Démocratie

Lundi 27 avril 2009

IEP Grenoble, 2ème semestre 2008-2009

Cours spécialisé de philosophie de la démocratie

 

Conclusions

 

Dans ce cours, nous avons procédé à un examen assez approfondi des problèmes qui se sont posés dans les phases de constitution du régime (gouvernement et société) démocratique, puis nous avons évoqué quelques aspects des théories contemporaines de la démocratie.

Au terme de ce parcours théorique, nous pouvons conclure en trois points :

        

Le premier regarde la définition même du régime démocratique : son histoire théorique révèle qu’il n’en existe pas un seul type possible. La notion de démocratie a successivement intégré des caractères variés, et parfois même contradictoires entre eux. Par exemple : le pouvoir des citoyens les plus humbles, le désordre des masses, la souveraineté du peuple, le régime des droits individuels et de l’Etat limité garant des libertés, le régime parlementaire. Une telle énumération appelle plusieurs commentaires : (1) au terme de sa longue histoire théorique, le terme de « démocratie » appelle un régime capable de combiner la légitimité du pouvoir collectif et le respect des droits individuels – deux aspects qui ne peuvent manquer de se trouver en tension, et parfois en contradiction. D’où ce constat que, parmi tous les régimes que l’histoire a connus, la démocratie est très probablement l’un des plus instables qui soient. (2) La notion en est si vaste que dans toute discussion approfondie, ce terme doit impérativement être précisé : à l’époque contemporaine, toutes les forces politiques ou presque dans les sociétés de type moderne sont susceptible d’être dites « démocratiques » ou favorables à la démocratie ; parfois même les calculs les moins favorables à la généralité populaire se parent de ce terme, qui est donc devenu ou redevenu idéologique (soit, dans l’acception marxiste, une représentation capable de masquer un pouvoir et employée pour le rendre supportable à ceux qu’ils dominent).  (3) L’histoire théorique de la démocratie atteste de la dimension polémique recelée par le terme : notre époque, relativement assagie sur ce point, a tendance à oublier le fait que cette notion n’a jamais fait l’objet d’un consensus, mais qu’elle a été tour à tour une interpellation péjorative (chez les Anciens et jusqu’au XVIIIème siècle – le premier auteur à considérer la démocratie comme un régime de valeur fut Condorcet), puis l’enjeu d’une lutte entre les doctrines (par exemple, dans l’opposition entre « démocratie bourgeoise » et « démocratie populaire » lors de l’époque où le marxisme était capable de s’opposer réellement à la démocratie parlementaire). Sur ce point, on peut consulter l’ouvrage, assez polémique, de Luciano Canfora, La démocratie. Histoire d’une idéologie ([2004] trad. Editions du Seuil, 2006) dont un compte-rendu est accessible sur ce blog au lien :

http://tumultieordini.over-blog.com/2-categorie-10703221.html

 

 

Le deuxième point repose la question évoquée au début du cours : une théorie normative est-elle nécessaire pour la démocratie ? Ou une théorie critique suffit-elle ? La seconde question met l’accent sur l’importance, dans un régime tel que la démocratie moderne, de se doter de grilles d’analyses pertinentes pour appréhender les stratégies des pouvoirs capables de mettre la souveraineté collective sous tutelle, ou de juguler les droits individuels. La théorie sociale (concernant des activités et des registres de l’existence tels que le travail, le régime concret des droits, la reconnaissance) peut sembler suffire. Dans le même temps, le caractère quasiment contradictoire du régime démocratique – en ce qu’il tente de concilier la souveraineté populaire et le respect des sujets de droits – rend, semble-t-il, nécessaire une théorie normative, c’est-à-dire la création d’un jeu de concepts capables de représenter et d’orienter l’action collective. D’ailleurs elle ne s’en est jamais affranchie : le contractualisme et le républicanisme, particulièrement, ont longtemps constitué pour les théories modernes le cadre de référence de l’action collective, dont on espérait qu’il pourrait produire les conditions de l’émergence du collectif légitime. De nos jours, les thèmes de la légitimité (voir par exemple Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Editions du Seuil, 2008) et de l’intérêt général sont porteurs des promesses d’une nouvelle théorie normative de la démocratie.

 

Le troisième point donne à penser sur la dimension anthropologique de notre parcours, à partir de la prise en compte de l’affect de base de la démocratie : la confiance. Le régime républicain s’était quant à lui fondé sur un affect plus substantiel, l’affect de la fraternité (de nos jours, Régis Debray continue d’incarner une telle revendication, voir Le moment fraternité, Gallimard, 2009). De son côté, la démocratie paraît impossible sans un affect plus étrange, moins évident : une confiance réciproque entre les individus et envers l’avenir, c’est-à-dire une forme de sérénité quant aux fins poursuivies par les autres et quant à la possibilité de développer nos propres fins. Mais (et c’est pourquoi la chose n’est pas du tout évidente), il ne s’agit nullement d’un apaisement harmonieux vis-à-vis de la situation d’individus séparés et éventuellement divergents quant aux fins qu’ils poursuivent, ni même de considérer que l’avenir est tout tracé. Cet aspect « affectif » a été peu développé, mais il apparaît comme un enjeu très important pour la théorie de la démocratie, puisque ce régime peut trouver dans l’examen des passions qui le dominent une manière de s’orienter dans l’avenir et d’améliorer la qualité de vie de ses sociétaires.

Sur la confiance démocratique, voir Lucien Jaume, La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme, Fayard, 2000, chapitre VI : « Le problème du fondement de la confiance ».

Sur la complexité du thème de la confiance, voir les études sociologiques et psychologiques contenues dans Vincent Mangematin et Christian Thuderoz (sous la direction de),  Des Mondes de confiance. Un concept à l'épreuve de la réalité sociale, préface de Lucien Karpik, Paris, CNRS Éditions, 2003.

Sur la remise en question de la notion implicite de confiance qui sous-tend l’actuelle démocratie parlementaire, voir l'importante contribution de Pierre Rosanvallon, La Contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance, Editions du Seuil, 2006, qui tente de renverser ce modèle. Je renvoie aussi à ma lecture et contribution critique : Thierry Ménissier, « Un traité politique pour nos nouvelles civilités. Une lecture de La Contre-démocratie de Pierre Rosanvallon », Critique, n° 731, avril 2008, p. 259-274, où, en signalant l'importance de cet ouvrage (dans sa capacité à dévoiler les ressorts de ce qui est en souffrance avec la crise de la confiance démocratique actuelle), j’exprime une série de réserves, reposant sur des doutes qui concernent à la fois la possibilité et le bien-fondé d'une « institutionnalisation » de la défiance.

Pour une tentative de penser la qualité de l’esprit public à partir des passions dominantes, voir la très belle étude de Judith Shklar, Ordinary Vices, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1984 (J. Shklar, 1928-1992, théoricienne politique d’origine juive lithuanienne, ayant fui le nazisme et ayant réalisé sa carrière universitaire aux USA, a développé une théorie politique sceptique inspirée de Montaigne et de Montesquieu, et a contribué à « humaniser » le libéralisme politique par sa théorie des passions).

 

Par Thierry Ménissier
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