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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 05:59

 

L’instant philo, Le Belvédère, Saint-Martin d'Uriage

saison 3 :

Séance du 28 octobre 2010 : Notre époque face à ses mythes

Th. Ménissier

 

 

Introduction

 

La séance de ce soir est consacrée aux mythes. Le titre initial, je l'avais imaginé sous la forme de ces questions : « votre époque a-t-elle ses propres mythes ? » ou même « votre génération a-t-elle ses propres mythes ? ». En réalité, il s'agit là de sujets – très difficiles – et (pour cela ?) soumis aux étudiants les plus indiscutablement intelligents de notre système d'enseignement supérieur : ceux du concours de l'ENA...nos futurs décideurs ultimes se reconnaissent à leur capacité de pouvoir répondre à ces questions.

 

Ces questions interrogent le fait de savoir (1) si notre époque a des mythes et (2) quels sont-ils ?

Ce soir, dans le contexte davantage brutal de la formule « notre époque face à ses mythes », revenir sur les deux dimensions.

 

Rappel du texte de présentation :

« La notion de mythe semble renvoyer à un passé ancestral et révolu. Il est vrai que le mythe renvoie prioritairement à l’univers enchanté que peut concevoir une mentalité archaïque Pourtant, notre époque semble elle aussi posséder ses légendes sacrées. Tout en se proposant de recenser celles-ci, cette première séance fera le point sur la transformation moderne de la notion de mythe, et analysera la crise traversée par ces représentations fondamentales. Cette crise constitue-t-elle pour notre société une épreuve, ou une chance ? »

 

Ce qui induit ce parcours :

  1. qu'est-ce qu'un mythe ?

  2. Notre époque en a-t-elle ? Quels sont-ils ? Et comment s'y rapporte-t-elle ? Peut-on, comme je l'ai suggéré dans le texte liminaire, parler d'une « transformation moderne de la notion de mythe » ?, voire d'une crise de ces représentations que sont les mythes ? Dans ce deuxième moment, nous passerons ensemble aux « travaux pratiques », à l’analyse collective des cas intéressants offerts par le réel.

1. Qu'est-ce qu'un mythe ?

 

 

1.1. terme qui vient du grec ancien muthos ou mythos, et qui désigne un récit explicatif et fondateur. Il relève le plus souvent d'une tradition orale, et peut être aussi caractérisé comme légende sacrée, qui propose une explication /justification de la société dans laquelle il apparaît ; la dimension sociale du mythe est liée à sa relation avec des rituels, ces actions collectives légitimées par l'autorité de la tradition, destinés à la transmission et à l'initiation, et qui rejouent plus ou moins les mythes dans l'époque contemporaine.

 

1.2. La notion de mythe recouvre en fait des genres différenciés :

  •  
    • récits de la genèse de l'univers ou cosmogonies : exemple, la Théogonie d'Hésiode, Le début de la Genèse dans l'Ancien testament ; à cet égard, le mythe s'occupe aussi bien des débuts du temps et de l'histoire que de leur fin (voir l'Apocalypse de saint Jean et le genre même des apocalypses)

    • récits de l'affirmation des hommes sur les dieux ou sur les puissances hostiles de la nature par le biais de l'aventure de certains héros : exemple l'épopée de Gilgamesch, l'Odyssée d'Homère rapportant l'histoire d'Ulysse. Ces mythes ont une fonction pédagogique en ce qui concerne la formation des élites politiques ; ainsi, le massacre des prétendants par Ulysse à la fin de l'Odyssée se comprend-il par référence au problème de la reprise du pouvoir légitime par le roi d'Ithaque vis-à-vis de l'aristocratie de son île.

    • récits de la constitution archaïque de la société qui comprend notamment la désignation d'adversaires : exemple L'Iliade d'Homère

1.3. les ethnologues (spécialistes des civilisations non occidentales) rapportent que le mode de vie archaïque ou prérationnel apparaît commun à des civilisations très différentes. Par exemple, Claude Lévi-Strauss, dans son œuvre monumentale, a étudié les mythes amérindiens, différents des mythes gréco-latins, mais mythes tout de même. Qu'est-ce à dire ?

 

C'est-à-dire ceci :

  • le mythe décrit quelque chose de façon poétique, avec une forme propre de logique,

  • il explique à sa manière ce qu'il décrit

  • on se rapporte à lui sur le mode de la croyance, de l'adhésion non critique

  • il se comprend par référence à une communauté : on le récite ou simplement on l'évoque face à des difficultés comme un patrimoine fondamental et indépassable, qui peut rendre service si on sait l’activer, le retrouver ou le rejouer au moment opportun et critique. Il crée du commun, voire il fait fonction de sens commun entre les personnes d'un même ensemble culturel. On peut à ce propos évoquer la remarquable réflexion de l'historien Paul Veyne : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? (Editions du Seuil, 1983) car elle nous donne à penser que l'intensité de la croyance peut être très relative, ou même faible : il n'en demeure pas moins que, dans une culture dominée par la pensée mythique, le mythe crée toujours au moins une sorte de connivence entre individus, voire bien davantage.

  • En fonction de ce dernier aspect, il faut souligner que le mythe apparaît comme fortement contraignant pour la subjectivité : elle n’est pas libre. On peut en trouver un témoignage troublant dans l’œuvre d’un auteur contemporain, l’Albanais Ismaïl Kadaré, par exemple dans le roman Avril Brisé ou dans la fable politique La Pyramide : dans ces œuvres, on voit comment le système mental et social des mythes contraint les subjectivités jusqu’à les briser.

Ces aspects sont soulignés par un autre grand « mythologue », Jean-Pierre Vernant, dont la réflexion nous amène d’ailleurs d’autres éléments :

 

[1] « Le mythe n’est pas vague expression de sentiments individuels ou d’émotions populaires : c’est un système symbolique institutionnalisé, une conduite verbale codifiée, véhiculant, comme la langue, des façons de classer, de coordonner, de grouper et opposer les faits, de sentir à la fois ressemblances et dissemblances, en bref d’organiser l’expérience. Dans et par le mythe, comme dans et par une langue, la pensée se façonne en s’exprimant symboliquement ; elle se pose en même temps qu’elle s’impose. Cet ensemble de normes classificatoires, de catégories mentales mis en œuvre dans le mythe forme comme l’atmosphère intellectuelle générale des sociétés archaïques et réglemente aussi bien leur éthique ou leur économie que leurs pratiques proprement religieuses. »

 

Jean-Pierre Vernant (1914-2007), « Raisons du mythe » dans Mythe et société en Grèce ancienne [1974], Paris, Le Seuil, « Points Essais », 1992, p. 233.

 

Vernant reprend les éléments que nous avons évoqués, et il attire aussi notre attention sur la notion de symbole, qu'on peut définir comme un signe d’une nature spéciale. Tandis que le signe désigne ou exprime, le symbole est un signe qui fait référence à quelque chose mais qui ne peut présenter tout ce qu'il désigne : un signe nécessairement incomplet, visant non pas ou non seulement la signification de quelque chose, mais un horizon de sens dans lequel il convient de s'inscrire par l'espoir ou par l'action. Un signe qui désigne donc quelque chose d'irreprésentable, ou en tout cas de non-totalement représentable : exemples, la colombe de la paix, cet idéal ; ou encore la croix des chrétiens, ou le glaive et la balance pour la Justice. Le mythe pense la réalité par des symboles, nécessairement adressés à des initiés qui « communient » par et dans la connaissance des symboles.

 

 

2. Notre époque a-t-elle ses propres mythes ?

 

 

2.1. Normalement, non, c'est impossible, et notre époque s’est voulue dépourvue de mythes :

 

 

La modernité dans laquelle nous sommes encore largement pris par nos styles de vie et nos manières de pensée, est rationnelle :

  1.  
    •  
      • elle a substitué le langage de l'examen critique des causes et des principes à celui de la poésie ;

      • elle a remplacé la discussion argumentée à la croyance

      • elle a individualisé le rapport au vrai : sujet pensant vs croyance collective

      • de plus, les mythes ont longtemps constitué le repoussoir de notre style de vie et de pensée : depuis les savants grecs, et plus encore depuis la Renaissance, le logos a combattu et remplacé le muthos. Cela recouvre aussi le rapport conflictuel chez nous entre le religieux et le laïc.

      • Corrélativement, notre rapport à l'histoire est fondamentalement différent du temps induit par le mythe : celui-ci est clos, circulaire ou fini ; le nôtre est ouvert, linéarisé, etc.

 

2.2. La réalité est plus compliquée, ou bien la modernité a changé sur ce point, et s'est peut-être reniée : nous avons des mythes, il y a des mythes modernes. Je veux le montrer en soulignant deux aspects du mythe que je n'ai pas encore relevé, d'ailleurs contradictoires l'un avec l'autre :

 

2.2.1. le mythe a comme fonction d'accompagner ou de guider l'action : il est un support pour l'existence individuelle et collective, en tant qu'il n'est pas savant, mais populaire. Nous avons des mythes populaires, et bien vivants. Et peut-être sont-ils les mêmes qu’autrefois (cf. la très grande capacité de durée des mythes) ; prendre et travailler qques exemples dans l’art populaire majeur de notre temps : le cinéma d’entertainment. Films faisant explicitement référence aux mythes anciens : très nombreux (ex, Le choc des titans) / films sous-tendus par des mythes. Il faut insister sur le rôle du merveilleux dans les mythes : ils proposent une connaissance par le merveilleux – à cet égard, ils réenchantent peut-être notre rapport à la nature, devenue désenchantée sous l’effet de la connaissance scientifique de la nature. D'une manière plus générale, il convient de remarquer que le mythe n'a pas déserté la modernité ; il s'est seulement réfugié dans l'art, où il exerce d'ailleurs une puissance très grande, sous un aspect à la fois faussement divertissante (l'art est une activité sérieuse) et réellement ludique (l'art est un jeu avec les apparences). On pourrait donne une quantité d'exemples – qu'il suffise de mentionner le roman de James Joyce, Ulysse, paru en 1922, qui reprend à son compte toute l'Odyssée d'Homère en la campant dans la ville de Dublin au Xxe siècle.

 

2.2.2. Le mythe fonctionne comme une croyance « cadre » fortifiant une espérance. Celle-ci induit un rapport à l’idéal. Le mythe cristallise les aspirations. Ainsi, des mythes ont appris à l’Occident qui il était :

  • mythe de l’homme prêt à tout pour éprouver / faire l’épreuve de sa liberté : Dom Juan

  • mythe de l’amour absolu et impossible : Tristan et Iseult, ainsi que l'a expliqué Denis de Rougemont dans L’amour et l’occident.

  • (on peut ajouter ainsi que l'a indiqué la discussion lors de la soirée, le mythe de Faust, celui des vampires, celui de Frankenstein).

  • Le mode de pensée mythique a aussi pour vocation de donner du style à des valeurs, et ainsi il tend à les incarner : voir le rapport entre les grands hommes et/ou les stars et la dimension mythique, c’est-à-dire surhumaine, de certaines expériences de référence : par exemple, Catherine Deneuve, femme française mythique, à la fois sensuelle, intellectuelle et hypersocialisée. Autre exemple, lié à cette machine à fabriquer des mythes qu’est l’histoire politique : De Gaulle et le mythe du courage en politique avec l’Appel du 18 – Juin. Sur la dimension politique, voir Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques (Ed. du Seuil, 1986, p. 11-14) :

 

[2] « Il apparaît bien, et avec une irréductible évidence, que c’est d’une étonnante efferverscence mythologique que n’ont cessé d’être accompagnés les bouleversements politiques des deux derniers siècles de l’histoire européenne. […] Le mythe politique […] est fabulation, déformation ou interprétation objectivement récusable du réel. Mais, récit légendaire, il est vrai qu’il exerce aussi une fonction explicative, fournissant un certain nombre de clés pour la compréhension du présent, constituant une grille à travers laquelle peut sembler s’ordonner le chaos déconcertant des faits et des événements. Il est vrai encore que ce rôle d’explication se double d’un rôle de mobilisation : par tout ce qu’il véhicule de dynamisme prophétique, le mythe occupe une place majeure aux origines des croisades comme à celle des révolutions. »

 

(ces grands mouvements de passion collective, comme il en va de même pour la passion amoureuse, créatrice de mythes ; passage ensuite de quoi, l’auteur compare le mythe au rêve et aux expériences religieuses).

 

Cette analyse nous donne de plus à penser que dans la pensée mythique se joue un certain rapport à la violence, qui n'est pas celui induit par la raison, cette pacificatrice. Les mythes grecs et latins, mais aussi ceux de l'Ancien Testament, sont remplis d'autorisations cryptées d'exercer une certaine violence ; il y a ici un point commun entre la mythologie archaïque et les mythes politiques de notre époque moderne.

 

  • Ainsi, sans doute, on ne peut pas échapper au mode de pensée mythique ; c’est ce que tend à montrer un autre grand « mythologue » :

 

[3] « A la différence d'un énoncé linguistique qui ordonne, questionne ou informe, et que tous les membres d'une même culture ou sous-culture peuvent comprendre pour peu qu'ils disposent du contexte, le mythe n'offre jamais à ceux qui l'écoutent une signification déterminée. Un mythe propose une grille, définissable seulement par ses règles de construction. Pour les participants à la culture dont relève le mythe, cette grille confère un sens, non au mythe lui-même, mais à tout le reste : c'est-à-dire aux images du monde, de la société et de son histoire dont les membres du groupe ont plus ou moins clairement conscience, ainsi que des interrogations que leur lancent ces divers objets. En général, ces données éparses échouent à se rejoindre, et le plus souvent elles se heurtent. La matrice d'intelligibilité fournie par le mythe permet de les articuler en un tout cohérent. »

 

Claude Lévi-Strauss (1908-2009), « Les leçons de la linguistique », dans Le regard éloigné, Paris, Plon, 1983, p. 199-200.

 

 

Deux remarques :

  1. ces mythes sont liés à des espérances fondamentales ; et en elles se retrouve une forme de pensée mythique. Pour donner 2 exemples de référence : nous avons cru pendant longtemps / ne pouvons pas ne pas croire que le travail et la vertu soient un jour récompensée ; de même pour notre rapport à l’injustice : nous ne pouvons pas imaginer qu’elle demeurera impunie.

  2. Ces mythes, je constate qu’ils reviennent mais de manière dégradée ou « folklorisée » : à la place de Tristan et Iseult, nous avons Lady Diana et Doody Al-Fayed, etc. ; à la place de Dom Juan, nous avons eu Batman et tous les personnages héroïques des comics US, puis maintenant les dessins animés pour les enfants ; dans le même ordre d’idées, à la place du travail et de la vertu récompensés nous avons les exemples d’hommes d’affaire et politique parfaitement crapuleux ou en tout cas dénués de scrupules et qui affichent leur réussite privée et publique.

 

 

Pour autant, et c’est ma conclusion, le mode de pensée mythique nous permet de donner du sens à la réalité. En effet, d’une part il coordonne les éléments divers de la culture – et il permet à des individus très différents d’avoir une culture commune ; et d’autre part il agit en coordonnant les intuitions de la pensée spontanée et les vérités ou les hypothèses de la science. Il a donc de beaux jours devant lui, car muthos ne sera jamais totalement remplacé par logos. Les mythes peuvent s’user ou se renouveler, la « mythification » opère comme une fonction de l’esprit et elle n’est pas nécessairement une mystification.

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commentaires

rayenne ammar 07/02/2015 23:10

bonjour j'ai une question est-il évident que les jeunes de nos jours font tout pour se ressembler et s'identifier à leurs mythes ? et merci d'avance :)

omnitech reviews 10/09/2014 13:55

“Myths” have always been an interesting subject to me. The topic “Out Time Meets Myths” seemed to have connections with the psychiatrically relevant decisions that we take during situations. Thanks for discussing in detail about Myths.

francoise 27/12/2013 21:44

bonsoir
j ai une petit question a vous poser , sa vous derange pas de m aider
voila je dois faire un DM de 16 lignes d un mythe pourquoi il y a autant de langue sur la terre , en imaginaire merci pour votre aide , je suis en 6 eme

FL 03/11/2010 21:41


l'article correspond bien à la conférence et à une partie des discussions. Il me semble que tu insistes quand même beaucoup sur l'aspect optimiste des exemples choisis. Si on pense, parmi les
mythes grecs, à tous ceux qui montrent des scènes de violence, cannibalisme, démembrement etc. (et pas seulement les vampires parce que je cherchais un exemple contemporain) on pourrait conclure
que la mythologie a pour fonction d'articuler la relation entre les espoirs et les angoisses de l'humanité. Même si les mythes diffèrent suivant les cultures, il me semble aussi qu'ils ont tous en
leur centre la définition de la place de l'homme "entre bêtes et dieux" comme disait Vernant.


Tony 01/11/2010 21:52


J'attendais les références des ouvrages en fin de l'article... alors qu'ils sont dans le corps de l'article. Mea Culpa.
T.