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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 09:06

Ce qu’il y a de remarquable – et en même temps de douteux – dans la récente initiative gouvernementale d’engager en France un « débat sur l’identité nationale », c’est que, dans les termes initiaux qui sont les siens, elle recoupe la manière qu’ont les fondamentalistes de tous poils d’enfermer les individus dans leurs appartenances. En tout cas, il y a là un vrai risque qu’une telle chose se produise, et il serait tout à fait gênant que la République invite à argumenter dans les termes de ceux qui refusent les principes qui la fondent : égalité civile et civique de tous les citoyens au-delà de leurs différences (de genre, sociales, ethniques, politiques), liberté d’opinion, universalisme anthropologique.

Plusieurs fois interpelé sur ces questions par mes étudiants de philosophie et de science politique, ainsi que dans le cadre de Société alpine de philosophie, je ferai ici deux remarques précises, en invitant à prolonger la réflexion par la lecture de deux textes que j’ai consacrés à ces questions.

D’une part, aussi bien l’identité collective que l’identité individuelle comprise par le biais de l’identité collective sont très difficiles à définir. Ma conviction philosophique est que l’appartenance – ou plutôt les appartenances : le pluriel s’impose et il est très significatif – ne constituent nullement ce qu’on peut nommer l’identité ; celle-ci ne saurait se déduire de celles-là. Même en reconnaissant un rôle fondamental à « la culture » (terme d’ailleurs à préciser) dans la constitution de l’identité, l’anthropologie philosophique peine à constituer l’identité sur la reconnaissance de l’influence des appartenances. J’ai développé cette réflexion dans un article consacré à « Culture et identité. Une critique philosophique de la notion d’appartenance culturelle », publié en ligne par la revue Le Portique, et accessible ici :

http://leportique.revues.org/index1387.html

D’autre part, le rapport entre les identités ethno-culturelles, nationales et plus généralement civiques ou politiques me semble lui aussi structurellement confus, pour ne pas dire aporétique (c’est-à-dire que la réflexion la plus rigoureuse révèle qu’il existe ici une impasse : on ne peut pas penser ce point). Dans un article paru dans la revue Cités, et consacré au rapport entre ces identités dans le cadre de l’Union Européenne, je m’étais penché sur ces thèmes – en prenant acte de la nécessité de concevoir les choses dynamiquement : la pensée politique se trouve aujourd’hui moins concernée par les « identités nationales » en tant que telles que par leur évolution dans le cadre de la construction de l’UE, ce qui, ainsi qu’on peut le lire dans mon article, change considérablement les choses. En effet, dans cinquante ou cent ans, donc dans assez peu de temps du point de vue de l’histoire des civilisations, que restera-t-il de l’Etat-nation en Europe ? Les nouvelles subjectivités collectives – culturelles et politiques – ne seront-elles pas aussi les régions ? L’article s’intitule « Identités ethniques et politiques dans la construction de l'Union Européenne. Quelle identité civique à l'ère du postnational ? », et il est accessible ici :

http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00441664/fr/

         (Voir également la présentation du dossier de textes dans lequel cet article est compris, rédigée avec Cristina Ion : "Qu'est-ce (encore) qu'une nation ?" :
http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=CITE_029_0009)

Sur un plan plus général, cette initiative gouvernementale, si elle était intellectuellement sérieuse – c'est-à-dire si elle n'essentialisait pas un thème qu'il est très dangereux de traiter de la sorte, ainsi que l'histoire le montre, et si elle ne se trouvait pas si évidemment liée à la bataille des élections régionales de 2010 (le « niveau » du débat sur l’insécurité atteint de la campagne présidentielle de 2002 sera-t-il dépassé ?, passionnante question !...) –, me semblerait tout à fait importante : oui, discutons de l’identité nationale, si la nation, ainsi que l’affirmait Renan dans sa fameuse conférence de 1882, repose sur l’engagement politique des individus. Il serait en effet temps, du point de vue des cadres offerts par la Constitution de la Vème République (je veux dire : compte-tenu des limites imposées par ces cadres), de redéfinir l'ampleur de l’exercice des droits civiques, et de repenser les prérogatives citoyennes. Ce qui impliquerait d'engager la discussion si nécessaire et pourtant jusqu'ici sans cesse différée sur le rapport entre  citoyenneté, nationalité et universalité. Nos cadres hérités sont ceux d'une corrélation étroite - et très restrictive - entre droits de cité et situation de naissance (voir l'excellent livre de Patrick Weil, Qu'est-ce qu'un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, 2004) ; ils procèdent de l'histoire du nationalisme, pleine d'exclusion, de xénophobie et de meurtres d'Etat, et ne correspondent plus à la revendication d'une citoyenneté contemporaine, ouverte sur le monde et désireuse de ne pas reconduire le scandale des rapports Nord - Sud. Monsieur Besson, "encore un effort pour être républicain", comme aurait dit Sade !   

 

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Thierry Ménissier - dans Positions
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commentaires

tonsil and adenoid removal 16/06/2014 14:06

I am not really into political affairs. The discussions about the National Identity in France have been going on for a long time and are one of the most discussed topics. I think there are a lot of people who refuses to the underlying principles. Thanks.

JAYET-DAUPHINE 21/12/2009 07:32


Je voudrais des informations sur le colloque que vous organisez à propos de Simone Weil. Merci beaucoup


Thierry Ménissier 22/12/2009 13:10


Bonjour,
Il ne s'agit pas d'un colloque, mais d'une conférence du Pr. Gabellieri qui a lieu il y a quelques jours à Grenoble dans le cadre de la Société alpine de philosophie, et dont vous trouverez
les éléments sur le blog de l'association.