Partager l'article ! HIP : La Renaissance, 2 : More et La Boétie: 2. L’invention de l’utopie par Thomas More : ...
Tumulti e ordini est un blog de philosophie politique destiné à présenter l'enseignement et les activités de
recherche de Thierry Ménissier, professeur de philosophie à l'Université de Grenoble 2.
Bonne lecture !
(La vignette représente un fragment de la Fresque du Bon gouvernement d'Ambrogio Lorenzetti (1337-1340) qui se trouve au Palazzo Pubblico de Sienne).
2. L’invention de l’utopie par Thomas More :
2.1 L’auteur et le contexte :
2.1.1 Thomas More (1478-1535), homme de loi britannique et humaniste :
Ø Une formation d’homme de loi : il est d’abord avocat, puis shérif à Londres, puis chancelier du Royaume ; conviction en la pertinence, la légitimité et la force de contrainte de la loi.
Ø Il est également formé en rhétorique gréco-latine et en théologie.
Ø Il est malgré lui l’homme de confiance du souverain Henry VIII, qui le fait emprisonner dans la Tour de Londres puis décapiter à la hache parce qu’il n’a pas voulu déployer l’arsenal juridique dans le but de légitimer son divorce puis son remariage avec Ann Boleyn.
2.1.2. Le contexte social, politique et intellectuel.
Ø C’est celui de la souveraineté absolue montante des rois, qui entreprennent d’instrumentaliser le droit, en captant à leur profit sa force coercitive.
Ø C’est celui de la fin de l’évidence du système féodal : partout en Europe, l’accroissement de la population produit des phénomènes de disette et de famine, et les nobles peinent à assurer leurs prérogatives ; il y a de plus en plus de contestation de leur propriété et souveraineté sur la terre, et des désordres sociaux.
Ø En Angleterre, particulièrement, mise en œuvre du système dit des « enclosures » : alors que de nombreuses terres étaient en libre pâturage, des haies viennent à partir du XVIème siècle étroitement délimiter les propriétés privées (dans le but de pratiquer l’élevage de moutons pour produire le maximum de laine possible à exporter sur le marché européen), ce qui affame les populations et provoque des révoltes populaires. Voir dans le texte n°34, la mention critique des « moutons tellement voraces et féroces qu’[ils] mangent même les hommes ».
Ø Dans le même temps, souffle en Europe par le biais de l’humanisme et sous l’effet des grandes découvertes géographiques, un esprit de nouveauté ou un désir de renouvellement lié au goût pour l’aventure. Par exemple, les voyages de Vasco de Gama ou les différentes expéditions en direction de l’Amérique, favorisent la volonté de rencontrer d’autres civilisations. Voir à cet égard le fameux manifeste « anti-ethnocentrique » et en faveur de la tolérance (dans le climat de violences dogmatiques des guerres de religion) de Montaigne, dans les Essais, I, 31 : « Des cannibales »).
2.2. La réalité d’Utopie :
2.2.1. Caractères généraux de l’Utopie morienne :
Ø L’île d’Utopie a été fondée par Utopus, un législateur mythique.
Ø Son nom signifie à la fois A-topia et Eu-topia : l’île de nulle part, et : le lieu du bonheur.
Ø Il s’agit d’un projet de réforme de l’espace, des lois et des mœurs, conçu en fonction d’un platonisme de la Renaissance : une alliance entre les morales de l’Antiquité (en particulier un certain épicurisme, dans la prise en compte des réalités corporelles) et la théologie médiévale.
Ø Il faut souligner la vertu critique, voire polémique, de l’ouvrage, qui est ancré dans l’actualité, et qui attaque de front les revendications des nobles, l’aspiration royale à la tyrannie, et les prétentions autoritaires du clergé. Sa postérité en ce sens sera d’ailleurs très grande, voir par exemple Cyrano de Bergerac au XVIIème siècle (voir Les Etats et empires de la Lune et du Soleil, 1650) et Jonathan Swift au XVIIIème siècle (Les Voyages de Gulliver paraissent en 1721, la même année que les Lettres persanes de Montesquieu, une autre œuvre du même genre), qui utilisent la fantasmagorie et la dérision comme armes polémiques dans le combat intellectuel.
2.2.2. La réforme des modes de vie dans le Livre II de l’opuscule [texte n°35] :
Ø L’urbanisation des mœurs :
o 54 villes de même taille et de même forme (multiple de 9)
o D’une taille telle qu’elles peuvent traversées en une journée de marche par un piéton
o Les espaces urbains sont organisés autour des marchés, dans le but d’éviter les désordres sociaux liés à la pénurie alimentaire
o Tous les habitants apprennent l’agriculture plus un autre métier, de leur choix
o 6 heures de travail par jour, très rationalisées
o Les villes contiennent de nombreux hôpitaux publics où les soins sont de grande qualité
o Un système de soins palliatifs est organisé, dans le contexte d’une réflexion sur la mort assistée
Ø Politique et éthique vont de pair : More insiste sur l’importance d’une bonne législation pour développer des mœurs saines :
o D’une manière générale, deux principes semblent dominer la vie des Utopiens :
§ la législation d’Utopie est régie par le principe qui voit l’intérêt général primer les intérêts particuliers
§ second principe, l’accès aux ressources est conçu en fonction de l’équité, non selon des différences dans la situation sociale antérieure ou dans la naissance plus ou moins noble.
o Régulation de la consommation en fonction de l’utilité
o Les Utopiens prennent leurs repas en commun et dans une discipline monacale
o Ils affichent un grand mépris pour l’or, qu’ils réservent pour les vases d’aisance et pour les prisonniers
o Les mœurs prônées dans l’île fustigent les jeux de hasard et la chasse
o More en profite pour établir une liste des passions pathologiques et une typologie des plaisirs, en précédant en cela les « socialistes utopiques » du XIXème siècle, tels que Saint-Simon ou Charles Fourier
o Une réflexion sur le mariage monogame et sa préparation sociale : GF p. 192, la présentation des prétendants au mariage, nus.
o La permission de divorcer et le système des torts partagés – un progrès socio-moral considérable pour le statut des femmes.
o Grande simplicité dans le recours personnel au droit, système judiciaire conçu afin d’éviter l’esprit de chicane juridique (p. 197). D’un point de vue de philosophie du droit, la loi naturelle prime les lois humaines particulières.
o Une réflexion de fond est menée sur la guerre (faut-il l’abolir ou la raisonner ?), selon le principe qui dit que la vie des Utopiens est sacrée – il est donc nécessaire de déléguer les métiers de la guerre à des mercenaires.
o En matière religieuse, (1) Utopus impose la tolérance, quoique d’une manière assez strictement encadrée ; (2) le culte est réorganisé de manière raisonnable, avec peu de mystères ; (3) le rôle des prêtres est social
o Le rayonnement d’Utopie :
§ L’île d’Utopie est conquérante et fonde des colonies
§ L’île « exporte » aussi ses magistrats, dans un esprit proche de l’humanisme et antinationaliste
2.3. Postérité du thème de l’utopie :
2.3.1. Doit-on distinguer entre « utopies classiques » et « utopies modernes (ou modernistes) » ?
Ø Caractères de l’utopie classique :
o elle est régie par le principe platonicien ou augustinien d’une tension entre l’idéal et le réel.
o L’utopie de la « Cité du soleil » de Campanella au XVIIème siècle semble être la dernière grande utopie classique (composée en deux temps : en 1602 lors d’un séjour en prison, dans les années 1610 et publiée en 1623).
o Il s’agit toujours de la description d’un lieu impossible à atteindre, ou disparu à jamais ; elle constitue donc un horizon non un but.
Ø Caractères de l’utopie moderniste :
Ø on cherche à la réaliser par le biais de la science et de la technique, notamment en voulant modifier le comportement humain.
Ø La « Nouvelle Atlantide » de Francis Bacon (1627), première utopie moderniste (elle réfléchit notamment au transgénisme, soit à la manière artificielle et technologique d’intervenir sur les espèces vivantes et de les modifier) ?
Ø Œuvre de réformateurs sociaux et d’urbaniste, elle se développe dans le contexte du XVIIIème siècle et en fonction du goût pour les techniques manifesté par les hommes des Lumières. Voir L’esquisse d’un tableau historique de l’esprit humain de Condorcet (1795, posthume) qui, pour sa part, fait du progrès un enjeu social et politique autour de l’idée d’égalité et du perfectionnement moral de l’homme.
Ø Elle culmine au XIXème siècle dans les projets réels des « socialistes utopiques », qui réinventent l’idée de communauté, vectrice d’égalité.
2.3.2. L’utopie aujourd’hui :
Ø L’utopie est techniquement possible par le biais de la science, qui ne connaît aucune limite de principe.
Ø Les expérimentations socio-politiques du XXème siècle (en particulier le marxisme) ont engendré des violences et des catastrophes – naissance dans ce contexte des anti-utopies ou dystopies (Huxley, Zamiatine, Orwell).
Ø Notre époque depuis 1970 est-elle celle de la fin des utopies, ou du début de leur réalisation effective, de leur irrépressible passage dans la réalité ?
Ø L’utopie est réalisable technologiquement, car la population mondiale pourrait être nourrie correctement par les moyens modernes de production ; même la production « propre » serait possible, respectueuse de l’environnement.
Ø L’utopie est en voie avancée de réalisation du point de vue des mœurs et des capacités de la législation à encadrer et à favoriser une vie heureuse.
3. Les réactions aux excès du pouvoir durant la guerre civile : La Boétie
Introduction :
Ø Si le XVIème siècle est celui de « l’essor de la philosophie politique » (selon le titre d’un livre d’histoire des idées politiques qui a été important, Pierre Mesnard, 1936), c’est aussi dû aux réactions aux nouveaux usages du pouvoir.
Ø Machiavel est accusé par la postérité d’avoir favorisé par sa pensée une manière de se comporter cynique. Les Italiens (autour de Catherine de Médicis, reine de France (1519-1589, épouse de Henri II, mère de François II, Charles IX et Henri III) au pouvoir à la cour de France s’inspireraient de lui, qui aurait « empoisonné » les classiques, à commencer par l’auteur républicain Tite-Live (selon Innocent Gentillet, auteur en 1576 d’un Discours sur les moyens de bien gouverner, ou AntiMachiavel).
Ø Cette politique « machiavélique » aurait engendré le massacre de la Saint-Barthélemy de l’été 1572 ; en tout cas, elle pousse les intellectuels à réagir – et nous allons à présent analyser une des réactions à ces excès du pouvoir : celle d’Etienne de La Boétie, auteur de la première « psychanalyse du pouvoir ».
3.1. Le Discours sur la servitude volontaire, une œuvre au destin étrange :
Ø En 1546 ou 1548, un jeune homme de 16 ou 18 ans compose un discours nourri de rhétorique ancienne, le Discours sur la servitude volontaire, rebaptisé ensuite Contr’Un.
Ø Son ami Montaigne l’insérera dans ses Essais (1580), puis le retira de la circulation du fait que le texte est utilisé par ceux qui, de son avis, veulent déstabiliser le royaume (les Monarchomaques, voir plus bas).
Ø Par la suite, cette œuvre a constitué un extraordinaire stimulant pour tous ceux, quelle que soit leur position, qui ont entrepris de dénoncer les formes subtiles d’asservissement au pouvoir : l’œuvre peut être qualifiée de « classique de la liberté ».
3.2. Les modalités pathologiques de la servitude politique [texte n°39] :
Ø La Boétie veut moins dénoncer l’obéissance en général que ses formes aberrantes ; la « servitude » qu’il évoque est paradoxale car elle concerne des individus libres, non des serfs.
Ø L’intuition centrale de La Boétie [cf. texte du dossier], c’est que le pouvoir n’est assimilable ni à la violence ni à l’usage de la force en général : les hommes contraints le sont par d’autres biais.
Ø Un biais externe : les tyrans sont entourés d’une garde rapprochée, de 5 ou 6 hommes qui le craignent et se/le font craindre. Ce sont souvent des gens douteux, qui comprennent leur intérêt d’être auprès du centre du pouvoir, et mettent à profit cette situation. Cette garde rapprochée sédimente en quelque sorte une structure cachée qui est l’auxiliaire du pouvoir central, et constitue le premier relai d’une structure plus vaste.
Ø Comme cette structure doit être appréhendée par ses effets psychologiques, La Boétie suggère l’existence d’un biais interne dans la relation au pouvoir : il y a dans l’homme un dispositif psychologique qui fait aimer et admirer le pouvoir, même et surtout lorsqu’on se soumet à lui, et contre lequel il est salutaire d’être mis en garde. Ceux qui s’approchent du pouvoir le font en entrant dans un cercle complaisant de flatteries. Si bien que le dernier des paysans est plus libre que le premier courtisan, ce dernier serait-il un grand seigneur.
Ø « Psychanalyse du pouvoir », donc, car (même si cette expression relève d’un anachronisme), La Boétie fournit à ses lecteurs une connaissance aiguë des métamorphoses du désir, et de ses paradoxes : il est en effet tout à fait paradoxal
o que ceux qui veulent avoir du pouvoir se soumettent au bon plaisir du tyran ;
o qu’ils renoncent à eux-mêmes par lâcheté – leur férocité à l’égard de ceux qu’ils pourront à leur tour tyranniser vient de cette soumission première, originelle et fondatrice ;
o qu’ils se placent en position sacrificielle (terme qu’emploie explicitement l’auteur), au point de figurer souvent parmi les premières victimes du pouvoir.
Conclusion sur La Boétie :
Ø Une telle analyse sera reprise bien plus tard, par exemple dans l’article de Freud : « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921, en français dans les Essais de psychanalyse), à propos de la liaison « érotique » qui unit la masse et le leader charismatique. Dans la même veine, il faut signaler le livre de Reich, Psychologie de masse du fascisme ().
Ø Il faut aussi signaler les études de psychologie expérimentale portant sur la soumission à l’autorité : à la suite de l’étude collective réalisée sous la direction de Theodor W. Adorno (1903-1969, philosophe, sociologue et musicologue, fondateur de l’Ecole de Francfort et auteur de la « théorie critique », exilé aux USA pour fuir le nazisme), Etudes sur la personnalité autoritaire, 1950, réalisés à partir de tests psychologiques afin de comprendre comment s’effectue la montée du fascisme et de l’antisémitisme chez des gens a priori « normaux » d’un point de vue psychologique. Des travaux comme ceux réalisés entre 1960 et 1963 par l’Américain Stanley Milgram s’inscrivent dans la même perspective : voir Soumission à l’autorité, qui examine expérimentalement la manière dont les individus s’assujettissent à l’autorité constitué et apparente de la science (il s’agissait de faire recruter par petites annonces dans un laboratoire de l’Université de Yale des gens à qui l’on demandait de tenir le rôle de « professeur » dans une expérience sur la mémorisation, et de punir graduellement les (faux) sujets en leur infligeant (sur demande expresse de l’autorité scientifique) des décharges électriques de plus en plus fortes, jusqu’à une dose impossible à supporter et potentiellement mortelle – or, sur injonction de l’autorité scientifique, la plupart obéissaient sans trop de résistance. Lors de la première série d’expériences, plus de 60% des sujets ont infligé à trois reprises à leur « élève » des décharges de 450 volts, résultats jugés préoccupants par Milgram lui-même. Ces travaux mettent en lumière que la morale personnelle des sujets, même solidement ancrée en eux, ne résiste pas à la sollicitation d’une autorité qui a l’air sérieuse ; et que loin que ce soit une quelconque agressivité interne qui se libère dans l’expérience, c’est le conformisme qui transforme des individus normaux en bourreaux potentiels. Dans le même ordre de recherche sur la soumission à l’autorité, voir le livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963, couvrant le procès du fonctionnaire allemand Adolphe Eichmann, qui fut pendu en 1962 à l’issue d’un procès qui fit débat).