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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 04:25

Rencontres jules verne

Quatrièmes Rencontres internationales Jules Verne,

Nantes, 22-23 novembre 2012

 

 

http://rencontresjulesverne.ec-nantes.fr/

 

 

Les Rencontres Jules Verne de cette année sont consacrées au thème :

« Jules Verne, science, crises et utopies ». Voici le texte de mon intervention

 

 

 

Les "sociétés innovantes", des utopies réalisées ?

 

Thierry Ménissier

 

Professeur de philosophie, Grenoble Institut de l’Innovation

Equipe Philosophie, Langages & Cognition (EA 3699)

Université Pierre Mendès France – Grenoble 2

 

 

 

La notion d’innovation sature littéralement le discours contemporain consacré à la technologie, à l’économie et au management ; ayant depuis une dizaine ou une quinzaine d’années investi les champs de l’action productive, elle tend aujourd’hui à prendre place dans la gestion de la chose publique : l’Etat et les collectivités territoriales se dotent massivement de « directions de l’innovation » en vue de rationaliser et de réaliser les modifications internes à leur organisation, et communiquent largement en employant cette notion ainsi que la rhétorique qui lui est associée. Une telle profusion interroge et est significative ou peut-être même symptomatique d’un certain rapport de nos sociétés au changement, un rapport qu’il est nécessaire de faire parler et de comprendre pour comprendre notre époque. Plus exactement, elle invite le philosophe et l’historien des idées à réfléchir aux relations qui existent entre cette notion d’innovation et celles, fondamentales pour l’essor des idées modernes, de progrès et d’utopie.

 

Un récent rapport parlementaire définit l’innovation comme « l’art d’intégrer le meilleur état des connaissances à un moment donné dans un produit ou un service, et ce afin de répondre à un besoin exprimé par les citoyens ou la société »[1]. Volontairement large et non focalisée sur la dimension technologique, cette définition entend l’innovation, considérée comme un moyen de dynamiser la société, comme la mise en société de la connaissance, et vise de plus à arrimer les innovations particulières aux besoins explicites des individus ou des groupes sociaux.

 

Cette approche de l’innovation tend à la présenter moins comme un fait que comme un principe utile et nécessaire pour un type de société tel que la nôtre, à savoir, une société sécularisée et individualiste, démocratique et capitaliste, enfin industrielle dans le contexte de la globalisation. Une telle interprétation de l’innovation et de son importance est également sensible dans un récent appel à projets proposé deux années successives par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) qui profile la notion de « sociétés innovantes » – faisant accéder cette expression au statut de quasi-concept. Dans cette intervention, nous voulons examiner cette construction intellectuelle, tel qu’elle est articulée dans l’appel à projets de manière prospective, afin d’en évaluer ensuite la fécondité en fonction de la signification revêtue par l’aspiration des sociétés démocratiques au changement améliorant et en regard des notions modernes de progrès et d’utopie. Nantis de ces mises au point, nous pourrons adresser à Jules Verne une question qui lui aurait semblé incongrue, mais qui pour notre temps s’avère d’une importance cruciale.

 

1. L’Agence Nationale de la Recherche et la notion de « Sociétés innovantes » :

 

On rappellera que l’ANR est une agence de moyens, créée en 2005 sous la forme d’un groupement d’intérêt public, devenu depuis 2007 « établissement public à caractère administratif », et destiné à financer la recherche publique et la recherche partenariale en France. Le fonctionnement de l’Agence repose sur la publication d’appels à projets (AAP), les réponses encouragées consistant en des projets portés par une ou plusieurs équipes de recherche publiques (en partenariat éventuellement avec des industriels et des collectivités) et s'étendent sur une durée déterminée, en moyenne trois ans. En 2012, l’Agence a été dotée pour ces AAP d’un budget de 772 millions d’euros[2]. Outre les appels à projets, l'ANR finance des opérations spécifiques dans le domaine du transfert de technologie, a pour vocation le financement d'opérations de coopération internationale scientifique, et met enfin en œuvre des « ateliers de réflexion prospective » (ARP) dans le but d’aider à la construction de sa programmation scientifique. Les missions que se donne l’Agence sont les suivantes :

 

"L’Agence Nationale de la Recherche a pour mission d’augmenter la dynamique du système français de recherche et d’innovation en lui donnant davantage de souplesse. A ce titre, l’ANR doit favoriser l’émergence de nouveaux concepts, accroitre les efforts de recherche sur des priorités économiques et sociétales, intensifier les collaborations public-privé et développer les partenariats internationaux. L’ANR accompagne l’ensemble des communautés scientifiques publiques et privées. […]

L’ANR joue essentiellement un rôle d’accélérateur et d’amplificateur de thèmes de recherche qui émergent au sein des différentes communautés scientifiques, qu’il s’agisse des universités, organismes de recherche, alliances ou, dans certains cas, des entreprises en fonction de leur stratégie et de leur inventivité. […]

L’agence se fixe en effet comme objectif d’identifier, au travers d’un large processus de consultation, les thématiques qui permettront à la fois de répondre à des attentes sociétales, à des enjeux de sciences (avancement des connaissances, nouveaux domaines disciplinaires, nouveaux outils) et à des enjeux technologiques."[3]

 

Le texte de l’appel à projets intitulé « Sociétés innovantes : innovation, économie, modes de vie », soumis à la communauté scientifique à deux reprises (en 2010 puis 2011), s’inscrit très exactement dans ces ambitions[4]. Cet AAP, le point a été noté à plusieurs reprises, offre aux sciences humaines et sociales des considérables opportunités de financement, et leur accorde même un rôle important dans la dynamique de la recherche française. Or, le concept de « sociétés innovantes » qu’il profile avec un certain détail justifie en quelque sorte le rôle de l’agence destinée non pas seulement à aider la recherche à se développer (singulièrement dans les disciplines des sciences humaines et sociales), mais à l’intégrer dans une fonction sociale particulière, en promouvant de ce fait un type bien défini de société.

 

Que dit l’AAP ? Son préambule est construit sur un véritable constat de civilisation, expliquant que si la dynamique technologique propre au XXe siècle se poursuit, l’essor de la société de l’information et de la communication a changé la donne en matière de diffusion de la connaissance et d’éducation ; enfin, les mutations environnementales du XXIe siècle nous placent face à l’urgence de modifier les modes de la production. En d’autres termes, la société française doit faire face à la complexité et la recherche se trouve dans l’obligation d’intégrer cette complexité. C’est pourquoi il importe de faire se croiser les approches des sciences de la matière et de la vie, les sciences de l’ingénieur et les sciences humaines et sociales (SHS). Parmi les objectifs que se donne l’AAP on peut relever les suivants :

 

"Mieux comprendre les modes de diffusion, d’appropriation/refus des innovations, et contribuer à l’étude des processus d’intégration de la nouveauté par les individus, les groupes, les sociétés ;

Développer l’analyse des nouveaux cadres économiques et sociaux que constitue la crise, la globalisation des échanges et des pratiques, la prise en compte des contraintes écologiques, énergétiques, de ressources primaires rares et l’émergence de nouvelles technologies ;

Anticiper les mutations structurelles des sociétés, des économies ainsi que celles des comportements individuels et collectifs et développer les capacités d’une réflexion prospective sur les modalités de la transition vers de nouvelles formes d’organisation de la vie en société."

 

Il s’agit donc d’enrôler les sciences humaines et sociales, dans leur grande diversité (de la philosophie à l’économie, de l’histoire à la psychologie, du droit à la sociologie, pour ne prendre que quelques exemples de disciplines canoniques) dans un projet visant à permettre une meilleure intégration des innovations et à faire accepter la nouveauté, tout en mettant en œuvre des cadres économiques et sociaux originaux, et afin d’anticiper les mutations lourdes à venir. Dans l’hypothèse où un tel projet réussirait, il est intéressant de se demander à quoi ressemblent exactement les « sociétés innovantes », et si cette expression ne tend pas à constituer un nouveau paradigme. A la lecture de l’AAP, ces sociétés sont des sociétés pour lesquelles, à la fois, l’innovation est appréhendée de manière systémique et sa dynamique propre joue un rôle global.

 

Le texte comprend en effet une définition systémique de l’innovation, car cette dernière est appréhendée simultanément dans tous les secteurs de l’activité humaine, à savoir de la production d’énergie jusqu’à la consommation du produit ou à la jouissance du service. Il repose de plus sur l’hypothèse qu’une acceptation généralisée de l’innovation (une fois compris et levés les verrous psychologiques du refus de l’innovation, qu’ils soient individuels ou collectifs) permettra de faire face aux contraintes de notre société et d’anticiper les changements lourds et inéluctables à venir (il s’agit des « mutations structurelles de sociétés, des économies ainsi que celles des comportements individuels et collectifs »). L’innovation permet donc de faire se rencontrer des mondes hétérogènes, aux intérêts divers et contradictoires – ces mondes dont la rencontre laisse espérer une modification dans le rapport des citoyens (et plus généralement des personnes) au changement améliorant. Car un tel changement est souhaité compte tenu du caractère presque déjà obsolète du monde actuel : il s’agit aussi bien de réformer le système industriel dont le rapport à la nature faisait initialement fi de la « soutenabilité » que de préparer les personnes particulières et les groupes sociaux à pouvoir appréhender les changements du point de vue cognitif et pratique. Le texte de l’APP recouvre donc une vaste ambition, et il s’avère même plus ou moins explicitement prescriptif, au point que les synonymes d’« innovant » pourraient être des expressions telles que « soucieux de la complexité », mais également « conscient de sa propre vulnérabilité ». Le profil de la notion de « sociétés innovantes » recouvre un modèle qui porte une représentation du monde dans laquelle ce qui fait paradigme est finalement le rapport au changement : ce dernier serait en quelque sorte systématiquement intégré dans la vision des membres de la société.

 

Il est intéressant de se demander si cette notion de « sociétés innovantes » constitue seulement une invention de communication ou bien un artifice rhétorique dans le cadre d’un simple appel à projets de l’ANR, ou bien s’il engage un concept pertinent pour engager un autre rapport au changement, et si oui, lequel. Comme la modernité, rompant avec la tradition, a précipité le monde dans l’ère du changement (d’abord scientifique et technologique, puis social)[5], cette notion constitue-t-elle en quelque sorte l’achèvement de la vision moderne ?

 

2. Aspiration au changement, progrès et utopie dans les sociétés modernes :

 

L’émergence du modèle du progrès à partir du XVIIe siècle dans les œuvres des scientifiques et des philosophes[6], et avant cela l’essor de l’idée d’utopie dans les théories morales et politiques du XVIe siècle[7], semblent l’un et l’autre avoir été préparées par une très étonnante prédisposition de nos sociétés au changement. Tandis qu’en dehors de l’aire occidentale, les sociétés traditionnalistes perdurent, pourquoi nos sociétés semblent-elles si liées au changement, voire manifestent un tel désir de changement ? De plus, qu’est-ce qu’un changement véritable ? Qu’est-ce qui, derrière les perfectionnements continuels de la connaissance scientifique et les remarquables prouesses de la technologie, est réellement nouveau ? Et quelles fins réelles poursuivons-nous aujourd’hui avec la thématique de l’innovation ? S’agit-il d’une authentique confiance placée dans la valeur des connaissances scientifiques et des améliorations techniques, ou bien d’une fuite en avant afin de se divertir d’un présent trop contraint, et du plaisir pris à l’impression du changement ? A cet égard, la recommandation de Michel Serres à propos de ce qui est contemporain pourrait valoir pour ce qui est apparemment nouveau ou semble innovant :

 

"Qu’est-ce qui est contemporain ? Considérons une voiture automobile d’un modèle récent : elle forme un agrégat disparate de solutions scientifiques et techniques d’âges différents ; on peut la dater pièce à pièce : tel organe fut inventé au début du siècle, l’autre il y a dix ans et le cycle de Carnot a presque deux cents ans. Sans compter que la roue remonte au néolithique. L’ensemble n’est contemporain que par le montage, le dessin, l’habillement, parfois seulement par la vanité de la publicité."[8]

 

La prudence de Serres vaut comme un salutaire soupçon en regard de la tentation de céder au vertige du contemporain ou du nouveau, et elle agit comme une recommandation préliminaire de première importance pour une interrogation philosophique renouvelée de la notion de changement. Nous pouvons à ce propos bénéficier d’un recul appréciable en réinscrivant notre rapport à l’innovation dans la perspective plus générale de l’essor de la modernité. L’adjectif « moderne » évoque souvent les mots associés suivants : raison, science, expérimentation, progrès, Etat, système juridique, droits de l’homme, contrat social, intérêt général, etc…Être moderne, depuis Machiavel et Descartes, c’est assumer ou tenter d’assumer ces constructions rationnelles mais également ou avant cela c’est entretenir au passé un rapport de rupture. Corrélatifs de cette rupture, les concepts d’histoire, de révolution, de mutation, d’évolution, proprement inouïs avant l’essor de l’esprit moderne, ont fait bénéficier ce dernier d’une énorme puissance d’action sur les choses.

 

Par contrepoint, les sociétés prémodernes, qu’on les nomme « anciennes », « traditionnelles » ou « archaïques », engageaient un rapport au temps et à la nature fondamentalement différent, et avaient tendance à régler les problèmes qu’elles rencontraient par un recours systématique et ritualisé à la tradition – telle était la légitimité de « l’éternel hier » évoquée par Max Weber. Certes, la néophobie des Anciens (Grecs et Romains) reposait sur des déterminations très profondes dans leur rapport à la nature, qui jouait sur leur conception du logos et de la technique. Elle ne reposait pas, comme dans le fondamentalisme issu des civilisations monothéistes (Christianisme, Islam) sur un tabou absolutisé par le respect a priori d’un texte considéré comme sacré. Mais dans toutes les civilisation prémodernes,, les grands récits sacralisés qu’étaient les mythes permettaient tout à la fois la connaissance sensible et garantissaient la permanence du monde naturel[9], la structuration du rapport au temps offrant la possibilité d’évoluer dans un éternel présent[10], enfin une certaine stabilisation sociale[11].

 

Si la modernité a signifié la fin du rapport magique à la nature au profit d’une forme de rationalité méthodique, elle a également et en quelque sorte permis d’inverser le rapport de tension [passé>présent] au profit d’un nouveau rapport [présent>futur], qui pouvait sembler moins contraint, car plus favorable à la liberté de l’esprit ou en tout cas mieux propice à la créativité de la raison. La conquête du monde par la science s’est ainsi doublée de l’invention du cadre philosophique offert par l’intuition de l’historicité du devenir humain. Même la connaissance scientifique, métaphysiquement tentée de déterminer les conditions atemporelles du vrai (voir à ce propos le statut des idées innées chez Descartes), a été conçue en fonction de cette intuition.

 

L’idée de progrès en est le produit théorique le plus achevé, le plus raffiné. Elle signifie plusieurs choses différentes : une évolution générale et améliorante, une accumulation de connaissances, une représentation linéaire de l’histoire du vrai, un facteur de santé, de confort, de prospérité et de bonheur se traduisant par une ambition sociale et politique considérable. L’idéal symbolique de la modernité, à cet égard, est que la connaissance rationnelle conduit au bonheur ; le progressisme, entendu par le saint-simonisme (selon la doctrine d’Henri-Claude de Rouvroy de Saint-Simon, économiste et philosophe français, 1760-1825), s’est ainsi traduit en un espoir considérable placé dans l’industrie. La série de ces thèmes philosophiques a engendré non seulement un programme politique – celui qui fut scrupuleusement suivi par la société industrielle –, mais également une discipline de vie pour des populations entières, dans les différentes nations occidentalisées répandues sur toute la planète. Ainsi le progrès scientifique et technologique s’est-il imposé comme la matrice de l’utopie, alors que celle-ci, sans certes se montrer imperméable, depuis l’Utopie de More, aux commodités liées aux avancées de la connaissance rationnelle, ne lui était nullement assujettie.

 

C’est précisément cette idée qui se trouve aujourd’hui en crise. Dans un de ses cours à l’Ecole Polytechnique, Alain Finkielkraut explique que, tandis que la Révolution française, manifestant la capacité de l’homme moderne de prendre son destin en main, est « l’événement inaugural et même fondateur du XIXe siècle », le XXe procède d’un événement incontrôlable qui a transformé le héros moderne en soldat inconnu, l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo en 1914[12]. Si pour faire comprendre la fin de la modernité, la perte de contrôle de l’histoire apparaît un critère pertinent, prendre la mesure de la faillite de l’idée de progrès nécessite d’autres outils intellectuels, tels que la référence à l’emploi des armes techno-scientifiques de destruction massive, qui a brutalement mis en relief les mésusages de la connaissance instrumentale de la nature (connaissance chimique : le chlore en 1915 puis le gaz moutarde en 1917 à Ypres ; et physique : la réaction nucléaire des atomes en 1945 à Hiroshima et à Nagasaki). Il n’est que temps de se demander si la croyance dans le progrès est viable ou si elle relève d’un culte archaïsant et depuis quelques temps particulièrement déplacé[13].

 

Conclusion : innovation, progrès et utopie, une relation complexe :

 

Quelle utopie est possible dans un monde post-progressiste ? C’est cette question qui aurait paru incongrue à Jules Verne – si du moins on ne fait pas la part trop belle au type d’homme symbolisé par le Capitaine Nemo, cet être dont le nom est « personne » mais dans lequel se retrouve tous les scientifiques de haut niveau sensibles aux méfaits de la civilisation occidentale, plutôt nombreux à notre époque. Aujourd’hui, comme l’écrit Etienne Klein,

 

"Nous prétendons ne plus croire [au progrès], mais nous tenons encore à lui farouchement, même si ce n’est plus que de façon négative, c’est-à-dire en proportion de l’effroi que nous inspire l’idée qu’il puisse s’interrompre."[14]

 

Or, à l’époque « postmoderne » de la fin des « grands récits »[15], notre attachement pathologique à un devenir améliorant grâce à la science et à la technologie ne peut plus se réaliser dans le contexte d’une injonction à être « modernes », même radicalisée par la peur de perdre nos multiples avantages historiquement acquis. Dans le même temps, et sans doute sous l’effet d’un tel besoin, il se joue aujourd’hui comme la tentation de substituer l’innovation au progrès.  L’innovation nous laisse espérer de renouveler l’amélioration qui se tient au cœur du changement souhaitable ; saisi à travers une telle grille de lecture, on comprend mieux que, dans le soin qui a été apporté à sa rédaction, la signification de l’appel à projets « sociétés innovantes ». Ce texte programmatique mais en mal de prophétisme recouvre quelque chose comme l’aspiration à une nouvelle utopie, tel un rêve enfin adapté à notre temps : celui du changement intégré par les personnes créatives, faisant suite (si l’on adopte une échelle de temps incluant les deux derniers siècles) à ceux de la mobilisation généralisée des masses[16]. Dans ce rêve se joue certainement le test de la capacité de notre temps à rejouer à son profit le scénario de la modernité, ou mieux encore l’expérimentation de la possibilité de reprendre à nouveaux frais l’esprit des Lumières, par conséquent ce qui s’est peut-être fait de mieux dans l’âge moderne aux niveaux social, éthique et politique : il ne s’agit rien moins que de lier l’invention technologique avec les forces humaines qui la justifient et lui donnent son impulsion dans la société.

 

Les chercheurs et enseignants-chercheurs sollicités par l’ANR dans la rédaction du programme « Sociétés innovantes » ont peut-être eu le tort d’oublier que le changement améliorant aujourd’hui ne se commande plus, et que l’innovation, en général, obéit dans son surgissement à des logiques obliques très contraires à l’esprit de planification étatique ; ils se sont peut-être autorisés la liberté de proposer une utopie subliminale construite autour d’une idée implicitement normative de l’innovation. Mais ils n’ont pas eu peur de nous adresser indirectement un flot de questions tout à fait fondamentales pour notre temps : l’innovation avec tous ses caractères distinctifs (i.e. les plus créatifs) peut-elle se substituer au « vieux » concept de progrès, ou bien est-on dans l’obligation de reprendre l’esprit de ce dernier (ainsi que son ressort, l’Etat) ? Sur le plan, crucial, de la politique pédagogique, quelles capacités cognitives favoriser pour libérer le potentiel de changement qui git dans chaque individu ?[17] Qu’est-ce qu’une innovation réellement « améliorante » pour une société d’aujourd’hui, capable d’assumer les avatars de l’industrialisme et même les ironies de la sécularisation ? Quel « grand récit » peut être celui de l’innovation ainsi envisagée comme un principe ? Une idée régulatrice basée sur le « développement durable » ? Une « participation » de chacun, permettant de réaliser le programme contenu dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1948 ?[18]

 

Mais on peut également présenter ces questions sous un jour plus inquiétant : cette volonté de substitution n’est-elle pas l’indice que l’impression du changement nous est devenue vitale ? Et faute de l’arrimer à une critique axiologique et politique, ou si on ne le structure pas par une semblable critique, notre désir de changement améliorant n’est-il pas condamné à demeurer une « illusion transcendantale », au sens que Kant, dans la Critique de la Raison pure, donne à ce terme : une fiction indépassable car régulatrice de notre expérience ?

 

Pour citer ce texte :

Ménissier, Th. ; "Les "sociétés innovantes", des utopies réalisées ?", intervention aux Quatrièmes Rencontres Internationales Jules Verne, Nantes, novembre 2012.

 


[1] Claude Birraux et Jean-Yves Le Déaut, L’innovation à l’épreuve des peurs et des risques, rapport de l’Office Parlementaire d’Evaluation des Choix Scientifiques et Techniques, 2012, p. 15.

[2] Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, présentation du budget 2011-2013 (consulté le 29 octobre 2012) : http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Budget_2011/55/0/Pages_de_Presentation_budget_2011-recherche_155550.pdf

[3] Source : site de l’Agence Nationale de la Recherche (consulté le 29 octobre 2012) : http://www.agence-nationale-recherche.fr/missions-et-organisation/missions/

[4] Le texte complet de l’appel à projets est accessible à cette adresse (consulté le 29 octobre 2012) : http://www.agence-nationale-recherche.fr/fileadmin/user_upload/documents/aap/2011/aap-socinnov-2011.pdf

 

[5] Cf. Hannah Arendt, « Le concept d’histoire » dans La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, trad. sous la dir. de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1972.

[6] Cf. Pierre-André Taguieff, Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2004, chapitre II, pp. 75-95 : « Progrès, avenir, histoire : la configuration moderne ».

[7] Cf. Pierre Mesnard, L’essor de la philosophie politique au XVIe siècle, 2ème édition 1951, Paris, Editions philosophiques J. Vrin.

[8] Michel Serres, Eclaircissements. Entretiens avec Bruno Latour, Paris, Editions François Bourin, 1992, p. 72.

[9] Voir par exemple, pour le corpus amérindien : Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 ; et la série des Mythologiques, 5 vol., Paris, Plon, 1964-1971.

[10] Cf. du point de vue de l’histoire des religions, Mircea Eliade, par exemple Le mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition, Gallimard, 1969.

[11] Voir Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, Paris, Editions du Seuil, 1983.

[12] Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Paris, Gallimard, 2008, p. 202.

[13] Ainsi que se le sont, fort symboliquement, demandés au début du XXIe siècle  Jean-Michel Besnier et Dominique Bourg dans l’ouvrage qu’ils ont codirigé, Peut-on encore croire dans le progrès ?, Paris, PUF, 2000.

[14] Etienne Klein, Galilée et les Indiens. Allons-nous liquider la science ?, Paris, Flammarion, 2008, p. 93.

[15] Cf. Jean-François Lyotard, La condition post-moderne, Paris, Editions de Minuit, 1979.

 

[16] Cf. Peter Sloterdijk, Colère et temps. Essai politico-psychologique, trad. O. Mannoni, Paris, Libella-Maren Sell Edition, 2007.

[17] Cf. Alain Cadix, « Pour un redressement productif…et créatif », Libération, 11 juillet 2012, accessible à l’adresse (consulté le 29 octobre 2012) : http://www.liberation.fr/economie/2012/07/11/pour-un-redressement-productif-et-creatif_832696

[18] « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1948, article 27-1.

 

 

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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 11:10

 

 

 

 

A l’Odyssée d’Eybens, le jeudi 25 octobre 2012, à 20 h 30, j’aurai le plaisir d’animer la conférence – débat :

« Réseaux sociaux : tous connectés ? »


http://www.eybens.fr/79-odyssee-des-savoirs.htm

http://www.echosciences-grenoble.fr/agenda/reseaux-sociaux-tous-connectes

 

 

Dans le cadre de l'Odyssée des savoirs, je vais intervenir sur les réseaux sociaux et me demander ce que signifie leur adoption massive (en tant que phénomène mondial). Le débat actuel tourne autour de la question de savoir s'ils réalisent à leur manière « l'espace public » voulu par les philosophes des Lumières à l'aube de notre projet de civilisation (= émancipateurs), ou s'ils enferment les individus à la fois dans leur subjectivité et leurs communautés (= subtilement aliénants). Ce point fait effectivement question, il apparaît crucial pour que chacune de nous prenne la mesure de ce qu’il peut/doit faire ou ne pas faire, mais il semble proprement indécidable en l’état actuel de notre savoir.

Je voudrais pour ma part réfléchir à trois aspects qui pourraient passer pour particuliers mais qui contribuent à nous doter de certains points de repère.

Premier aspect : il convient de savoir  si, avec les réseaux, il s'agit effectivement d'une innovation au sens plein et entier, sachant que parfois la technologie reprend et exprime autrement des besoins ou des désirs déjà présents depuis bien longtemps – sachant aussi qu’elle permet à l’homme d’actualiser ses virtualités d’existence individuelle et collective. Alors, quoi de vraiment nouveau dans cette nouvelle forme de conversation entre amis ou collègues, ou autres ?

Deuxième aspect : le réseau permet une présentation de soi et repose sur une attente certaine en termes de reconnaissance, deux aspects que la philosophie cerne avec le concept d’identité. Quelles sont, du point de vue de cette connaissance conceptuelle qu’est la  philosophie, les modalités d’apparition sur les réseaux de l’identité, ce principe fondateur (mais aussi ce phantasme) de la pensée moderne ? Est-ce que grâce à eux elle se trouve renforcée ou amoindrie ?

Troisième aspect : on sait qu’en termes d’emprise, de mise sous tutelle ou même de contrôle, un vrai risque, dans le monde des nouvelles technologies de l’information et de la communication, plane sur les libertés privées. De ce point de vue, les réseaux, outil d’émancipation ou subtils moyens de coercition ? Et surtout, de quelles manières ?

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 14:28

Aujourd'hui et demain, 16-17 octobre 2012, nous organisons ce colloque à l'UPMF - Grenoble 2 :

 

 

scepticismes-colloque2 1349266781996-copie-1

 

Programme détaillé ici (avec les résumés des interventions) :

 

 

http://sh.upmf-grenoble.fr/actualites/recherche/scepticismes-en-politique-165301.htm?RH=U2SH

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 08:37

RPU2012 AfficheA3-copie-6

 

La santé, un enjeu majeur ?

 

Sans doute, mais pourquoi, et comment ? Sur quels plans ? Et comment agir aujourd'hui face à la maladie, cette forme intime et récurrente du mal ? Quelle santé pouvons-nous espérer ?

 

Questions d'intérêt général. Urgentes en elles-mêmes. Mais aussi cruciales pour une philosophie d'aujourd'hui, à la fois critique et normative : une philosophie efficace pour les technologies contemporaines du soin, avec toute l'expérience accumulée à ce propos depuis Hippocrate et Epicure, Montaigne et Spinoza, Nietzsche et Foucault.

 

Le retour du "philosophe médecin", dans la pleine ambition de cette tâche - soin de soi, éthique pour une existence contemporaine, guérison des maux de la civilisation.

 

Uriage, un week end, pour soigner son corps et son âme grâce à des Rencontres Philosophiques.

 

Trop beau pour être vrai ?

 

Venez nombreux.

 

 

 

http://societealpinedephilosophie.over-blog.com/categorie-12420535.html


http://rencontres-philosophiques-uriage.e-monsite.com/

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 17:46

 

Poubelle-la-Terre.jpg

 

Sur son blog écologique associé au Monde, Audrey Garric nous apprend que la Suède est aujourd’hui dans l’obligation d’importer des déchets du fait que ses capacités de recyclage sont maintenant supérieures à sa production nationale de déchets :

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2012/09/22/a-force-de-trop-recycler-la-suede-doit-importer-des-dechets/

 

 

Ce bel article possède une réelle profondeur, et je voudrais dire pourquoi. Il nous suggère qu’il est essentiel de se pencher sur le déchet. En effet, rien moins que l’ontologie, l’éthique et  la politique s’y jouent.


Ontologie : dans un ouvrage très suggestif (Des détritus, des déchets, de l’Abject. Une philosophie écologique, Synthélabo/Les Empêcheurs de penser en rond, 1997), François Dagognet avait commencé à fonder l’abjectologie, science philosophique des êtres dégradés, dégoûtants et insignifiants, classe incluant les détritus et les déchets, les objets cassés et les emballages. Le geste philosophique qu’il instituait visait à substituer au « catharisme » de l’ontologie dominante (variante du platonisme appliquée à la matière, ou désir du « pur ») une attitude résolument leibnizienne (puisque l’auteur de la Monadologie considérait que chaque portion de matière « peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un étang plein de poissons »). La matière usée et dégradée regorge d’être. Il faut apprécier la puissance de ce geste, sa pertinence pour une ontologie enfin totale.


Ethique : s’il  faut se méfier de ce qu’induisent les hiérarchies fondatrices, c’est que l’infâme et le sale ont une telle mauvaise réputation qu’elle en apparaît au final bien suspecte. On se souvient de la fine analyse de Jean-Pierre Vernant, qui remarquait dans « Le pur et l’impur », à propos des goûts et des dégoûts en Grèce ancienne, ce que recouvrent les dévalorisations culturelles en termes de tabou : « le dégoût physique de ce qui est senti comme sale traduit en même temps le crainte religieuse d’un contact interdit » (Mythes et sociétés en Grèce ancienne, Point Seuils, 1992, p. 132). Mais accepter le sale, considérer l’impur, ce n’est pas seulement dépasser certains conditionnements implicites, ni voir les choses au-delà de la manière dont on nous les a montrées, c’est aussi se mettre de plain-pied avec l’existence dans sa finitude. La véritable libération commence lorsqu’on met un terme à la recherche suspecte du sublime et qu’on considère les choses dans leur dynamisme même. Pour qui cherche la sagesse, il y a parfois plus d’intérêt à considérer l’évolution du tas de compost familial qu’à demeurer enfermé dans sa bibliothèque.

 

Politique : le mode de vie impliqué par les nouvelles pratiques écologiques nous donne à penser sur la valeur des choses. Les déchets de la consommation constituent aujourd’hui une source d’énergie – sorte de revanche de la matière seconde sur la première – et cela modifie certaines évidences liées au mode de vie industriel. Dans tout objet produit par l’homme, nous dit Marx, il y a un rapport social, c’est-à-dire qu’on peut y lire à la fois la relation entre l’homme et la nature via la technique, et le rapport de force qui s’institue entre ceux qui produisent et ceux qui exploitent la production. L’objet renvoie à une double coupure : celle, fondatrice, de l’humanité avec la nature et celle, instituée par le régime capitaliste de production, entre les hommes. Concernant la première, tout se passe comme si le recyclage engageait l’humanité dans une réconciliation avec l’environnement naturel, du fait qu’il  limite la surexploitation de ce dernier en ressources énergétiques. Mais concernant la seconde, pour l’heure la réalité dément un tel espoir : les nations développées ont mis en place un véritable business de leurs déchets toxiques à destination des pays en voie de développement. L’article d’Audrey Garric, qui suggère comment le commerce du sale est amené à se développer dans les années futures, nous invite à prendre en compte ce dernier aspect : dans la modernisation du traitement des déchets se jouent des réorganisations sociales et politiques fondamentales. L’innovation ne sera complète (et réelle) que dans une vue globale des enjeux humains et du rapport des forces en présence.

  

En photo : "Des hommes nagent près d’un tas d’ordures à Sidon, Liban" (http://traces.rmc.fr/582032/Poubelle-la-Terre/)

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 06:59

Innerarity

Récemment les Presses de l’Université Laval au Québec ont fait paraître un volume collectif consacré au philosophe basque Daniel Innerarity : Clefs pour le XXIème siècle. Lire Daniel Innerarity

(présentation sur le site Implications philosophiques ici : http://www.implications-philosophiques.org/actualite/clefs-pour-le-xxie-siecle-lire-daniel-innerarity/).

 

Je voudrais dire ceci : Innerarity est un auteur majeur pour notre temps.

 

 

Je ne dis pas cela uniquement parce que les membres du Jury du Prix des Lecteurs que nous organisons aux Rencontres Philosophiques d’Uriage ont élu lors la dernière édition son livre Ethique de l’hospitalité… Dans le village alpin de Saint-Martin d’Uriage, près de Grenoble, dans le hall du centre culturel le Belvédère, une petite plaque porte le nom du philosophe de San Sebastian et commémore désormais l’événement, à savoir l’élection d’un ouvrage philosophique excellent par un public d’amateurs éclairés.

 

Voir sur le site de Philosophies.tv l’intervention de Daniel Innerarity aux dernières Rencontres d’Uriage à propos de « la justice aujourd’hui », moment où nous partageons d’ailleurs la tribune : http://philosophies.tv/evenements.php?id=503.

 

 

Cette élection est pleine de sens – on ne trompe pas aisément le peuple, aurait dit Machiavel ! –, et elle nous ramène à notre propos : Pourquoi Innerarity est-il un auteur majeur ?

 

A mon avis pour deux raisons, l'une philosophique, l'autre politique : premièrement, il a pris le parti d’interroger philosophiquement le monde qui vient en le considérant comme profondément nouveau. Une telle orientation le conduit à observer avec une acuité remarquable un certain nombre de faits d’aujourd’hui qu’ils soient sociaux, technologiques, ou moraux. Cette attention au nouveau n’est pas si courante chez les philosophes, et elle me semble aujourd’hui une condition indispensable à l’effectivité de la pensée philosophique. Innerarity assume notamment le défi cognitif imposé par les nouvelles conditions de la diffusion de l'information.

Deuxièmement, ce parti pris est assumé sans renoncer à une ambition typique de la philosophie politique de gauche : déterminer les conditions d’une société plus juste. Les deux raisons apparaissent d’ailleurs intimement enchevêtrées dans la réflexion innerarityenne, ainsi qu’on le voit clairement dans cet extrait :

 

 

« La fonction principale de la politique est de produire et distribuer les biens collectifs qui sont indispensables au développement d’une société. Pour y parvenir, il est nécessaire de prendre une série de décisions dans un temps limité, sur la base de maigres informations et avec des moyens restreints, cela dans un milieu extraordinairement complexe que les nouvelles conditions sociales ne font que compliquer davantage. La compétence de l’homme politique réside dans cette aptitude particulière à prendre des décisions collectives dans un contexte de haute complexité. La politique est une sphère où l’on ne se contente pas de gérer, où l’on innove. Et la créativité est étroitement liée à la mise au point d’un langage capable de prendre en charge la nouveauté. C’est de ce côté que nous pourrions chercher une nouvelle manière de distinguer la gauche de la droite, le progrès de la tradition. Être progressiste, c’est être capable de découvrir des problèmes, de les nommer et de les affronter ; être conservateur, c’est masquer ses difficultés derrière des certitudes indiscutables. Une politique progressiste souligne les questions délicates que la paresse mentale veut ignorer de peur d’avoir à questionner ses schémas commodes, ses pratiques habituelles et le peu d’attention qu’elle porte à ce qui change. La véritable ligne de démarcation politique passe entre ceux qui ne se trouvent jamais que des raisons confirmant tout ce qu’ils savent déjà et ceux qui supportent l’incertitude. Les situations nouvelles rappellent à la politique qu’avant chaque réforme elle doit se demander si elle se trouve devant des problèmes faciles à résoudre ou s’il s’agit de transformations historiques qui exigent une nouvelle manière de penser. L’innovation vient toujours de ce que quelqu’un s’est demandé si ce que l’on tenait jusqu’ici pour valide pouvait s’appliquer aux nouvelles réalités. Celui qui est capable de penser le changement comme une opportunité a compris que l’érosion de certains concepts traditionnels, trop rigides et étroits, est une occasion de réinventer la politique. », Daniel Innerarity, La démocratie sans l’Etat. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes, trad. Serge Champeau, Editions Climats, 2006, p. 17-18.

 

 

Alors, pourquoi lire Innerarity ?

 

D'abord parce qu’il nous montre avec un certain courage ce que peut signifier être de gauche aujourd’hui, le courage consistant ici à éviter l’illusion (ou la démagogie) véhiculée par certains thèmes radicaux (« abolition du capitalisme »), à quoi l’on reconnaît une certaine tendance réactionnaire de la gauche.

Et du courage, il en faut quand on est de gauche pour évoquer « l’avenir libéral du socialisme », comme il le fait dans cet article de Raison publique : http://www.raison-publique.fr/L-avenir-liberal-du-socialisme.html ; et pour estimer que « le marché n’est pas un gros mot » (article d’El Pais, traduit sur le site de Globernance : http://www.globernance.org/daniel-innerarity-le-marche-n%E2%80%99est-pas-un-gros-mot/)

 

(Il me semble qu'aujourd'hui la même problématique habite la droite, entre esprit d'innovation et conservatismes variés. Il y a une pensée progressiste de droite. Notre tâche est de repenser ces catégories politiques héritées !)

 

 

Ensuite parce que tout en acceptant l’esprit d’innovation typique de notre époque, le philosophe basque nous indique qu’il existe des ressources conceptuelles importantes pour rendre le monde plus juste et plus humain. Aujourd’hui, en dépit des nouvelles formes de contrôle et de la dépendance aggravée de nos sociétés à l’état instable de l’hubris de la finance, la démocratie est en ébullition sous l’influence du plus indomptable des moyens de communication, Internet.

 

Ce qu’il faut penser, c’est la manière dont nous pouvons concilier innovation et civilisation, et c’est ce à quoi s’emploie Innerarity. Ce qui rend ce penseur important pour aujourd’hui, c’est son ambition irréductible de concevoir les ressources contemporaines (technologiques, politiques, sociales) comme autant de moyens pour un monde à la fois divers et juste.

 

Voir à ce propos deux entretiens avec Innerarity :

  • Dans la revue Spirale à propos de la justice globale et de l’immigration :

http://www.erudit.org/culture/spirale1048177/spirale1061313/16797ac.pdf

  • Avec son traducteur le philosophe bordelais Serge Champeau, où est notamment évoqué le travail réalisé dans le cadre de Globernance, l’institut de la gouvernance démocratique dont Daniel Innerarity est le directeur :

http://www.aqui.fr/cultures/internet-fait-il-sa-propre-loi-reponse-avec-daniel-innerarity-et-serge-champeau,6036.html

 

 

Pour achever ce billet, une information :

 

Daniel Innerarity reviendra à Uriage pour les troisièmes Rencontres Philosophiques : comme il est de coutume dans ce festival, en tant que lauréat du Prix, nous l’avons invité à prononcer, le 13 octobre prochain, une conférence philosophique afin qu’il nous délivre son regard sur l’année écoulée.

 

 

D'ici là, bonne lecture !

 

Ouvrages de Daniel Innerarity :

 

La démocratie sans l’Etat. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes, trad. Serge Champeau, Editions Climats, 2006 (éd. en espagnol, 2002 – le titre original était à mon avis supérieur et aurait dû être conservé tel quel : La transformacion de la politica).

 

Ethique de l’hospitalité, trad. Blanca Navarro Pardinas et Luc Vignault, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009 (éd. en espagnol sous le même titre 2001).

Une lecture de cet ouvrage par D. Desroches dans la revue Sens Public :

http://www.sens-public.org/IMG/pdf/SensPublic_DDesroches_lecture_de_D-Innerarity.pdf

 

Le futur et ses ennemis. De la confiscation de l’avenir à l’espérance politique, trad. Serge Champeau et Eric Marquer, Editions Climats, 2008 (2008).

 

Site de Globernance : http://www.globernance.org/

 

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 16:39

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Demain samedi 26 mai 2012 à la Saline Royale d'Arc et Senans

 

QUE FAIRE POUR QUE LA VOLONTE GENERALE GOUVERNE ?

 

Programme détaillé ici :

http://www.salineroyale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=186&Itemid=135


La Saline Royale et le projet de la Cité des Utopies :

http://www.salineroyale.com/

 

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 07:08

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Mon activité de recherche actuelle, méthodologiquement inspirée par mes travaux antérieurs en philosophie, en histoire des idées et en théorie politique, se regroupe autour de ces 4 thèmes (suivis de leurs déclinaisons en mots-clefs) :

  • Innovation, sociétés innovantes et territoires : l’innovation comme paradigme pour la représentation contemporaine des progrès technologiques et des transformations sociales ; évolution des politiques publiques d’innovation en Europe ; globalisation et modification des rapports de force ; géopolitique de la R & D ; revendications d’une « innovation durable ».

  • Mobilité et déplacements : évolutions technologiques et politiques des systèmes de transport ; politiques publiques et partenariats privé/public dans l’offre de mobilité ; usages et imaginaires des véhicules et des formes de motorisation ; redéfinitions de la liberté de se déplacer (« motilité »), dans son rapport à la propriété privée, publique et sociale.

  • Société de l’information, de l’expression et de la communication : la réalité augmentée, le moi, le monde et les autres ; démocratie numérique et formes de participation civique et associative ; administrations, collectivités et ouverture des données numériques publiques ; constitution épistémologique de l’usager et redéfinition des relations sociopolitiques et communautaires.

  • Libertés publiques et contrôle : mutation des formes de contrôle des populations ; biopolitique ; sécurité et liberté ; conditions et enjeux de la géolocalisation ; évolution et action des formes d’expression journalistiques et de témoignage : constitution du « Cinquième pouvoir ».

  UdG-sceau.jpg

Université Pierre Mendès France - Grenoble 2

www.upmf-grenoble.fr/

 

Grenoble Institut de l’Innovation

http://g2i.upmf-grenoble.fr/

 

Laboratoire Philosophie, Langages & Cognition, EA 3699

http://plc.upmf-grenoble.fr/

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 08:52

 

 

project-glass.jpg


Quelques remarques à propos de la vidéo du projet développé par Google de lunettes permettant d’accéder à une réalité augmentée :

http://www.youtube.com/watch?v=9c6W4CCU9M4

 

Mise en ligne le 6 avril, ce clip a été vu à ce jour près de 15 millions de fois ; en adoptant le procédé de la caméra subjective, il fait vivre au spectateur le raccourci de la journée d’un personnage appareillé de cette technologie qui permet au porteur de ces lunettes d’accéder en temps réel à des informations disponibles sur la toile, et, selon la logique du web 2.0, d’agir grâce aux divers services disponibles en ligne. Dans ce clip, la technologie est donc présentée à partir de ses usages possibles, et mieux encore : elle est exposée comme subjectivement intégrée, car liée à une existence personnelle caractérisée par ses modalités intentionnelles.

Ce point, déjà, apparaît remarquable : tout se passe comme si le clivage sujet-objet était dépassé par l’adoption d’une perspective que l’on peut qualifier de « phénoménologique ». Les intentions de la subjectivité et le caractère « objectal » de la technologie se voient en effet fondus dans un projet et dans sa réalisation. Pour persévérer avec le lexique phénoménologique, on pourrait dire que le clip met en scène la constitution du « monde » par l’intentionnalité subjective dotée de l’outil technologique. Ce que dit le clip de ce point de vue, c’est que les lunettes Google peuvent aider tout un chacun à se réaliser dans le réel grâce à l’appropriation de ce dernier par l’invention d’un monde propre. Par conséquent, la technologie n’apparaît pas seulement liée à des « commodités », ni même vectrice d’une émancipation : elle contribue manifestement à rendre le monde plus humain.

Un autre point requiert l’attention : dans la relation à autrui, les ressources propres à la réalité augmentée apparaissent sous-utilisées. Outre le fait de se doter des moyens destinés à réaliser son galant projet, le protagoniste emploie les services de la Toile pour obtenir des informations météo, pour se connecter à son agenda, pour se déplacer dans la ville, pour subvenir à ses besoins culturels. Lorsqu’il croise son ami pour prendre un café, et mieux encore lorsqu’il entre en relation avec son amoureuse, les multiples possibilités du web semblent passer au second plan. Tout se passe comme si l’agence de communication avait eu le dessein de préserver le rapport direct entre les subjectivités, en privilégiant leur apparente spontanéité et par là leur authenticité. Emerveillée par la créativité de son soupirant, la jeune femme à qui s’adresse le protagoniste lâche dans un soupir à la fin du clip « It’s Beautifull », et cette expression concerne finalement autant l’ambiance créée par le garçon (de son point de vue à elle, « féminin » et « romantique ») que le monde engendré par un tel usage de la réalité augmentée (de notre point de vue de spectateur ou de futur acheteur, du moins si l’on adopte l’injonction que nous fait Google). Or, si cette confusion est possible, si l’extase matérielle domine effectivement la fin du clip, c’est qu’imperceptiblement, le spectateur a intégré le point de vue de la demoiselle, et que la technologie sait particulièrement bien s’effacer dans son efficacité même. Bref, grâce aux lunettes Google nous sommes (re)devenus rousseauistes, puisque nous communions tout à la fois dans le rapport renouvelé aux éléments et dans la sublimation de la relation érotique.

 

 

Or, c’est précisément du point de vue de la relation à autrui que l’émergence de la réalité augmentée apparaît aussi radicalement innovante que vertigineuse : si le rapport « naturel » (spontané / authentique) à autrui a toujours été socialement déterminé et historiquement construit, il peut maintenant être artificiellement nourri. Le registre pour lequel l’agence de com engagée par Google entreprend de nous rassurer est justement celui qui est légitimement le plus inquiétant.  Qu’on en juge avec ces quelques exemples de relations sociales courantes, et pour chacune imaginons tour à tour une situation d’asymétrie (les partenaires sont inégalement servis dans l’appareillage – certains sont dotés des lunettes, d’autres non) et une situation symétrique (tous les partis sont dotés d’appareils aux performances comparables) : que se passe-t-il en pareil cas lors d’une négociation intéressée quelconque (achat d’un bien ou d’un service, discussion d’embauche, etc.) ? Dans les situations où s’exprime la relation entre fonction publique ou administration et usagers (au Tribunal, quand on déclare ses impôts, dans la pédagogie interactive en classe, de la maternelle à l’Université, ou encore lors d’une arrestation policière) ? A la guerre ? Lors des matchs de sport médiatique à fort enjeux financier ? Dans la relation familiale ? Et dans la rencontre amoureuse puis la relation érotique, justement, que nous apporte une telle augmentation ?

Un nouveau « monde humain » s’offre peut-être à nous. Il faut faire l’hypothèse que l’appareillage de réalité augmentée ne nous apporte pas quelque chose, mais qu’il est susceptible de nous transformer.  Quelle qualité de relation humaine pour les joueurs en ligne dans des environnements fortement immersifs que nous sommes en train de devenir ?

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 20:31

 

 

 

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Cliché Clara Ménissier, avril 2012

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Thierry Ménissier
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