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12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 22:29

UNIVERSITE PIERRE MENDES FRANCE – GRENOBLE 2

DEPARTEMENT DE PHILOSOPHIE

Licence, 1ère/2ème année – 2009-2010, 1er semestre

Philosophie de la culture
(page réalisée d'après les notes de cours d'Amélie Pinset)

 

2.      Les tourments de la modernité

 

         Ces tourments sont des dysfonctionnements progressifs. Crise de la raison et de la science. Crise de la subjectivité. Soubresauts de l’Europe.

 

2.1.   La crise de la raison et de la science

2.1.1.               Les paradoxes intrinsèques de la connaissance scientifique

 

Ø - À mesure que l’on maîtrise mieux la nature, l’univers apparaît infiniment vaste et complexe. La découverte devient embarrassante. Hypothèse du big bang : hypothèse de la conflagration générale de la naissance de l’univers. Le big-bang donne à penser l’impossibilité de la limite. Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini : études de cosmologie du XVIIè sur Bacon, Galilée... Géocentrisme puis héliocentrisme puis "acentrisme" ? La réussite des modernes a déstabilisé le modernisme.

Ø - La science expérimentale se prononce sur ce qu’elle met en valeur. Elle ne dit rien de la destination de l’homme (criticisme kantien). Kant distingue l’activité certaine de la raison de ses espérances. C’est le prix à payer pour affirmer la science. On ne peut rien savoir. La conséquence est que la réussite du projet des modernes augmente l’incertitude. On pouvait se dire grâce à la science que la vérité est mince mais elle est vraie or dorénavent la science ne prétend plus à la vérité. Karl Popper, La logique de la découverte scientifique : le critère de scientificité d’un discours n’est pas sa vérité, ni même la recherche de la vérité, c’est la capacité du discours à être falsifié. La science concerne des énoncés qui acceptent d’être réfutés. La science ne prononce pas des jugements vrais, elle prononce des jugements non-faux temporairement acceptés. Le caractère hypotético-déductif de la science ruine toute possibilité de stabilité. L’activité scientifique s’apparente à une création esthétique (Feyerabend, Contre la méthode). La science ne peut pas être vectrice d’assurance, elle peut être vectrice de désassurance. D’où un retour de la gnose. L’esprit gnostique consiste à confondre les plans de la foi et du savoir. Aucune des religions monothéistes n’a jamais prétendu confondre la foi et le savoir. Manès : un certain savoir révélé nous permet de comprendre que la foi est une vérité.

 

2.1.2.              Les détournements idéologiques de la raison et de la science

 

         Caractère scientiste des totalitarismes. La science a eu des effets sur les politiques racistes du XIXè et du XXè siècles. Exemple : les théories eugènistes (tentation scientifique d’amélioration de la race). André Pichot, L’eugénisme.

 

         Dans les années 20 et 30, s’est développé un type de pouvoir totalitariste. Le totalitarisme est un concept créé pour confondre communisme et nazisme qui promeuvent des sociétés fermées (cf. Popper, La société ouverte et ses ennemis). La science est détournée. George Orwell, écrivain socialiste anti-stalinien, montre que la rationalisation de la société produit des effets monstrueux. On a affaire à une rationalisation basée sur une bureaucratisation et une administration extrêmes. Voir ces films récents inspirés d’une même critique : Bienvenue à Gattaca : pratique de l'eugénisme à grande échelle. The island : tendance bureaucratique et désir de survivre (vieillesse prise pour un problème technique). Hannah Arendt montre que le totalitarisme utilisait les procédures scientifiques et que cette rationalisation a produit une administration bureaucratique raciste (Les origines du totalitarisme, tome II : L’impérialisme, 1951).

 

2.1.3.              Les effets pervers de la technoscience comme perte de référent naturel

 

         Technoscience : la science n’est plus contemplative, elle est devenue technique. Un scientifique agit techniquement. La technoscience a réussit au-delà de tout espoir. Plus personne ne sait ce qu’est le naturel. La nature cesse d’être un référent. Le naturel devient énigmatique. Même la sensibilité dépend de l’artifice. On peut engendrer technoscientifiquement des sensations qui ont l’air plus naturelles que les vraies sensations naturelles. L’absence de limite dans la création de synthèse correspond au fait de l’industrialisme avec la dégradation de l’environnement. Jusqu’où le progrès technoscientifique n’engendre-t-il pas du fait de ses succès une nouvelle barbarie environnementale et esthétique (cf. Michel Henry, La barbarie) ? Le massacre esthétique a des conséquences spirituelles : on perd quelque chose de l’expérience du monde. Dans ce contexte, naît l’écologie radicale (deep ecology). Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique (critique de l’écologie radicale). Argument du spécisme : le spécisme est à l’espèce ce que le racisme est à la race. Peter Singer : un cochon en bonne santé, pourquoi acceptons-nous de le tuer pour nourrir un être humain amoindri ? Parce que en tant qu’humain nous privilégions notre espèce, on fait du racisme d’espèce. Le spécisme est oublié car notre espèce n’est plus naturelle.

 

2.2.   La crise de la subjectivité

 

2.2.1.              L’homme concret est déstabilisé

 

         Rousseau soutient le postulat de la perfectibilité indéfinie du genre humain. Cette perfectibilité indéfinie du genre humain est assez inquiétante, elle conduit Rousseau à écrire des Confessions à la fin de sa vie où il écrit : «Ce que je cherche, c’est l’homme». On ne peut se connaître qu’à la fin de sa vie. Recherche de l’authenticité : à quel moment est-on vraiment soi-même ? Les rêveries du promeneur solitaire : Rousseau  raconte les promenades dont le but est de se mettre en harmonie avec soi-même compte tenu d’une harmonie avec la nature. La cinquième promenade raconte une divagation alors qu’il est installé dans une barque et regarde le ciel. Le romantisme est une réaction au rationalisme. Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme.

 

         Tocqueville dit que quelque chose de très important a eu lieu avec la Révolution française. Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville s’intéresse à l’homme démocratique. Cet homme démocratique est obsédé par l’égalité des conditions. La Révolution française traduit un mouvement de fond de la modernité qui est l’égalisation des conditions. Les hommes sentent qu’ils sont égaux. Le problème est que pour se distinguer ils vont entrer dans des rapports étranges. La finalité du mouvement de distinction est la liberté. Il y a une perturbation interne du fait que tout le monde a les mêmes droits. L’individu libéré par la Révolution entre en crise car il doit sans cesse faire des efforts pour s’identifier lui-même. L’égalisation induit une perte du sentiment de soi. Charles Taylor montre dans Le malaise de la modernité que ce que Tocqueville a trouvé, c'est que l’égalité des conditions correspond à une perte de sens. Tocqueville développe une réflexion sur les mœurs de l’homme démocratique. L’homme démocratique a une tendance remarquable : l’envie, affect qui concerne le désir d’avoir ce que l’autre possède. Ce désir est mû par une illusion. Tout se passe comme si l’avoir passait pour l’être. Dans l’envie, la possession matérielle s’illusionne sur un renforcement de la consistance existentielle. L’envie est mû par un défaut d’être. Tocqueville évoque aussi la culture de l’homme démocratique. Dans cette culture, Tocqueville a prévu qu’il y aurait des prix littéraires. L’individu démocratique a besoin de lire. Achat de livres ayant reçus des prix littéraires : effet de labellisation  qui passe par un objet qui a de la valeur symbolique. L’homme démocratique a besoin de sens autorisé.

 

2.2.2.              La crise des valeurs

 

         La Modernité, pour reprendre les termes d’un passage de l’ouvrage de Régis Debray, Un Candide en Terre Sainte (passage portant sur le fait que les Occidentaux aiment l’archéologie), est une civilisation faustienne (comme l’affirmait Spengler au XIXème siècle). Faust, ce personnage de Goethe qui a fait un pacte avec Méphistophélès dans le but de posséder le savoir universel et la jeunesse éternelle.

 

         La crise des valeurs est corrélative de la crise de l’autorité. Notre civilisation est anti-traditionaliste, ce qui engendre une crise de l’autorité qui puise dans une crise des valeurs. Une valeur est un critère qui sert à juger et à assurer l’action. Il y a une crise de ces critères qui ont fort logiquement perdu de leur évidence au fur et à mesure de la modernité. C’est la réussite de la modernité qui fait entrer en crise les valeurs sur tout un chacun se fonde.

 

         L’atomisation de la société est liée au fait que chaque individu tend à se constituer comme le foyer des valeurs, c’est-à-dire la source du vrai, du juste, du bien et du beau. Sous l’effet de l’autonomie de la volonté, chaque individu tend à se constituer comme le foyer des valeurs. Les valeurs collectives sont fragmentées. On est aux antipodes de ce qu’avait rêvé la modernité pour elle-même, l’universalité. Kant estimait que un individu est capable de trouver une loi universelle.

 

         Comme le dit Charles Taylor, il y a une sorte de malaise de la modernité. Ce malaise de la modernité fait référence au problème de l’authenticité. L’individu se cherche. Cette manière de se chercher est assez explicite dans la littérature (exemple : Gustave Flaubert, Madame Bovary ; L’éducation sentimentale). C’est encore vrai dans la littérature contemporaine (exemple : Samuel Beckett, Compagnie). Le rapport de soi-à-soi a tellement perdu de son évidence, peut tellement servir de fondement qu’on ne peut l’atteindre que dans un récit. Comment faire du récit de soi-même un moyen de l’authenticité ? Le langage nous égare. On a ce problème de l’authenticité où l’on s’aperçoit que la culture joue un rôle extrêmement important pour cette civilisation. Le destin de l’Europe, c’est d’avoir donné un rôle à la culture qu’elle ne peut assurer. Proust, À la recherche du temps perdu : narration qui évoque une vie mondaine. Qu’est-ce que le bon goût ? Le narrateur s’interroge sur le bon goût et d’autre part cherche à retrouver son authentique mémoire. Le foyer du sens, c’est une expérience de la mémoire qui passe par l’esthétique. En lisant Proust, on passe du monde extérieur au monde intérieur. La longueur des phrases proustiennes donne un effet de ralentissement pour faire sentir la vacuité des activités sociales.

 

         Comment la culture humaine peut devenir non-humaine, formelle ?

 

         La crise des valeurs est sensible dans le fait que chacun pensant être source d’autorité, les classiques sont mis en question sur le plan esthétique. L’ensemble de la pédagogie moderne est anti-classiciste (exemple : simplifier l’orthographe). C'est l'idée soutenue dans  La défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut. On peut aussi observer le mot du personnage d’Ulrich dans L’homme sans qualités de Robert Musil : ce qui devait servir à évaluer les œuvres, c’est la capacité de la subjectivité. L’efficacité des modernes se retourne contre les œuvres (cf. Arendt, La crise de la culture). Contradiction du projet moderne qui a conféré à la notion de culture un rôle moteur pour l’avènement de l’humain dans l’histoire. Et en même temps, la réalité de ce projet est d’avoir déstabilisé par principe la valeur des œuvres de l’esprit. Arendt revendique un conservatisme culturel (p. 246 : «le conservatisme est l’essence même de l’éducation»). Il faut avoir le courage d’assumer ce conservatisme pour l’enfant car c’est ce qui sauve l’humanité du néant. La culture forge le jugement et un individu qui a appris à juger ne pourra plus jamais être soumis politiquement. Est-ce que le conservatisme éducatif est réactionnaire ? Thèse de la natalité : tout se rejoue tout le temps.

 

2.2.3.              Les soubresauts de l’Europe

 

         L’Europe est la terre de naissance de la modernité et la terre de référence du modernisme ou de l’esprit moderne. Elle a connu des tourments historiques liés à son style anti-traditionnaliste. D’abord, ses tourments sont sociaux. Nul continent n’a jamais connu autant de révolutions (1789, 1830, 1848, 1871). La déclaration de l’égalité métaphysique entre les hommes engendre des tourments sociaux. Nul ne sait jusqu’où l’égalité peut aller. L’égalité rêvée n’est pas encore advenue. La révolution française n’est pas achevée, peut-être n’est-elle pas achevable. John Rawls, dans la Thorie de la Justice (1971), s'attèle tentative philosophique liée à une histoire qui concerne le problème de l’égalité en remplaçant l’égalitarisme en une doctrine de l’équité.

 

         Pour emprunter une distinction de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques (1955), il y a les sociétés chaudes et les sociétés froides. Les nôtres sont chaudes, donc instables. Les sociétés froides ne sont pas instables socialement. Leur stabilité vient de leur non-modernisme, elles respectent un principe féodal de hiérarchie. Une telle idée de «société froide»/«société chaude» vient de la thermodynamique.

 

         Les tourments de la modernité, enfin, sont internationaux. L’équivalent de la subjectivité métaphysique, ça a été l’État-nation en théorie politique, c’est-à-dire un sujet politique actif capable de se poser en référent de son action. La nation a eu une prétention universelle. Il y a une universalité confuse car les nations étaient multiples. La nation a eu une vocation universelle mais elle est basée sur un particularisme ethnique. La modernité ne peut pas se fier aux principes qu’elle a mis en œuvre. La modernité rêve de relative paix mais en nombre de guerres, il n’y a aucune mesure entre la phase impériale et la phase de l’État-nation. Il n'y pas de nation sans nationalisme, c’est-à-dire sans une mythologie imaginaire qui s’oppose aux étrangers aux frontières.

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