Totalitarismes

Lundi 25 mai 2009

UPMF – Département de philosophie

Année universitaire 2009-2010, Second semestre

Cours de philosophie politique, L3

Totalitarisme(s) et démocratie

 

Totalitarisme et démocratie selon Claude Lefort

 

L’œuvre de Lefort est une des plus importantes parmi celles qui, en poursuivant l’enquête d’Arendt, mettent le mieux en relation totalitarisme et démocratie, tout en maintenant l’idée que le caractère antonyme des deux termes. Lefort a composé  une œuvre qui est tout autant politique que de philosophie politique ; une telle dualité de registre s’explique notamment par le contexte dans lequel elle est apparue et pour lequel elle a été conçue.

Ce contexte, c’est d’abord celui de la Guerre Froide, lorsque les deux Grands s’affrontaient sur tous les plans possibles, et notamment sur celui de la prétention à proposer le meilleur régime politique et à incarner la « fin de l’histoire ». Tôt ancré dans le courant de la Gauche révolutionnaire trotskyste, Lefort s’est opposé au stalinisme, et avait fondé avec son ami le philosophe Cornélius Castoriadis le mouvement « Socialisme ou Barbarie » (mouvement révolutionnaire antistalinien, proche du marxisme des conseils, actif de 1948 à 1967). L’URSS apparaît dans ce cadre comme un système d’exploitation du travail des ouvriers, basé sur le pouvoir de la bureaucratie. On peut affirmer que le travail auquel se sont livrés les intellectuels de ce mouvement a permis pour la Gauche française une certaine démystification du marxisme.

C’est ensuite celui de la venue en France de la Gauche au pouvoir, et la réflexion sur la signification de ce fait, l’apparition d’une Gauche gouvernementale en France : le recueil d’articles intitulé L’Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire (qui comprend des textes publiés de 1957 à 1980), paru en 1981, se comprend notamment dans cette perspective.

Les questions auxquelles l’œuvre lefortienne est dédiée sont notamment celles-ci : « Pourquoi le totalitarisme est-il un phénomène majeur de notre temps, pourquoi nous met-il en demeure de sonder la nature des sociétés modernes ? » (dans « L’image du corps et le totalitarisme », in L’Invention démocratique, 1981, LGF, « Le Livre de Poche Biblio Essais », p. 173).

Ces formules coordonnent les deux aspects de la pensée de Lefort intéressants pour notre propos : nous allons successivement dégager la version lefortienne du totalitarisme, puis examiner ses propositions quant à la nature de la démocratie.

 

A propos du totalitarisme, il faut en premier lieu relever le fait que Lefort partage plusieurs idées d’Arendt :

-         L’emploi du concept de totalitarisme est pertinent pour désigner le type de pouvoir politique mais aussi la forme de rapport social qui s’est inventé dans la première partie du XXème siècle.

-         Ce type de pouvoir et cette forme de rapport social sont inouïs dans l’histoire humaine des formes de domination, et cette nouveauté requiert un effort théorique spécial pour en rendre compte. Ainsi que l’explique Arendt, « La terrible originalité du totalitarisme ne tient pas au fait qu'une « idée » nouvelle soit venue au monde, mais à ce que les actions mêmes qu'elle a inspirées constituent une rupture par rapport à toutes nos traditions : ces actions ont manifestement pulvérisé nos catégories politiques, ainsi que nos critères de jugement moral » (Hannah Arendt, « Compréhension et politique », dans La nature du totalitarisme, trad. Michèle-Irène Brudny de Launay, Paris, Payot, 2006, p. 36). 

-         La notion de totalitarisme coordonne des régimes violemment antagonistes dans l’histoire, et relevant d’idéologies contradictoires (tels que nazisme et communisme).

-         Les investigations littéraires du phénomène totalitaire sont très importantes dans la tentative de compréhension de ce dernier. Le totalitarisme renvoie moins un concept (d’ailleurs bien difficile à constituer) qu’il ne consiste en une expérience. La finesse typiquement littéraire de rendu du « vécu » de cette expérience rend donc à la philosophie politique un service fondamental. Les auteurs vers lesquels se tourne Lefort sont notamment Orwell et Soljenitsyne. Sur le premier, voir « Le corps interposé : 1984, de Georges Orwell » [publié initialement en 1984], dans Ecrire à l’épreuve du politique, Calmann-Lévy, 1992, rééd. Pocket « Agora », p. 15-36 ; sur le second, voir l’ouvrage Un homme en trop : réflexions sur L’Archipel du Goulag, Editions du Seuil, 1976. 


Sur un plan plus général, de plus, il convient de signaler l’affinité de style ou même de sensibilité philosophique entre Arendt et Lefort : l’un comme l’autre inscrivent leur réflexion de philosophie politique dans l’aire de la phénoménologie, pour laquelle il s’agit de comprendre l’expérience humaine à partir de la constitution continuée des rapports sensés que l’homme entretient avec le monde qui l’entoure. Cette sensibilité dispose les deux auteurs à accorder une grande place à la notion d’intersubjectivité ; on pourrait même dire que leur intérêt pour la dimension politique provient du fait que, parmi toutes les activités humaines, celle-ci a plus particulièrement la charge de présenter des relations humaines formellement précisées et finalisées en fonction d’un projet commun.


En revanche, Lefort se sépare d’Arendt sur quelques points plus précis :

-         Par exemple, à ses yeux, les régimes totalitaires n’ont pas besoin d’une terreur paroxystique pour se maintenir ; ainsi les pays du Bloc de l’Est sont des totalitarismes qui connaissent une terreur modérée. C’est ainsi l’idée de la « domination totale » qui se trouve de la sorte désactivée comme critère distinctif du totalitarisme, tandis qu’elle était cardinale dans la doctrine d’Arendt.

-         D’autre part, les totalitarismes trouvent dans le système bureaucratique une assise sûre pour leur domination ; Arendt avait souligné l’importance de l’administration dans le processus impérialiste de colonisation et d’instauration d’une politique de la race au XIXème siècle (dans L’impérialisme) ; Lefort reprend et surtout développe cette intuition avec ses Eléments d’une critique de la bureaucratie (Droz, 1971).

-         Enfin, Lefort a noté que derrière le refus arendtien de considérer le fascisme italien comme un totalitarisme, se jouait autre chose : une sorte d’illusion concernant la volonté « réaliste » de n’accepter comme phénomène totalitaire que des types de régimes achevés – et cela, bien que, comme Lefort le reconnaît, elle incitait à ne reconnaître le phénomène totalitaire que dans certaines périodes du nazisme et du communisme. En d’autres termes, à l’égard de l’expérience totalitaire, il convient d’adopter une position encore plus prévenue que l’était celle d’Arendt à l’encontre de la réification, de la chosification qu’induit toute conceptualisation. Voir sur ce point le texte important de la conférence prononcée par Lefort en 1996 à Zurich, intitulée « Le concept de totalitarisme », dans Claude Lefort, Le temps présent. Ecrits 1945-2005, Paris, Belin, 2007, p. 869-891.


Concernant à présent son apport théorique personnel : dans ce qu’il nomme ses « contributions à l’intelligence du totalitarisme » (ce qui est le titre de la première partie de L’Invention démocratique), Lefort explique que le totalitarisme se reconnaît :

-         au fait que l’Etat déploie des efforts pour abolir la frontière entre lui et la société civile.

-         Au fait qu’il tente de constituer un corps homogène, et qu’il déploie de ce fait une vision organiciste de la société.

-         Au fait qu’en procédant de la sorte, il tente absolument de masquer ou d’éliminer les différends qui traversent l’espace social.

-         Au fait qu’il se dote d’ennemis extérieurs divers et variés, mais selon une constante qui consiste à projeter sur un « Autre » la figuration du mal.

 

Examinons à présent la conception lefortienne de la démocratie. Cette dernière se comprend en reflet du totalitarisme. La tâche théorique à laquelle Lefort s’est attelé est, sous cet aspect, double : d’une part, il a entrepris de scruter les dangers qui guettent les démocraties réelles face aux dangers de perte de sens et de totalitarisation ; de l’autre, il a  construit une représentation philosophique de la démocratie, tel un type idéal ou un horizon régulateur. De ce point de vue, plusieurs thèses fortes sont à signaler :

1.      Une des thèses les plus connues et les plus importantes de Lefort tient dans la formule selon laquelle la démocratie correspond au « lieu vide » du pouvoir, c’est-à-dire qu’elle correspond à un espace inachevé. La démocratie est ainsi un régime étrange, et cela au moins pour deux raisons :

o       C’est un régime où, la transcendance du pouvoir s’étant évanouie, s’installe un angoissant manque de certitudes.

o       C’est un régime qui entretient un rapport étrange avec le pouvoir, à la fois extérieur et intérieur.

Ces deux constantes sont bien mises en valeur dans cet extrait d’une conférence qui traite de l’antisémitisme selon Arendt (l’antisémitisme étant précisément selon Lefort la conséquence des deux constantes) :


« La démocratie s’agence […] de telle sorte qu’en dépit de la référence à une identité commune que constituent le Peuple, la Nation, l’Etat, elle écarte la représentation d’un pouvoir incarnateur et celle d’une unité substantielle de la Société. Je ne veux pas, non plus, suggérer que la transcendance du pouvoir s’est évanouie, mais dès lors qu’elle ne saurait prendre figure, le paradoxe est qu’il se donne, à la fois, comme extérieur et comme intérieur à la société, surgissant de son sein par la voie du suffrage et se présentant comme une instance qui la domine, grâce à laquelle elle tient ensemble et se rapporte à elle-même. Qu’un tel régime soit viable, qu’une telle mise en forme et mise en scène de l’unité et de la division résistent aux événements, l’histoire de plusieurs pays en Occident nous en fournit la preuve. Sa vulnérabilité se manifeste toutefois, en même temps que son aptitude à accueillir et, en quelque sorte, à intérioriser le conflit, et l’indétermination du social. La dissolution des repères de la certitude, qui me paraît, au plus profond, accompagner l’essor de la démocratie – de ces repères qui donnaient une visibilité au corps social, à la hiérarchie de ses membres et au pouvoir qui l’incarnait (rendant lui-même manifeste le règne de la Loi au-dessus des hommes) –, cette épreuve suscite de multiples résistances qui peuvent tourner à l’aversion dans des conjonctures particulières d’insécurité. »

 

  Claude Lefort, « Hannah Arendt : antisémitisme et génocide des Juifs » [1982],

In Le temps présent. Ecrits 1945-2005, Paris, Belin, 2007, p. 525-527.

 

2.      Une autre thèse forte est qu’on reconnaît la démocratie à sa capacité à assumer la division, le conflit, sans jamais vouloir les apaiser – tel est le legs machiavélien de la pensée lefortienne, qu’il revendique dans Le travail de l’œuvre Machiavel (Gallimard, 1972).

3.      Une thèse notable est encore que la démocratie survit si et seulement si elle est capable d’institutionnaliser les différends par la construction d’une scène qui permet de l’exprimer :

 

« L'opération du suffrage et la constitution d'un nouveau type de pouvoir requièrent l'aménagement d'une scène politique, c'est-à-dire d'un espace particulier, comme à l'intérieur de la société, dans lequel se déroule d'une façon réglée la compétition entre des acteurs prétendant à l'exercice (direct ou indirect) de l'autorité politique. Scène, disons-nous, pour souligner que la compétition est conçue pour apparaître aux yeux de tous. Ainsi est monté, dans la société, le spectacle de discordances qui ne sont pas seulement de fait, mais impliquées dans sa définition. Tant que le suffrage universel n'est pas établi, l'existence de régimes d'assemblée et l'exercice de la compétition politique ne provoquent pas nécessairement un remaniement entier du système symbolique du social. Les républiques ou les monarchies constitutionnelles qui contiennent une définition de la citoyenneté fondée sur des critères non politiques peuvent encore s'accommoder du modèle d'une société organiquement hiérarchisée. Mais dès lors que la scène politique s'universalise, c'est par ce truchement que la société combine dans la même représentation l'image de son unité et celle de sa division.

            En outre, la compétition politique requiert toute une série de conditions à défaut desquelles la démocratie ne saurait s'instaurer ou survivre. Elle suppose notamment – à peine est-il nécessaire est de le rappeler – que soient reconnues et protégées par la loi la liberté d'opinion, la liberté d'association, la liberté de réunion, la libre circulation des hommes et des idées ; elle suppose encore qu'une fois le Parlement élu et le gouvernement constitué, la minorité ait part à la représentation et jouisse de moyens d'opposition, et que la majorité soit mise dans l'impossibilité de capter les moyens de contrainte de l'Etat à son profit. Autant de dispositions qui contribuent à l'institutionnalisation du conflit politique.

            Or, on peut bien juger que ce conflit ne reflète pas le conflit social [...]. mais il importe davantage d'observer qu'il en constitue une transposition et, mieux encore, qu'il le convertisse de conflit de fait en conflit de droit, le fait reconnaître en tant que tel comme constitutif de la société. » (Claude Lefort, L'invention démocratique, p. 157-158).

 

4.      Une telle ambition ne se cantonne pas à manifester une forme d’inventivité institutionnelle, même très grande. Il est nécessaire d’entendre « l’invention démocratique » sur un autre plan, à savoir sur celui de l’histoire. C’est ce que suggère l’intitulé de la seconde partie de L’Invention démocratique : il convient de « déchiffrer les signes du nouveau », en regardant avec le regard aiguisé de l’espoir les situations politiques par le biais desquels une société se libère de la domination et engendre dans le combat pour la liberté les bases d’une communauté politique renouvelée. Soit, aux différents moments où Lefort écrit, l’action des dissidents soviétiques, l’insurrection hongroise d’octobre 1956, la Pologne des années 1980 – autant de tentatives de « reculer les frontières du possible » (selon le titre du dernier article de L’Invention démocratique, consacré à la situation polonaise en 1981, p. 333).

5.      Les deux derniers points ont permis de souligner l’importance de la notion de « démocratie sauvage » pour qualifier l’esprit typiquement démocratique (voir à ce propos Miguel Abensour, « Démocratie sauvage et principe d’anarchie », Les Cahiers de Philosophie, n°18, Hiver 1994-1995, p. 125-149). La démocratie se constitue par l’acceptation de la division sociale originaire. Elle est donc « sauvage » ou elle n’est pas. Par sa nature même, elle est en effet capable de trouver dans le risque d’éclatement la source première de l’invention renouvelée de la liberté. A cet égard, elle est sauvage comme une grève peut l’être : l’aspiration à la liberté, mais aussi parfois la liberté en acte (comme geste de libération vis-à-vis de ce qui est ressenti comme oppression) surgissent spontanément des tensions sociales ; de plus, la liberté se déploie de façon désordonnée, c’est-à-dire hors de tout rapport à une autorité constituée et à des règles préétablies ; enfin, elle ne tire sa légitimité que d’elle-même : elle s’auto-institue à partir du désordre. D’une manière générale – et non plus seulement en fonction de son institution –, la démocratie peut légitimement se définir comme « le régime de la liberté », pour deux raisons : elle est par essence toujours ouverte au questionnement, à la remise en cause, elle fait de la catégorie de problème son mode de réflexion particulier ; et elle vise un idéal (par exemple celui de droits de l’Homme universellement respecté) qui fait d’elle une revendication perpétuelle de liberté.

6.      Enfin, il apparaît important de conférer à ces vues une dimension ontologique, car si le réel est ainsi vecteur de possible, c’est dû à la nature même de la réalité, qui n’est pas jamais complètement tangible, mais qui peut changer brutalement, selon la variation des temps et la capacité des hommes à orienter tout à coup leur histoire. Lefort a ainsi réfléchi le processus social et politique de libération en fonction d’une ontologie qui comprend le concept d’« esprit sauvage » (Claude Lefort, Sur une colonne absente. Ecrits autour de Merleau-Ponty, Paris, Gallimard, 1978 p. 44) : l’esprit se réveille au contact des événements, et se constitue par là même comme être. En tant que philosophe, Lefort esquisse ici les conditions d’une attitude existentielle qui est présence continuée aux événements ; ce qui est une façon très stimulante d’interpréter la thématique machiavélienne de rencontre entre la virtù et la fortuna (cf. Le Prince, chapitre XXV). De ce fait, la démocratie, qui assume dans son désordre même cette indétermination constitutive de la réalité, se trouve à la fois aux antipodes du totalitarisme et au plus près de l’énigme qu’est l’homme :

 

«  En parlant de l’homme comme une énigme pour l’homme, nous ne faisons que donner un prolongement à notre réflexion sur la démocratie moderne. L’homme, il est vrai, est insaisissable et porte la trace d’une indétermination. Par l’analyse, cependant, il se laisse constamment appréhender à travers le passé et les cultures différentes. C’est même à l’épreuve de l’insaisissable, de la rupture, de l’altérité que peut s’établir un rapport entre les hommes. Pourtant, on ne peut « positiver » l’indétermination. La nature de l’homme n’est pas d’être insaisissable, mais il y a quelque chose d’insaisissable dans l’homme qui se signale à travers les cultures et les individus et que nous nommons énigme. Ce qui me paraît être une grandeur de la démocratie, c’est qu’il y est tacitement reconnu le fait que chacun est insaisissable pour l’autre. » (Claude Lefort, « La dissolution des repères et l’enjeu démocratique » [1986], dans Le temps présent, p. 567).

Par Thierry Ménissier
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