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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 09:58

 

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« Le contenu imaginaire, immatériel des choses données ne se réduit en aucun cas à la seule présence du donateur dans la chose donnée. »

 

Maurice Godelier, L’Enigme du don, 1996, p. 94.

 

 

Le néo-rugby professionnel contemporain nous sert un jeu appauvri, dans lequel le jeu d’avants, direct et tout en muscles, semble avoir pollué jusqu’à la technique individuelle des arrières, en tout cas les évolutions récentes paraissent avoir déstabilisé les équilibres ancestraux établis entre les formes variées du jeu. Fatalité sans doute d’une époque pulsionnelle confondant la recherche du plaisir et le désir de jouissance. Pourtant le week end dernier, à l’occasion de la première journée du Tournoi, on a tout de même pu voir deux ou trois choses intéressantes. Je voudrais relever quelques gestes dont il faut apprécier la valeur en termes de technique individuelle et de dynamique collective, mais surtout d’esprit du jeu – et cela non dans une intention de conservatisme (ainsi que peut le laisser craindre le début de ce billet), plutôt en vue de souligner un caractère du rugby occulté voire dénié par le néo-rugby. Plus simplement dit, je voudrais, images à l’appui, dire une des significations possibles de la passe juste, et par là mettre en lumière ce que je crois être sa valeur sur le plan anthropologique (= capable de fournir à l’humain une connaissance sur lui-même).

 

            Mon analyse, qui se focalisera d’abord sur deux gestes précis, rapproche deux joueurs que tout sépare, le physique et le style de jeu, le palmarès comme la notoriété. D’un côté, Luciano Orquera, demi d’ouverture du XV italien, de l’autre Brian O’Driscoll, BOD pour les initiés, le très célèbre et inamovible n°13 de l’Irlande. Le premier, qui présente la particularité d’être un des joueurs du circuit international les plus légers en kg, connaît une carrière en pointillé et joue un jeu plutôt inconstant dans une équipe elle-même en devenir ; son passage en France, successivement dans les clubs d’Auch et de Brive, n’a pas connu le succès escompté, et il est retourné jouer en Italie. Le second, Dubliner distingué et dieu vivant en Irlande (« In BOD we trust », ce n’est pas moi qui l’ai inventé ! http://www.tower.com/in-bod-we-trust-brian-odriscoll-biography-irelands-marcus-stead-paperback/wapi/113169979), joue depuis dix ans à tel niveau qu’il a contribué à changer les standards de comportement du si beau poste de « centre extérieur ». Rapide, nerveux, inspiré, courageux, technique, jamais battu, le beau gosse du Leinster apporte même aux différentes équipes où il joue une plus-value objectivement constatable en termes de suprématie européenne : quand il n’est pas là, ça se voit.

 

            Ce week end, le modeste ouvreur transalpin et la star confirmée de la planète ovale se sont retrouvés dans un même geste qui révèle un caractère aujourd’hui dénié par le néo-rugby : la politesse propre à ce jeu. Ce n’est pas cultiver un paradoxe facile que d’évoquer cette forme de socialité dans un sport où l’engagement physique est et sera toujours titanesque. Il suffit d’observer le geste dont je parle : la passe. Qu’est-ce qui arrive quand on se passe le ballon ? Eh bien, celui-ci circule – et c’est ce qu’apprennent tous les enfants à l’école de rugby : si le ballon, quand on le transmets comme il faut, est insaisissable, c’est qu’il va toujours plus vite que les joueurs. Mais pour parvenir à ce résultat espéré, il faut faire preuve d’une forme de civilité, qui paraît bel et bien issue d’un autre âge. Qu’est-ce qu’on fait quand, dans la vie de tous les jours, on fait preuve de civilité en offrant aux autres la meilleure part ou la meilleure place, lors d’un repas ou dans le bus ? On s’oblige, on préfère l’autre à soi, et dans cette petite chose banale on transmet par son comportement et sa posture physique, sans rien dire, un usage social nécessaire à la civilisation.

 

            Orquera et O’Driscoll ont fait l’un et l’autre preuve d’une telle forme de civilité dans les parties que leur équipe, respectivement, ont remporté contre la France et contre le Pays de Galle. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que les deux groupes vainqueurs l’ont été parce qu’ils ont été, vis-à-vis d’eux-mêmes, davantage polis que leurs adversaires.

 

Ainsi qu’on peut l’observer : https://www.youtube.com/watch?v=eTagnkuTPww le premier, très inspiré dimanche, a eu deux gestes décisifs du même genre et de grande classe, au début de chacun des temps du jeu. Sur le premier, on joue depuis peu, la première action dure de longues et intenses minutes, l’Italie a exploité un premier ballon, l’a perdu puis reconquis, et Orquera se retrouve tout à coup face à deux avants français : il lève la tête, voit le coup à jouer, prend le trou et fonce en diagonale, puis adresse une longue passe sur sa gauche en ayant fixé l’arrière français. Bel essai du réceptionneur Sergio Parisse, au bout de 4 minutes et 20 secondes de jeu.

Sur le second – et c’est celui-ci qui m’intéresse du point de vue de ce qu’il manifeste en termes de comportements – on est presque sur la ligne française, pilonnée par l’équipe azuréenne. Tout à coup, Orquera se retrouve au poste de n°9. Que va-t-il faire ? Il a en face de lui les deux meilleurs plaqueurs adverses et s’il fait un pas de trop il va se faire couper en deux, eh bien, malgré ce risque objectif tout à coup il s’engage vivement entre les deux, réussit contre les lois de la nature physique à passer les bras, et transmet le cuir à Castrogiovanni, belle brute hirsute qui n’a plus qu’à pointer dans l’en-but. Si Orquera s’oblige vis-à-vis de son pilier, c’est parce que, selon la logique de la division du travail, il revient normalement au massif n°3 d’aller défier l’adversaire. Par son inspiration, l’ouvreur assume quelque chose de très profond dans le jeu de rugby, c’est-à-dire la capacité à s’obliger pour que les autres jouent au lieu de conserver le cuir pour soi tout seul. Disons les choses : il y a – ou il n’y a pas – rugby du fait de la présence ou de l’absence d’une telle disposition éthique.

 

 

On aperçoit encore mieux cette vérité avec la « passe magique » (je souscris à cette qualification proposée par Le Rugbynistère) adressée à O’Driscoll à son ailier gauche lors du match contre les Gallois : http://www.lerugbynistere.fr/videos/la-passe-magique-brian-o-driscoll-zebo-0502131859.php. Regardez-bien : la situation est celle d’un deux contre trois, et, pour réussir son attaque, BOD doit compter, dans le camp d’en face, avec l’arrière et l’ailier droit bien placés pour enrayer le mouvement, mais également avec son redoutable vis-à-vis qui revient de l'autre côté – et il doit composer avec l’inexpérience du jeune Simon Zebo, la nouvelle flèche verte, dont le capital en termes de rugby de très haut niveau est fort mince et dont O’Driscoll peut juste espérer que son partenaire compense ce déficit grâce à son physique et, si ce jeune est vraiment doué, en faisant preuve d’instinct (mais en somme il n’en sait rien). Que fait O’Driscoll ? Il prend poliment en compte le handicap de son nouveau partenaire, et défait à lui tout seul la défense adverse ! Les problèmes posés par la situation de deux contre trois, intrinsèquement plus que délicate, l’attaquant les règle en transformant la situation en « 1 contre 3, + 1 ». Et si sa transmission est réalisée en partie à l’aveugle, c’est parce que BOD a pris dès les prémisses de l’action la décision de s’obliger vis-à-vis de Zebo. Ce dernier se retrouve donc démarqué, car il s’est engagé dans l’espace créé par son centre : il accepte d’être l’obligé de BOD, et parce que les deux attaquants jouent ce jeu, c’est du rugby.

 

Qu’on le veuille ou non, on touche ici à une vérité éternelle. Car ce type de geste est constant dans le jeu, quoique parfois invisible. Tout le monde se souvient par exemple de la course victorieuse du toulousain Denis Charvet lors de la finale du championnat de France de 1989 contre Toulon – une course solitaire il est vrai somptueuse : http://www.youtube.com/watch?v=T9HgFY7hH1E. Mais on se souvient plus rarement du lancement de jeu qui a rendu possible une telle merveille, à savoir de la passe parfaitement juste de son compère pour ce match, le fameux Codorniou. Une merveille d’offrande, un geste apparemment minime dont la subtile politesse propulsa le jeune homme à travers le terrain (et dont Charvet, à la fin du petit film, lui paraît vivement reconnaissant).

Parfois les avants aussi sont inspirés par un tel esprit. On le voit par exemple dans ce qu’on a appelé « l’essai du siècle »*, marqué par les Français contre les All Black en juillet 1994 par l’intermédiaire de Jean-Luc Sadourny servi in extremis en bout de course par son demi de mêlée Guy Accoceberry  : http://www.youtube.com/watch?v=22Gaw9mrvcE

 

  On remarque en effet la jolie passe après passage de bras (sur Jonah Lomu !) réalisée par Abdel Benazzi à la 20ème seconde du film – et aussi le mouvement d’ensemble qui alterne, tel un ballet fou de courses et de passes, les transmissions vers l’extérieur, celles vers l’intérieur et les croisées. Dans le dernier tiers de l’action, on voit que l’arrière néo-zélandais ne sait plus où défendre !

 

Pour conclure : malgré le fait que le n°12 n’arrive jamais à transmettre le ballon qu’on lui confie, et tout régionalisme mis à part, voici un essai qui n’est pas mal non plus du point de vue de la « civilité » : http://www.dailymotion.com/video/xushff_essai-gedimat-v1_sport#.URNeb4aGc70 …dans les toutes dernières minutes du récent FCG-USAP au stade Lesdiguières, il donne la victoire à l’arraché à l’équipe locale. Ce jour-là, seule une disposition à (se) donner (les uns aux autres) permit aux Rouges et bleus de demeurer invaincus sur leur terrain et les rendit capables de triompher in extremis.

 

 

* Deux essais marqués par les Français se disputent en fait le titre pompeux d’« essai du siècle » : l’autre est le premier essai des Bleus dans le match Angleterre-France de 1991 à Twickenham : http://www.dailymotion.com/video/x4kdcv_rugby-angleterre-vs-france-1991-ess_sport#.URKmUIaGc70).

Les deux mouvements tricolores ont comme on le voit plusieurs points communs – celui-ci part également d’une relance inattendue, l’ailier Philippe Saint-André joue un rôle dans les deux (inaugural dans le premier, conclusif dans le second), et le succès repose là aussi sur la remarquable incertitude que les attaquants parviennent à créer dans la défense (et dans l’esprit !) des défenseurs (évidemment, rien de plus émouvant en rugby que de sentir des Anglais désorientés).

Mais la différence vient du fait que, dans la seconde attaque, seuls des trois quarts touchent le ballon. Certes, elle part de plus loin que la première (elle parcourt 110 mètres, ce qui est exceptionnel, contre environ 70 pour l’autre), et des gestes techniques davantage variés interviennent (ainsi, le coup de pied pour lui-même de Camberabero, puis son coup de pied de recentrage) – mais cette seconde action montre moins que la première le caractère organique des actions de l’équipe qui joue (dans) la pleine folie de son inspiration, avants et trois-quarts confondus, tous genres d’hommes et de tempéraments les plus divers réunis dans un même mouvement plein de vie.

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Thierry Ménissier - dans Planète ovale
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