PENA Grenoble – 2008-2009
Culture générale – Thierry Ménissier
Le sport et ses « nouveaux héros » dans la société contemporaine
Introduction :
· Après l’âge de la guerre, nous sommes entrés dans celui du sport : cette activité se donne comme un paradigme dominant, qui impose ses modes et ses valeurs à d’autres activités de l’existence. Il est très intéressant, sinon important, de les mettre au jour pour comprendre notre monde.
· Le sport constitue un paradigme offensif, voire agressif : les modes et valeurs qu’il véhicule tendent à destituer certains modèles traditionnels : par exemple, dans le monde du sport (à savoir : dans le monde non nécessairement ou initialement sportif, mais régi par les modes et valeurs du sport), le style de vie contemplatif paraît devoir être dévalorisé.
· Ainsi, dans sa diversité même, le sport comme paradigme socio-moral et tel qu’il est intégré dans la société individualiste, consumériste et médiatique esquisse les conditions d’une nouvelle mythologie, à taille à la fois humaine et surhumaine, et semble proposer les bases d’une éthique originale, ou d’un renouvellement de l’éthique.
· Mais en scrutant ce qu’il est tentant de nommer « l’envers du décor », il est permis de se demander de quelle logique relève cette instrumentalisation du sport, et quels intérêts elle sert.
1.Le sport dans la société contemporaine : une nouvelle mythologie et un renouvellement de l’éthique ?
1.1.Le sport comme créateur de mythe
1.1.1.Le dépassement de la condition humaine
ØL’activité sportive a de tout temps incité au dépassement des limites normales de la condition humaine : il s’est très tôt inscrit dans les usages sociaux comme une activité de préparation à la guerre, d’endurcissement des jeunes nobles dans les sociétés guerrières : Sparte, Athènes pour l’Antiquité (les activités sportives mimaient les guerrières : lancers, sauts, course, combats), la Grande-Bretagne pour la Modernité (par exemple : l’invention du rugby, destiné à forger le mental individuel et collectif de l’Armée des Indes).
Ø Les activités sportives sont médiatisées et socialement valorisées dans le sens d’un dépassement des conditions normales de l’humanité. Ainsi, dans nos sociétés, les compétitions sont-elles littéralement héroïsées : en écoutant le discours journalistique, en particulier, on dirait que la fonction symbolique dévolue au sport est d’engendrer de nouvelles épopées. Les colonnes de L’équipe ou le reportage de France Télévision aspirent à se laisser appréhender comme de nouvelles Iliade ou Odyssée : le discours narratif devient épique (transformation des émissions couvrant le Tour de France cycliste ou la finale de la Coupe du Monde de football en séquence d’émotion pure). La récompense du champion, c’est le triomphe (du point de vue social) et la gloire (du point de vue moral), exactement comme dans les sociétés antiques.
ØLe sportif qui a triomphé est surindividualisé : il représente pour l’humanité ordinaire un parangon de toutes les vertus. Exemples récents : David Douillet, Zinedine Zidane ; exemple plus anciens : Louison Bobet, Raymond Kopa, Michel Platini.
ØL’avantage de ces nouveaux héros, par rapport aux héros épiques (Hector, Achille, Ulysse), c’est qu’ils demeurent à taille humaine. On assiste en quelque sorte à un phénomène de people-isation de l’épopée par le biais du sport : le grand sportif est émouvant parce qu’il demeure un homme, et il invite à la pratique du sport des hommes humains trop humains.
1.1.2.Le dernier terrain d’aventure de l’humanité ?
ØDepuis les grandes découvertes du XVIème siècle, et de plus en plus à mesure que les TIC se développaient, il a fallu admettre que le monde se rapetissait : il est devenu très difficile de s’égarer et d’affronter la sauvagerie élémentaire de la nature ou l’angoisse de l’inconnu.
ØD’où le développement du sport comme substitut à la défaillance de l’aventure : les rallyes ont succédé aux expéditions, les courses maritimes en solitaire compensent les traversées vers l’inconnu.
ØLes sports collectifs déclinent quant à eux des aventures humaines hors du commun : dans l’adversité de la compétition, les groupes se forgent, et l’aventure sportive peut passer pour une aventure humaine, où l’homme s’affronte à l’homme et acquiert une conscience de la valeur supérieure de la communauté.
ØDans ce contexte, valorisation des meneurs d’hommes, des entraîneurs et des grands capitaines, comme de leaders charismatiques capables de conduire un groupe au bout de lui-même, de le préserver de tous les périls, et de le faire triompher : Jacques Fouroux, Aimé Jacquet, etc.
1.2.Le sport comme vecteur d’éthique :
1.2.1. Un des résultats du développement très populaire et de la médiatisation du sport : la réactivation d’un discours des vertus :
ØNotre époque est celle de l’individualisme triomphant, depuis les années 1980 explicitement. Dans ce contexte, par le biais de la valorisation des qualités des champions, l’activité sportive semble énumérer un catalogue de vertus sociales et morales.
ØLe grand sportif incarne le modèle du combattant généreux qui a triomphé autant de l’adversité que de ses concurrents, il est entour d’une aura qui dépasse largement sa discipline ; en tant que tel, il est toujours plus ou moins érigé en icône au plan moral.
ØLe catalogue des vertus issues du sport est varié, et concerne aussi bien la préparation de l’effort que son accomplissement et la réussite dans la compétition : humilité, rigueur dans l’entraînement, intelligence stratégique et créativité tactique, connaissance exacte de ses limites et ambition proportionnée à ses moyens, habileté et astuce dans le jeu proprement dit, respect des règles et de leur esprit, « fair play » à l’égard des autres, modestie dans la réussite, etc.
1.2.2.L’influence du sport sur la société : la contamination des valeurs et des modèles sportifs :
ØIl se produit un phénomène d’invasion de la société par les modèles et les valeurs sportives. Par exemple, dans l’entreprise, directions et managers promeuvent le modèle sportif comme favorable à une dynamique participative pour l’activité productive.
ØLe sport joue également un grand rôle non pas seulement dans l’éducation des jeunes générations, mais sur leur éducation, et cela à plusieurs titres : le thème « mens sana in corpore sano » qu’est censé promouvoir le sport est souvent présenté comme un idéal pour la jeunesse, et les vies de champions font rêver les enfants et adolescents, ce qui peut avoir une vertu en termes d’ascension sociale.
Transition :
· La valeur de l’activité sportive est considérable : elle offre le moyen d’une intégration des passions individuelles par le biais de la discipline physique ; elle « canalise » les pulsions de violence collectives par celui de l’affrontement ritualisé et réglé entre les nations autrefois en guerre permanente. Les grandes réunions sportives permettent même des « miracles » comme la trêve entre des belligérants, ou certains moments de grâce collective, où s’exprime de la fraternité nationale et internationale, voire une sorte de communion collective. L’activité sportive semble donc présenter un merveilleux vecteur de rassemblement entre les hommes : elle est à la fois créatrice de communauté nationale (en réactivant les mythes historiques de la patrie : Jacques Fouroux était surnommé « le petit Napoléon »), et capable d’engendrer un cosmopolitisme généreux lors des grands rassemblements mondiaux.
· Ce tableau idyllique doit probablement être nuancé à la lumière de la médiatisation dont le sport est l’objet : non seulement le discours médiatique cache autant qu’il montre, mais il constitue lui-même une pièce particulière d’un dispositif marchand plus général et global. La promotion du sport recouvre certains enjeux qu’il convient de discerner.
· Se met alors en place la possibilité d’apercevoir les coulisses du phénomène sportif.
2.Ce que recouvre en réalité l’inflation du paradigme sportif dans nos sociétés :
2.1. Le sport ne change nullement les valeurs de notre société – il n’a aucune valeur rédemptrice, quoiqu’on nous dise :
2.1.1. Le sport comme nouvel « opium du peuple » :
ØUne appréhension des choses en termes critiques est nécessaire : le phénomène sportif prend d’autant plus d’importance que la question sociale est en souffrance : les grands sports collectifs ont été mis en œuvre à grande échelle pour contenir les populations pauvres et laborieuses. Exemple du football (ou du rugby à XIII) dans le Nord de l’Angleterre et dans les cités ouvrières en France, exemple du hand ball dans l’ancien Bloc de l’Est. Ces activités constituent et ont été mis en œuvre pour constituer des dérivatifs au mécontentement populaire, des exutoires à la contestation sociale.
ØLa réalité des effets du sport est comparable à celle de la religion selon Marx, véritable opium, elle endort les mécontentements et revendication, en faisant penser à autre chose, voire en promettant un océan de béatitude et de reconnaissance aux individus abrutis.
ØExemples de manipulations par le sport : pendant la Coupe du monde de football en Argentine en 1978, on torturait dans des prisons à quelques centaines de mètres du grand stade de Buenos Aires ; la Chine et les droits de l’Homme lors des Jeux Olympiques de 2008.
2.1.2. Les passions tristes du monde du sport :
ØLes compétitions internationales ne modifient en rien la rivalité des nations, mais la transportent sur un autre plan, et en réalité l’attisent probablement. Les émotions collectives qu’elles génèrent se transforment souvent en passions tristes.
ØLes tribunes des grands sports populaires, en particulier le premier d’entre eux, le football, sont le théâtre de violence la plus sauvage, littéralement désocialisée et barbare. La dimension cathartique des manifestations sportives ne saurait cacher leur dimension parfois humainement tragique. Exemple, l’inflation du racisme dans le football italien, le hooliganisme britannique. Autre exemple : la persistance de la culture fasciste autour de certains clubs italiens, en particulier l’AS Roma.
ØLes valeurs du sport reposent sur la compétition entre les individus, et la volonté de triompher à tout prix ; l’éthique guerrière qu’il véhicule en est une parmi d’autres, certainement pas la seule ni la meilleure, et elle ne saurait être recommandée de manière absolue.
2.2. Les méfaits de l’inflation sportive :
2.2.1. La compétition médiatisée engendre le « sport business » :
ØLe développement de la « société du spectacle » engendre une industrie médiatique qui a sa logique propre et fausse les règles normales du sport.
ØLa professionnalisation engendre des risques considérables pour la santé des sportifs : leur suractivité met leur organisme en danger, d’autant plus qu’elle est « compensée » par des produits dopants masqués. Exemple du vélo, qui a les pires difficultés à sortir du cycle du dopage. Il y a un véritable « pacte faustien » du sportif, une tentation permanente d’après laquelle s’il voue son âme à la tricherie du dopage, il obtiendra la gloire médiatique et la fortune sociale. Mais comme dans le cas de Faust chez Goethe, il s’agit en réalité d’un marché de dupes : à la fin le diable triomphe toujours, et le sportif ruine sa vie et sa réputation. Exemple du cycliste Marco Pantani.
ØUne évolution récente : le développement des sports de technologie (par exemple, dans les sports de glisse, il y a une véritable inflation de matériel, mais également dans la course à pieds ou « running », qui connaît une surenchère comparable) transforme les sportifs en consommateurs. Dans le même temps, on constate que des pratiques de haute discipline connaissent une baisse considérable de fréquentation (significativement, le développement de l’escalade sur mur artificiel correspond à la désaffection de la pratique de la haute montagne). Cette évolution récente laisse apparaître le fait que le sport ne constitue nullement une alternative au mode de vie consumériste, mais qu’il en est la continuation par d’autres moyens.
2.2.2. Des valeurs douteuses qui ont pour fonction de cautionner le système social de la collusion des élites :
ØLa dimension sportive joue dans nos sociétés le même rôle que le système du « pain et des jeux » dans les sociétés antiques : les populations sont littéralement hypnotisées par le faste de nouveaux jeux du cirque, où se mêlent violence et cynisme.
ØCorrélativement, les entrepreneurs sportifs constituent une élite clientélaire d’une importance considérable pour la sphère médiatique, mais aussi pour le monde politique (exemple du club de football dont le président est Silvio Berlusconi).
ØLe sport n’échappe jamais à des logiques d’intérêt considérable, il est littéralement construit par les flux d’argent, en particulier l’argent « sale » des maffias qu’il sert à blanchir (exemple des relations entre la maffia napolitaine et le joueur argentin de football Diego Maradona).
Conclusion :
· Au niveau individuel, l’intérêt de la pratique sportive ne se discute pas ; mais tout est une question de dosage – dans la mesure où « l’individu incertain » de notre époque postmoderne peut être littéralement drogué aux stimulations sportives et aux significations médiatiques.
· Pour proposer un modèle d’éducation réussie, il est peut-être nécessaire de minorer considérablement l’importance des valeurs sportives).
· Au niveau collectif, on aurait envie de dire qu’il faut que le sport demeure amateur et provincial pour qu’il puisse sauver son âme.
· Un des enjeux de la question est de réussir à revenir à un sens véritable de l’otium ou de la skholè, termes qui désignaient en latin et en grec ancien le loisir soustrait à la nécessité, permettant de se consacrer à l’étude et à une vie véritable active (plutôt qu’agitée), où l’on peut agir sur sa destinée (voir Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, chapitre V : « L’action »).
Bibliographie :
· Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991 ; L’individu incertain, même éditeur, 1995 ; La fatigue d’être soi – dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.
· Jean Lacouture, Le rugby, c’est un monde, Paris, La Table ronde, 2007.
· Denis Moreau et Pascal Taranto (dir.), Activité physique et exercices spirituels. Essais de philosophie du sport, Paris, Vrin, 2008.
· Albrecht Sonntag, Les identités du football européen, Seyssel, Champ Vallon, 2008.
· Paul Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Le Seuil, 1976 ; « Points histoire ».
· Dossier d’articles dans la version du Monde en ligne du 1er août 2007 autour du dopage dans le Tour de France cycliste :
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