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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 20:02

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 Giambattista Vico, 1668-1744

 

« Il est digne d’observation que, dans toutes les langues, la majeure partie des expressions relatives aux choses inanimées est constituée de métaphores tirées du corps humain et de ses parties, et des sens et des passions de l’homme. Ainsi « tête » pour cime ou commencement, « face » et dos » pour devant et derrière […]

Tout cela est une conséquence de l'axiome que nous avons énoncé plus haut selon lequel « l’homme ignorant fait de lui-même la mesure de l’univers », puisque dans les exemples cités il a fait de lui-même un monde entier. De sorte que, si la métaphysique rationnelle enseigne que « homo intelligendo fit omnia » [l'homme, en comprenant, devient toutes les choses], cette métaphysique imaginative montre que « homo non intelligendo fit omnia » [l'homme, en ne comprenant pas, devient toutes les choses] ; et peut-être qu’il y a davantage de vérité dans la seconde affirmation que dans la première, car l’homme, lorsqu’il comprend, déploie son esprit et se saisit des choses, mais, lorsqu’il ne les comprend pas, il fait les choses à partir de lui-même, et, en se transformant en elles, il devient ces choses mêmes. »


Giambattista Vico,  

La Science nouvelle.

Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations (1744),

§ 405, traduction Alain Pons légèrement modifiée (Fayard, 2001).


           

 

Dans son grand ouvrage La Science nouvelle, le philosophe napolitain Vico propose les éléments d’une nouvelle théorie de la connaissance, laquelle conduit à l’appréhension de formes pédagogiques originales. Conséquence de l’argumentation vichienne, ainsi que je vais le montrer, l’ignorance consciente d’elle-même apparaît comme un atout pour une intelligence des choses vécue et incarnée. Disposition qui apparaît remarquable pour aujourd’hui, car souvent les formations académiques dispensent tantôt des recettes supposées capables de dispenser l’apprenant d’efforts d’invention, tantôt un savoir éminent dans l’ordre de la recherche mais fort étranger à la saisie de la complexité des choses qui ne sont pas purement intellectuelles. Dans ce contexte, comme pour contrer les défauts conjugués de l'intellectualisme et de la technocratie, Vico exprime l’exigence de formuler une idée de l’intelligence.


Vico prend d’abord appui sur l’étude du langage poétique, qui est pour lui le reflet d’une forme de compréhension caractéristique des âges de l’humanité dans lesquels ne dominaient ni la pensée logico-mathématique ni la raison calculatrice des temps modernes. Précurseur de l’anthropologie (avant Lévi-Strauss et Dumézil, et dans un esprit qu’ils n’auraient pas démenti : Vico est également fasciné par la pertinence et par la profondeur de l’intelligence prérationnelle), il se livre à une enquête sur les formes d’expression de la pensée « sauvage ». Cette enquête accouche de l’idée que ces formes d’expression recouvrent des types de représentations du monde cohérentes et puissantes par leur intuition de la réalité. Moins savante et rationnelle que celle les modernes, la mentalité impliquée par ces formes n’en est pas moins très stimulante pour définir un rapport inventif au réel.

 

Vico raisonne en fait contre le sens commun : c’est bien connu, l’ignorance, lorsqu’elle s’exprime, tend souvent à juger de l’inconnu à partir du connu (et la bêtise, qui est sa version extrémiste, à réduire l’un par l’autre en usant de violence ou de mauvaise foi). Or, l’élément de nouveauté qu’apporte le philosophe, c’est la considération, détectée dans le travail effectué par le langage poétique des Anciens, que ce tour d’esprit de l’ignorance consiste à introduire dans le jugement la mesure du corps. C’est en effet par le biais de son corps que l’être primitif, intellectuellement grossier mais hyper sensible par la perception sensible, saisit la réalité du monde qui l’entoure. Le langage poétique traduit cette activité issue de l’intelligence incarnée. Livré à lui-même dans un monde indifférent et potentiellement hostile, l’homme ignorant mais conscient de ses limites et ouvert à ses propres sensations peut vivre pleinement le monde qui l’entoure. Pour lui il s’agit moins de comprendre que d’éprouver. Et par là, écrit remarquablement Vico, il devient les choses mêmes. L’intelligence poétique du monde repose sur cette capacité à sentir les situations qui se présentent au lieu de les interpréter par le biais d’un savoir préexistant. Par suite, elle est faculté d’incarner les connaissances, ce qui est le moyen d’en produire et d’en posséder réellement.

 

Ces remarques anthropologiques stimulent la réflexion pédagogique, et elles font sens en vue d’une formation valable pour l’homme d’aujourd’hui. Elles incitent à rechercher des dispositifs capables de disposer les étudiants (futurs professionnels amenés à prendre toutes sortes de décisions importantes) à être moins savants, plus sensibles, mieux disposés à éprouver le contenu émotionnel des expériences vécues. Il s’agit de vouloir une intelligence réanimée, renouvelante dans le rapport au monde,  et capable de procéder du dénuement conscient de lui-même.

 

Ainsi entendues, les remarques de Vico font écho à l’Atelier de l’imaginaire que nous avons expérimenté à Grenoble d’octobre à janvier dernier (voir ici : http://tumultieordini.over-blog.com/categorie-12497661.html) : c’est dans les moments où ils durent lâcher prise par rapport à leurs connaissances les mieux installées que les participants à l’atelier, en imaginant collectivement les protocoles qui les impliquaient corporellement, se mirent à engendrer des représentations originales pour concevoir « l’imaginaire du circuit court », objet de nos recherches. Une expérience forte : l’ignorance assumée envers (et avec) autrui, alors qu’on se fait mutuellement confiance, met sur la voie d’un système de représentation du monde en partie nouveau dans son contenu et surtout – parce que fondé sur l’expérience corporelle – vécu comme très renouvelant par les participants. Un pas vers un nouvel humanisme (car c’est en fonction d’un tel dessein que réfléchissait Vico), capable de rendre à l’homme sa propre surface sensible dans la constitution de l’intelligence, et, peut-être, de se savoir aussi complexe que la nature.

 

 


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