprit typique de l’Université européenne. A l’époque 29 pays européens ont signé une déclaration par laquelle ils s’engagent à réformer leurs systèmes universitaires dans le sens d’une harmonisation. Les effets les plus visibles de cette politique concernent la mise en place d’une architecture commune, dite « Licence Master Doctorat » ou « LMD », prévoyant un premier cycle en trois ans, un second en deux ans et un troisième en trois ans. Les formations sont également plus « lisibles » d’un endroit à l’autre du système européen grâce à l’adjonction d’un « supplément au diplôme » visant la description de chaque unité d’enseignement dispensée (nature, contenu, fonction), dans un référentiel adopté au niveau européen sinon mondial et permettant la validation au sein d’un système national des acquis obtenus par les étudiants dans un autre système national. Le fameux système des « crédits » ECTS (pour European Credit Tranfert System) obtenus, capitalisables, monnayables, permet de valider les séjours d’étude à l’étranger dans le cadre des échanges Erasmus, de ce beau nom du savoir.

Cette politique universitaire européenne s’appuie également sur des échanges tournés vers la recherche, tel le Master Mundus.

Comment apprécier de telles orientations ? Contribuent-elles à forger l’Europe selon des modalités alternatives à celle de la construction politique et économique, ou encore à celle de la coopération technologique ? Je n’ai pas la réponse à ces questions, mais je voudrais vous livrer ici certaines de mes réflexions[5] :

 

-        Ce qui est permis avec le Protocole de Bologne, ce n’est pas seulement la mise en réseau des universités européennes et la conversion plus aisée des formations nationales : c’est une passerelle avouée pour ouvrir l’Université au monde du travail et à l’économie de marché. La mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs elle-même se trouve envisagée comme un auxiliaire de la fameuse « flexibilité » économique et sociale des agents économiques dans un espace en voie de globalisation. Le processus engagé renvoie donc, sans surprises, au caractère fondamentalement économique de la construction de l’Europe : bien avant d’être un casse-tête pour les juristes ou un rêve politique (et parallèlement au fait qu’elle un espace culturellement assez homogène, l’Europe est un marché.

-        Il y a donc lieu de craindre, ainsi que l’expliquent plusieurs publications récentes, qu’emportée par cette logique des intérêts marchands l’Université serve à former un prolétariat intellectuel corvéable à merci ; en ce sens a-t-on pu écrire que les universités sont « solubles dans la mondialisation »[6]. Les récentes modifications en France dans les modalités de recrutement et d’évaluation des enseignants-chercheurs, on le devine sans peine, ne vont pas dans un autre sens : à savoir, dans le sens d’une « université rentable » assez inquiétante – car cette rentabilité n’est pas évaluée à l’aune d’une idée de l’université en tant que telle (une réflexion posée sur ses buts et ses moyens), mais elle l’est d’après les canons du monde professionnel, économique et social au sens étroit du terme (au sens de l’employabilité des personnels et des étudiants). Ainsi ce que le seul pouvoir politique n’avait jamais vraiment réussi à faire, à savoir obliger l’Université à faire autre chose que ce qu’elle peut faire (produire du savoir), l’alliance entre le pouvoir politique et la puissance économique est peut-être en train de le réaliser, à savoir inféoder la production du savoir à autre chose qu’elle-même, à savoir la fameuse « rentabilité » économique.

-        Le Protocole de Bologne met les universités en concurrence, aussi bien entre nations qu’au sein des nations entre régions ! Une telle situation a probablement toujours existé, mais elle prend ici un relief particulier, car elle fait peser une menace considérable à l’encontre d’instances universitaires capables et méritantes au nom d’une rationalité économique douteuse.

 

De telles évolutions nous touchent évidemment de près, nous universitaires, mais elles concernent également la définition de notre rôle dans le type de société, je pourrais même dire : dans le type de socialité typiquement européen. En citoyens de notre temps, nous comprenons bien tous les impératifs de rendement économiques imposés par la vie moderne. Mais dans sa radicalité, la question qui se pose à nous pourrait se formuler dans les termes que voici : Comment, dans l’Europe d’aujourd’hui nous montrer dignes de l’utopie universitaire médiévale ? Comment résister aux injonctions potentiellement barbares (typiques d’une « barbarie de la culture », aurait dit Vico) de la « modernisation » des Universités ?

Je voudrais conclure cette intervention par l’évocation d’un auteur qui m’est cher, parce qu’à la fois un savant authentique – et par conséquent une autorité incontestable – et un homme dont le « retour d’expérience » est très lucide. Il s’agit de l’humaniste et philosophe du langage George Steiner qui, dans son autobiographie intitulée Errata (dont le sous-titre anglais est An examined Life), écrit ceci, en se souvenant de ses premières impressions d’étudiant à son arrivée, dans les années 1930, à l’Université de Chicago – lorsqu’il fut littéralement mis en présence de ce qu’est fondamentalement l’Université, à savoir le rayonnement des maîtres et des savants en tant qu’il est capable de produire de stupéfiants effets :

 

« Une université ou un collège digne de ce nom est tout simplement un établissement dans lequel l’étudiant est mis personnellement en contact avec l’aura et la menace de l’excellence, est rendu vulnérable à celles-ci. Au sens le plus direct, c’est une affaire de proximité, de vision et d’audition. L’institution, surtout dans les humanités, ne devrait jamais être trop grande. Le savant, l’enseignant qui compte devrait être aisément visible. Nous le croisons sur son trajet quotidien. Comme dans la polis de Périclès, comme à Bologne au Moyen Âge ou à Tübingen au XIXe siècle, il en résulte un effet de contamination implosive et cumulative. Le tout y gagne une énergie qui passe ses éminentes composantes. Par une contiguïté naturelle, l’étudiant, le jeune chercheur sera (et devrait être) infecté. Il humera le parfum de la réalité. Je recours au vocabulaire des sens, parce que l’impact peut être physique. Les penseurs, les érudits, les mathématiciens, les praticiens des sciences théoriques ou naturelles sont des êtres possédés. Sous la coupe d’une déraison dominante.

[…]

Dans la masse critique d’une communauté universitaire épanouie, les orbites des obsessions individuelles se croiseront et se recroiseront. Sitôt qu’il se sera heurté à elles, l’étudiant n’oubliera ni leur luminosité ni la menace qu’elles font peser sur l’autosatisfaction. Ce ne doit pas être nécessairement une incitation à l’imitation (bien que ça puisse l’être). Au bout du compte, l’étudiant peut tout à fait rejeter la discipline en question, l’idéologie proposée. Il peut fort bien s’acheminer, avec soulagement, vers un mode de vie parfaitement prosaïque, médiocre. Il peut tout à fait passer à côté du meilleur de l’enseignement dispensé ou des débats scientifico-philosophiques qui se déroulent autour de lui. Bien souvent, il peut se sentir menacé par la puissance mentale, la célébrité, hermétique ou vaste, des maîtres […]. De façon presque inconsciente, l’excellence rudoie.

Peu importe. Dès qu’un jeune homme ou une jeune femme aura été exposé au virus de l’absolu, dès qu’il aura vu, entendu, « flairé » la fièvre chez ceux qui traquent la vérité désintéressée, il subsistera quelque chose de cette incandescence résiduelle. Pour le restant de leur carrière tout à fait ordinaire, peut-être, et bien que sans éclat, ces hommes et ces femmes seront munis de quelque garantie contre la vacuité. »[7]

 

Comment mieux dire les choses : « le savoir est un don de Dieu ». Je ne sais pas si l’Europe a une identité ; mais si elle a une spécificité, c’est peut-être celle d’avoir été la terre d’élection d’un rapport à l’intelligence désintéressée, d’avoir formé des hommes et des femmes capables de croire de toutes leurs forces aux vertus de l’étude et de l’esprit critique, d’avoir par suite engendré un type d’institution mettant les jeunes et les moins jeunes en présence du « virus de l’absolu ». Au terme de ce parcours, nous reconnaissons comme européenne la mentalité qui se reconnaît dans les vertus morales de l’excellence intellectuelle ; et par suite nous reconnaissons également  comme européenne la volonté de construire un type d’institution visant l’universalité du savoir – considérations qui ne sont pas uniquement territoriales, bien entendu. Sachons nous souvenir de cela, nantis que nous sommes aujourd’hui de prodigieux moyens technologiques d’information, de diffusion, d’amplification du savoir, pour construire l’Europe politique, et mieux encore pour faire vivre l’esprit européen. Il s’agirait de mettre en conformité les idées et les actes, en inventant les moyens concrets de contester l’Europe des experts et des technocrates par celle des savants ; ou encore d’amplifier et de donner une autre forme – une forme de culture politique – à ces rencontres intellectuelles, exigeantes et généreuses, dont nous avons le secret à l’Université.



[1] Pour les développements qui suivent, cf. Jacques Verger, Les Universités au Moyen Âge, Paris, PUF, 1973 ; Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, Editions du Seuil, 1985² ; Christophe Charle et Jacques Verger, Histoire des universités, Paris, PUF, 1994, 2007². ; Marie-Laure Le Foulon et Jean-Maurice de Montrémy, L’Europe des Universités, Paris, Gallimard, 2008.

[2] Cet usage médiéval est rapporté par Ernst Jünger dans son Traité du sablier.

[3] A savoir : abolition des universités par la Convention le 15 septembre 1793 ; instauration d’Ecoles supérieures de toutes sortes vouées à se substituer à l’enseignement universitaire – en continuité avec les dernières années de l’Ancien Régime (Ecole des Ponts-et-Chaussées, 1743 ; Ecoles Vétérinaires, 1762-1766 ; Ecole des Mines, 1783 ; Ecole centrale des travaux publics, qui deviendra Polytechnique en 1794 ; Ecole Normale de la rue d’Ulm,  dans ces mêmes années ; hypercentralisme parisien.

[4][4] Michel Freitag, Le naufrage de l’université et autres essai d’épistémologie politique, Paris, La Découverte, 1995, p. 34.

[5] Les développements qui suivent sont inspirés des ouvrages suivants : Franz Schultheis, Marta Roca I Escoda, et Paul-Frantz Cousin (dir.), Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen, Paris, Raisons d’agir, 2008 ; Alain Renaut, Les révolutions de l’université. Essai sur la modernisation de la culture, Paris, Calmann-Lévy, 1995, et Quel avenir pour nos universités ? Essai de politique universitaire, Boulogne, Timée éditions, 2008 ; ; Ludivine Thiaw-Po-Une, L’Etat démocratique et ses dilemmes : le cas des universités, Paris, Hermann, 2007 ; Pierre Jourde (dir.), Université : la grande illusion, Paris, 2007.

[6] Emmanuel Davidenkoff et Sylvain Kahn, Les universités sont-elles solubles dans la mondialisation ?, Paris, Hachette Littératures, 2006.

[7] George Steiner, Errata. Récit d’une pensée [1997], trad. P.-E. Dauzat, Paris, Gallimard, 1998, p. 76-78.

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Thierry Ménissier - dans Positions
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