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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 08:08

Compte-rendu de : Laurent Bègue, Psychologie du bien et du mal, Paris, Odile Jacob, 2011, 361 p.

Begue.jpg

 

Paru en version portugaise dans Ousar integrar - revista de reinserção social e prova, n.º 11, 2012: 101-102

 

Dans son ouvrage, le Professeur Bègue envisage du point de vue de la psychologie sociale certaines grandes thématiques bien connues de la philosophie morale telles que la nature du moi moral, les relations entre l’humain et l’animal relativement aux comportements sociaux, l’altruisme, l’apprentissage des normes, la rationalité des jugements moraux ou encore la tentation du mal. Ce faisant, il prend le risque de faire se rencontrer deux disciplines, la psychologie sociale et la philosophie morale, apparemment proches mais historiquement distantes et surtout épistémologiquement en désaccord. Si par ce geste, la première s’aventure en effet sur le terrain des valeurs et de l’éthique, domaine traditionnellement réservé à la seconde, elle le fait armée de sa méthodologie propre : au fil de l’analyse, les questions morales topiques sont systématiquement revisitées à la lumière de nombreux résultats d’enquête et de dispositifs expérimentaux variés mobilisant les aspects les plus divers de l’étude psychologique.

 

L’auteur substitue progressivement à la représentation courante d’une nature morale de l’humanité la thèse de la sociabilité profonde de cette dernière. La découverte d’espaces d’interaction entre l’homme et l’animal, si elle amoindrit d’une certaine manière la différence anthropologique, n’a pas pour enjeu de révéler que les animaux sont moraux, mais de mettre en lumière l’influence des comportements de groupe sur la constitution de la psychologie morale humaine (chapitre 3). L’origine sociale des conduites éthiques est confirmée par l’étude de l’apprentissage des normes et du processus de leur intériorisation. Prendre en compte le rapport entre d’une part la conduite individuelle et de l’autre le système des rétributions et des punitions permet d’apercevoir que la normativité des valeurs éthiques dépend du poids social du groupe sur les individus. Si la réflexion de Laurent Bègue semble par conséquent se teinter d’accents nietzschéens (dans La Généalogie de la morale, le philologue allemand fut en effet l’un des premiers à soupçonner que le dispositif social des punitions avait pour fin d’inculquer le sens des valeurs morales par le biais de l’intériorisation de la notion de faute), sa démarche ne s’attache nullement à une quelconque « psychologie des profondeurs », mais vise à élucider certains des tours par lesquels la socialité fondamentale de l’homme engendre les modes observables de la conduite morale. Ainsi en va-t-il du phénomène du mimétisme (chapitre 6), grâce auquel l’altruisme émerge comme dimension éthique – en d’autres termes, les conduites plus ou moins sociables ou violentes révèlent l’importance de la qualité de l’environnement dans lequel ont préalablement évolué les individus. Et, en fonction d’une logique plus subtile, la volonté d’apparaître moral ou de sembler agir moralement (au prix parfois d’une forte hypocrisie subjective) constitue une constante pour des êtres humains aux yeux desquels « l’ostracisme est [leur] hantise absolue » (p. 303). Par suite, la volonté d’appartenance à un groupe, le désir d’affiliation et le besoin de reconnaissance produisent de multiples effets. D’une part, ils contribuent à la mise en œuvre du « théâtre moral » intime sur la scène duquel chaque individu se donne un rôle avantageux (chapitre 10). De l’autre, ils constituent les ressorts des comportements de soumission à l’autorité, en particulier lorsque l’individu perd ses facultés d’autocontrôle. Et cela, bien que ce dernier ne puisse être considéré comme un rempart définitif contre l’adoption de comportements violents ou cruels, ainsi que le montre par exemple l’expérience de Milgram (dans laquelle la capacité d’autocontrôle apparaît comme un facteur aggravant en matière de soumission à l’autorité).

 

            Ce qui apparaît troublant dans l’ouvrage de Laurent Bègue, c’est qu’à la lumière de l’étude du comportement humain, les normes et principes éthiques que l’on pouvait croire les plus solidement installés ans le cœur humain (par exemple la préservation des enfants et l’empathie à l’égard des personnes manifestement vulnérables) s’avèrent, dans de nombreuses situations, incapable de guider l’action et de structurer le jugement des individus ordinaires. Particulièrement, la notion de volonté morale (d’origine théologique et philosophique) ne saurait représenter un tel principe car les phénomènes que l’on qualifie avec ce terme relèvent objectivement d’une construction toujours contingente entre des motifs subjectifs et certaines circonstances favorables. Cependant un tel constat de ne remet nullement en question l’importance de la vie morale, car, au final, « le sens moral constitue un produit adaptatif de l’évolution humaine. Nous sommes mentalement façonnés pour éprouver une forme de contentement lorsque nous agissons pour les autres » (p. 305).

Th. Ménissier

 

 

Disons que sur ces bases, le dialogue entre psychologie et philosophie est lancé !

Plus sur : http://societealpinedephilosophie.over-blog.com/

 

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Thierry Ménissier - dans Lectures
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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 15:01

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Mobilités et transport d’aujourd’hui saisis à travers le rapport entre innovation et imaginaire. Notes pour une orientation de recherche

Séminaire de recherches « Imaginaires, industrie et innovation », à l’invitation de Pierre Musso, Chaire « Modélisations des imaginaires, innovation et création » 

Jeudi 5 avril 2012 à 16 heures

Télécom Paris Tech, 46 rue Barrault, 75013 Paris, Amphi GRENAT

(En vignette : concept de véhicule urbain EN-V. de General Motors)

 

Dans cette intervention, nous partons de trois hypothèses : (1) la thématique de l’innovation constitue une catégorie permettant de penser le changement fondamental que nos sociétés contemporaines acceptent aujourd’hui comme leur principe d’action, de justification et de prospective [Ménissier 2011 a]. (2) les catégories héritées de la modernité ne correspondent plus exactement à l’ethos des sociétés contemporaines, c’est particulièrement vrai en ce qui concerne la théorie politique normative et la « discipline du citoyen » [Ménissier 2011 b]. (3) Proposer de nouvelles catégories est une tâche qui échoit à la philosophie, activité de création conceptuelle s’il en est. Or, cela n’est possible qu’à la condition de sonder les « ressources imaginaires » de notre temps, particulièrement celles des technologies d’aujourd’hui. Notre programme de recherche concerne donc les imaginaires technologiques/de la technologie [Casalegno et Machado da Silva], et s’interroge sur la catégorie de « techno-imaginaire » [Balandier et Chanial]. Constituer la philosophie nécessaire pour s’orienter dans le monde (technologique et politique) d’aujourd’hui passe par la détermination des images et des symboles qui, plus ou moins consciemment, animent déjà l’existence des individus et des groupes.

Les domaines dans lesquels cette démarche générale se concentre et vise à s’exprimer dans les années qui viennent concernent le rapport individuel et collectif à l’énergie, le déplacement routier, la société d’information, d’expression et de communication, l’habiter, enfin les modes contemporains du contrôle des populations. 

Dans cette intervention, nous voulons plus particulièrement réfléchir aux nouvelles catégories conceptuelles et imaginaires qui déterminent le rapport au transport et aux mobilités.

 

***

 

Sur le plan méthodologique, ma démarche rencontre plusieurs points délicats ; je vais en cerner plus précisément deux, le premier concernant la philosophie, le second touchant à l’imaginaire.

 

Innovation et « souveraineté » de la philosophie

 

D’abord, dans sa tentative de penser l’innovation, la philosophie se trouve aux prises avec plusieurs difficultés. Plus exactement, ce qu’on pourrait nommer sa « souveraineté » semble menacée, et doublement.

D’une part, si elle accepte se donner comme objets d’examen les technologies nouvelles ou les ruptures sociétales induites par le changement, elle doit accepter le risque d’évoluer sous l’effet de cet examen. Proposer des concepts pertinents pour l’innovation implique qu’elle se fasse « philosophie de l’innovation », si bien que, plus encore que dans toute autre forme de philosophie appliquée, elle renonce à une posture souveraine, c’est-à-dire qu’elle fasse son deuil de la tentation de se donner des concepts pérennes. Cet aspect semble faire question du point de vue de l’ambition d’universalité propre à la philosophie, ambition intimement liée à sa visée de vérité, du moins telle qu’on la conçoit traditionnellement.

 

Or, de telles difficultés s’estompent en partie si l’on adopte le point de vue, peut-être plus prudent mais non moins authentiquement philosophique, de la méthode sceptique. Tel que nous le concevons, sans qu’il renonce à une certaine visée de vérité, le scepticisme se caractérise par la reconnaissance de la pluralité et de la variété indéfinies des causes qui produisent tant les phénomènes naturels que les événements humains (sociaux, moraux ou politiques). Parce qu’ils sont issus d’une activité intellectuelle soucieuse de la complexité de la réalité, les concepts proposés par une philosophie de type sceptique constituent des outils « définitivement provisoires » et « provisoirement définitifs » (pour employer les termes avec lesquels Martial Guéroult qualifiait autrefois la « morale par provision » de Descartes) efficace en vue d’une caractérisation philosophique de l’innovation [pour un développement appliqué à la théorie politique, voir Ménissier 2011 b, chapitre 3 : « Quelle théorie normative pour la république aujourd’hui ? »].

 

D’autre part, si l’on veut penser l’innovation, pourquoi privilégier cette discipline ? L’économie, la sociologie, la science de gestion, l’histoire des techniques et même la psychologie, ne sont-elles pas fondamentalement mieux placées que la philosophie pour comprendre l’émergence des nouvelles technologies, l’apparition de nouveaux usages, ou les ruptures sociales profondes ? Il faut reconnaître que du fait de leurs méthodologies de type expérimental ou parce qu’elles sont nécessairement empiriques, ces disciplines apparaissent plus souples que la philosophie dans leur rapport au monde. Cependant, la philosophie peut, estimons-nous, apporter quelque chose de spécifique et de nouveau sur les thématiques issues de l’innovation.

 

Au-delà des inventions techniques ou des ruptures économico-sociales particulières, dans ce mot se joue en effet la qualification de ce qui change – pour des sociétés qui regardent précisément ce changement à la fois comme leur principe d’action, de justification et de prospective. Nous pensons qu’une philosophie d’aujourd’hui, observatrice des dimensions techniques, sociales et humaines de ce changement, peut contribuer à forger, sinon un concept d’innovation, du moins une représentation cohérente capable d’aider la psyché de nos contemporains, car une telle notion est tout à la fois susceptible de fournir l’idée adéquate de ce changement, d’aider à sa compréhension, voire de favoriser sa symbolisation. Or c’est là une entreprise tout à fait importante, car le rapport de nos sociétés au changement ne semble ni aisé ni apaisé.

 

Les Anciens Grecs et Romains, remarquablement cohérents sur ce point,  fournissent l’exemple de sociétés qui refusaient consciemment le changement au profit de la tradition, ainsi que le montre très bien Hannah Arendt [Arendt, 1994 : 28-57]. Tel n’est pas le cas des modernes, mais faute de catégories adéquates (compte tenu que la catégorie de progrès à bien des égards ne permet plus ni de représenter ni de comprendre et encore moins de symboliser les évolutions actuelles), nos sociétés subissent littéralement le changement qu’elles s’imposent. Parce qu’elle propose des jeux de concepts qu’elle veut adéquats à la réalité, et parce que ces jeux sont organisés en ensembles cohérents (constellations ou systèmes), la philosophie est susceptible d’offrir à notre mode de vie – c’est-à-dire, volens nolens,  au monde de l’innovation – un recul et une cohérence qui lui font actuellement défaut. Une telle attitude générale est susceptible de se compléter d’évaluations particulières concernant telles ou telles orientations de changement, des évaluations en termes de finalités et de valeurs, dont il est d’ailleurs parfaitement possible qu’elles soient critiques. Ce sont de tels enjeux qui se jouent dans l’émergence d’une conception de l’innovation non plus seulement instrumentale, mais réflexive. Nous faisons le pari que notre époque est mure pour réfléchir les changements qui l’affectent, et aussi cet autre, sans doute plus risqué que, dans les décisions qu’il leur échoit de prendre, ses acteurs économiques et politiques sont (encore) en mesure de faire de réels choix d’orientation.

 

Questions philosophiques concernant l’imaginaire

 

Ensuite, nous prenons le parti de considérer que l’apparition de concepts utiles pour la réflexion des innovations peut procéder de l’activité de l’imaginaire. Par ce terme, nous entendons la faculté créatrice qui engendre des images à partir de notre rapport au monde, images qui sont à la fois subjectivement éprouvées et collectivement constituées [Wunenburger 1997 et 2011]. Une telle faculté fournit la dynamique indispensable pour « aménager » la relation de l’humain aux nouveautés, que celles-ci soient techniques ou sociales, c’est-à-dire, dans un autre registre que celui des usages (dans un registre complémentaire), pour humaniser cette relation et lui donner du sens [Musso 2005]. Dans cette perspective, l’hypothèse qu’il existe un imaginaire technologique ou techno-imaginaire nous conduit à affronter plusieurs questions complexes.

 

Premièrement, le techno-imaginaire d’aujourd’hui, quel rapport entretient-il aux images spontanées issues du rapport naturel au corps ? Est-il susceptible de produire des images qui ne seraient plus liées à des situations vécues (ou vivables) par le corps ?

 

Ainsi, deuxièmement, la question est posée sur un plan plus général de savoir à partir de quoi nous imaginons. La science et la technologie nous permettent-elles, même partiellement, de « désincorporer » l’imagination, ou du moins de suggérer au corps de nouvelles possibilités qu’on ne saurait apercevoir à partir de son expérience ?

 

Troisièmement, comment une telle perspective nous situe-t-elle en regard de ce que la science de l’imaginaire (issue des travaux de Bachelard et de Durand) entend par « archétypes » ? Peut-on grâce aux innovations contemporaines imaginer et symboliser au-delà des archétypes connus ? L’entrée massive dans la « société numérique » et dans les réseaux (« espace non territorialisé » selon Musso, 2003) n’implique-t-elle pas, avec la virtualisation des relations, une telle évolution ? Par exemple, dans la sphère des TIC, parce que certains usages innovants se situent à la limite extrêmes des pratiques connues en matière d’expression et d’identification de soi ainsi que de rapport avec les autres, ne peut-on attendre au moins un renouvellement des archétypes ?

 

C’est nanti de tels questionnements que nous nous tournons maintenant vers notre objet, les mobilités et le transport d’aujourd’hui saisis à travers le rapport entre innovation et imaginaire.

 

***

 

         Conception moderne de la liberté et impensé de la « motilité »

 

Parmi les problèmes intellectuels que j’ai rencontrés dans mon enquête sur les concepts cardinaux de la modernité politique [Ménissier, 2011 b], il en est un qui se trouve particulièrement bousculé par les nouvelles donnes d’aujourd’hui. Il s’agit de celui qui tient à la nature de la liberté, laquelle est susceptible de ne plus correspondre aux canons théoriques hérités des « pères fondateurs » de nos modes de vie sociaux, moraux et politiques. La liberté a été conçue par la modernité comme une capacité d’action sur soi et sur le monde, propre à l’individu porteur de droits quoique liée à la puissance instituante de collectifs légitimes (le peuple, la nation). Or, si l’on veut saisir les limites ou les fragilités actuelles d’une telle conception, on gagne à la repenser avec une optique de philosophie pratique, sinon appliquée. Envisagée sous cet angle, la liberté repose en effet sur la capacité de se mouvoir ou de se déplacer.

 

Il y a ici un véritable implicite, pour ne pas dire un impensé de la philosophie moderne, en dépit de l’exemple éclatant d’un des hérauts de celle-ci, Descartes, qui en formule le concept en liaison avec son expérience personnelle de penseur vagabond : le Discours de la méthode constitue à la fois un des actes de naissance théoriques de la subjectivité moderne et le témoignage conscient d’un homme qui n’a cessé de se déplacer et surtout qui a mis en relation l’exercice de la liberté de penser et sa propre mobilité. Dès que l’on prend en compte cette dimension, dès qu’on la considère comme constitutive du concept de liberté, ce dernier inclut dans ses modes fondamentaux l’exercice du droit personnel au mouvement. Une telle affirmation est aisément accessible dans l’expérience commune : on se sent libre à partir du moment où l’on exprime ses possibilités concrètes de se déplacer, ou, dit négativement, lorsqu’on ne se perçoit pas comme entravé dans cette capacité.

 

Dans un travail spécifique, il faudrait mettre en relation les théories et concepts normatifs de la modernité avec les moyens concrets et les infra- et superstructures qui les ont rendus cohérents et progressivement actifs. Ainsi constaterait-on probablement que l’histoire de la liberté est liée à la mise en œuvre des circuits et des appareils (routes et véhicules) qui la rendent possible depuis la civilisation romaine. L’apparition et le développement massif des véhicules automobiles, particulièrement les véhicules privés, ont sans aucun doute consolidé la représentation implicite de la liberté des modernes en constituant même un style de civilisation à partir de l’automobile, à la fois réalité et symbole (Berns ; Floneau). Ainsi, dans l’ère contemporaine, s’est trouvée confortée, et même considérablement renforcée du point de vue du vécu empirique de l’individualité [Bourdin], la conception théorique de la liberté comme capacité d’action personnelle sous-entendant la mobilité – capacité que l’on pourrait résumer à celle de « motilité », si l’on entend par ce terme la mobilité spatiale des hommes envisagée dans ses conditions socio-politiques matérielles [Kaufmann : 125-128].

 

Dépassement des problématiques héritées dans un contexte de transitions contraintes

 

Certaines nouvelles donnes obligent aujourd’hui à repenser le rapport typiquement moderne qui s’est établi entre motilité des individus et systèmes de transport. Ces nouvelles donnes s’inscrivent dans des problématiques héritées actuellement en mutation sur les plans technologiques, politiques et géopolitiques, et concernent le contexte des transitions que notre époque est contrainte de négocier – ces deux plans, les problématiques héritées et les transitions contraintes, étant nécessairement, dans un futur si proche qu’il empiète sur notre présent à concevoir simultanément.

 

Les problématiques technologiques, politiques et géopolitiques, d’abord, posent un certain nombre de questions cruciales pour l’avenir. Si la notion philosophique de la liberté se trouve consolidée par l’usage (et particulièrement par l’usage privatif) de véhicules, la question est posée sur le plan technologique de savoir quels peuvent être les véhicules de demain, et également quels moteurs seront amenés à les propulser – sachant que la solution de motorisation du « tout thermique » est déjà en train d’être dépassée. Sur le plan politique, quelles doivent être les structures d’organisation capables d’organiser leur circulation, quels « systèmes de transport » associant puissance publique, collectivités territoriales et investissements privés – compte tenu du fait que les consortiums associant ces entités aux finalités variées ont largement commencé à se substituer à l’autorité régalienne unique de l’Etat ? Enfin sur le plan géopolitique, quelle nouvelle carte internationale des rapports de force l’évolution des problématiques héritées fait-elle émerger ? Sachant que l’on a connaît assez précisément les effets politiques et géopolitiques d’une mutation d’un système d’énergie à un autre à partir de l’histoire concrète de l’émergence de la « pétrocratie » [Mitchell], quels bouleversements globaux se préparent dans cette évolution ?

 

Les transitions contraintes, ensuite, sont celles de l’énergie et de l’environnement ; elles impliquent, avec la sortie du système exclusif de l’énergie fossile, la diversification des sources d’énergie et surtout le développement d’un rapport durable ou soutenable à celles-ci. Cette situation se double d’une perspective  qui renouvelle la question des mobilités : le développement depuis une dizaine d’années de la « démocratie numérique » [Vanbremeersch]. En effet, plusieurs problématiques évoquées plus haut se trouvent modifiées de manière originale sous l’effet des solutions envisagées pour répondre au besoin de transitions.

 

Je veux juste fournir ici trois pistes. Premièrement, le développement des smart grids (réseaux de distribution d’électricité intelligents) peut par exemple engendrer des situations très nouvelles, du fait qu’ils sont susceptibles de combiner une production d’énergie renouvelable issue de pays émergents et les réseaux de distribution mis en œuvre par les « vieilles » nations souveraines, et parce qu’ils transforment profondément le rapport individuel des citoyens à l’énergie (de simples consommateurs qu’ils étaient, ils deviennent également producteurs et distributeurs).

 

Deuxièmement, et pour en revenir au transport et à la motilité individuelle, la convergence entre automobile et numérique stimule l’imagination. Récemment, dans un article très stimulant, Selma Fortin a réfléchi aux échanges possibles et aux hybridations entre représentations du véhicule privatif et usages du Smartphone [Fortin]. Le premier, envisagé d’après la logique du second, devient le vecteur d’un pilotage de soi-même en fonction des applications dont on dispose. 

 

Troisièmement, l’intelligence embarquée dans les véhicules [voir par exemple Apolinarski] modifie la donne en matière de comportement des usagers des transports, qu’il s’agisse, selon un spectre très vaste, des diverses modalités de « systèmes de transport intelligent » (ITS) renouvelant le type d’informations dont disposent les conducteurs, ou bien des véhicules auto- ou télépilotés comme dans le concept des Google cars « Autonomous Driving ». Les évolutions possibles portent aussi bien sur les nouvelles formes de décision prises par les usagers que sur les modes originaux de contrôle des populations par le biais du transport assisté. Dans le même temps, et en partie de manière corrélative, la perception du phénomène accidentel n’a cessé de se transformer, sous l’effet de plusieurs facteurs différents [voir Bardet]. A l’heure actuelle, nous ne pouvons pas savoir exactement dans quelle direction va évoluer la relation des usagers tant à l’espace privé de leur véhicule qu’à l’espace public du déplacement. Cependant, il est permis d’attendre une modification des lignes dans la représentation par chacun de sa motilité et par suite de sa propre liberté, dans une relation probablement originale avec la notion de responsabilité [Gilbert].

 

Dans quelle mesure de telles évolutions sont-elles susceptibles d’agir sur la reformulation du concept de liberté ? La question nous apparait aussi ouverte que stimulante.

 

L’imaginaire de la motilité renouvelé par la pratique d’internet ?

 

Dans le même temps, l’imaginaire du voyage a commencé à se renouveler. Sur un terme long, des évolutions sont apparues dans la littérature, attestant de tendances qui modifient le patrimoine des représentations poétiques héritées [Barrère et Martuccelli]. Plus récemment, l’expérience maintenant quotidienne d’Internet par des millions d’utilisateurs a commencé à renouveler l’imaginaire du voyage [Hugon]. D’après ce dernier auteur (qui ne prend toutefois pas en compte les aspects, pourtant cruciaux, de la géolocalisation), il apparaît que l’expérience de la « navigation » numérique renouvelle la tension entre organiser ou planifier et déambuler, ou entre repérer/être repéré et échapper ou se dérober.

 

De manière heuristique, on se bornera ici à quelques remarques :

(1) le transport ou le véhicule de demain – mais déjà dans plusieurs expériences d’aujourd’hui – intègrent la socialité numérique des voyageurs (conducteurs et passagers). Le covoiturage connaît par exemple un essor sans précédent du fait de l’utilisation des Smartphones. Le lien social qui se trouve en permanence recréé (ou en tout cas sans cesse recherché) sur les réseaux est sans aucun doute appelé à sans cesse davantage « contaminer » et à « hybrider » les déplacements physiques.

(2) Il importe de se demander ce que signifie d’être connecté au monde « global » via la Toile et ses réseaux, tout en se déplaçant « localement ». Faut-il dire, ainsi que le suggèrent Barrère et Martucelli en relevant des traces d’une telle évolution de la littérature romanesque contemporaine, que les déplacements physiques, quelle que soit leur échelle, s’effectueront désormais sans « dehors » [Barrère et Martucelli : 66-69], c’est-à-dire sans dépaysement ni exotisme ?

(3) La convergence entre les problématiques du transport et celles de l’information numérique permet d’en intégrer d’autres, importantes pour notre époque mais initialement étrangères à ces deux registres : tout particulièrement, celle de la santé nous semble d’une importance considérable. En effet, l’électronique et mieux encore l’intelligence embarquée offrent l’opportunité de transformer les véhicules privatifs et collectifs en centres de diagnostic et même de soins. Une telle représentation du véhicule (surtout privatif) se trouve évidemment en fort contraste avec celle qui le considère comme le moyen privilégié de l’aventure, du risque, voire de la mise radicale en danger. Elle correspond toutefois avec l’apparition de populations pour laquelle la sécurité au volant constitue un enjeu fondamental. Quoi qu’il en soit, des interactions complexes entre l’homme et la machine sont à cet égard en cours de développement chez les constructeurs automobiles ; en tout état de cause, cela nous conduit à regarder le domaine du déplacement et du transport comme un des mondes où peut se jouer une étape importante de la cyborg-isation de l’humain. Sur le plan réel comme sur celui de l’imaginaire, les centaures mécaniques et les centaures électroniques sont appelés à se conjuguer en vue d’augmentations nouvelles et inédites.

 

Si l’on intègre enfin à de telles remarques la dimension de la géolocalisation, on peut ajouter ceci : les évolutions liées au repérage électronique des déplacements (véhicules variés ou corps humains) peuvent être référées aussi bien à des nouvelles formes de contrôle qu’à un renouvellement souhaitable des problématiques de sécurité. Dans la première dimension, il est à noter que les productions imaginaires contemporaines sont infiniment plus constituées que les concepts dont nous disposons à l’heure actuelle (nous pensons en particulier aux innombrables romans et films de science-fiction qui évoquent ou développent ces aspects) – en dépit d’inquiétudes explicitement formulées à propos des risques encourus pour les libertés individuelles et publiques, le stock de concepts à la fois critiques et normatifs pour appréhender intellectuellement les nouvelles donnes du contrôle apparaît encore mince [voir par exemple le constat établi par Chardel & Périès] – en dépit de telles limites, de nouvelles conceptualités apparaissent, ainsi les notions originales de « catopticon », de « sousveillance » et d’« équiveillance » [voir par exemple Ganascia 2009 et 2010]. Du côté des problématiques de sécurité, les progrès de la géolocalisation laissent espérer pour les entreprises des bénéfices en termes de « géosécurisation » [voir un exemple avec Marchais-Roubelat & Roubelat].

 

Interrogations sur la capacité de renouvellement de l’imaginaire des transports

 

En dépit de l’apport des mobilités numériques à la motilité, l’imaginaire des transports paraît devoir demeurer attaché à des représentations anciennes. Il existe des probablement dans la faculté d’imaginaire des archétypes spécifiques intimement liés à l’expérience du corps propre et aux limites de celui-ci, tels celui du vol magique ou de la fluidité intégrale. De son côté, l’imaginaire technologique peine manifestement à renouveler les représentations sur lesquelles il s’appuie. Ainsi, Jacques Véron soulignait-il en mars 2009 sur le blog Transit-City / Urban & Mobile Think Tank que la plupart des modèles proposés par les prospecteurs au titre de paradigms pour les mobilités futures correspondent à des standards produits dans les années 1950 [http://transit-city.blogspot.fr/2009/03/cest-cela-demain.html]. 

 

Il est tout de même remarquable que, nonobstant de telles permanences ou blocages, certaines représentations du déplacement sont susceptibles d’évoluer sous l’effet de l’expérience numérique. Un point commun à de nombreuses figures de l’imaginaire du transport réside dans le désir de grande ou de très grande vitesse. Celle-ci promet de conférer une incomparable ivresse (au point que le désir de vitesse communique étrangement avec le désir sexuel), notamment parce que semble s’opérer grâce à elle une forme de dématérialisation, et par suite d’abolition des contraintes corporelles. Or, à cet égard, la conscience s’impose progressivement que la vitesse de la diffusion et de l’échange de l’information est infiniment supérieure à la vitesse de déplacement des véhicules physiques. En fonction de ce constat, les « centaures numériques » que sont les individus connectés sont à la fois bien plus rapides que tous les individus physiquement « motiles ». Le sentiment qu’ils peuvent avoir de leur mobilité est incomparablement supérieur à celui des « fous du volant » ; il n’y a rien de contradictoire à considérer que le plaisir de piloter et même celui de se mettre en danger sont compris dans ces évolutions – tout semble dépendre en la matière de la qualité de l’environnement de simulation. Une analyse cohérente des effets de ce déplacement des représentations poussera l’examen de la transformation des adeptes d’émotions fortes dans leur véhicule privé en utilisateurs de simulateurs. Le goût de la mobilité – dans ses formes extrêmes, mais pas seulement – est-il susceptible de s’accommoder de l’adoption massive de simulateurs ? La problématique de la mobilité, si on l’appréhende du point de vue des subjectivités, peut évoluer en fonction de la « philosophie des jeux vidéo » qui est celle de notre temps [Triclot].

 

***

 

Je terminerai cette intervention par deux questions.

La première concerne l’évolution de l’imaginaire de la mobilité. Il est tout-à-fait possible que l’imaginaire des déplacements obéisse à des images archaïques, fortement ancrées dans l’expérience du corps, et par suite difficilement dépassables. Cependant, la pratique massive d’internet n’offre-t-elle pas l’opportunité non pas d’un dépassement, mais d’un « débordement » ou d’un « relai » des expériences de motilité par un imaginaire désormais dynamisé par le sentiment ou même par l’expérience d’ubiquité que procure la Toile ?

 

Je reviendrai enfin au plan de la philosophie politique : tandis que des prises de position parfois virulentes agitent l’espace public quant à la nécessité de dépasser le système de l’automobile [Blanchard & Nadeau], comment concevoir les conditions concrètes et le système mental qui permettra à chacun d’exercer son « droit à la mobilité libre et durable » [Kaplan & Marzloff], droit sans le respect duquel, dans la tradition occidentale du moins, il ne saurait y avoir de subjectivité reconnue et heureuse ? 

     

***

 

Bibliographie :

 

Apolinarski Xavier, Transports terrestres : l'essor de l'électronique embarquée (Programme de recherche et d’innovation dans les transports terrestres – PREDIT), Paris, La Documentation française, 2007.

 

Arendt Hannah, La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, traduit sous la dir. de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1994.

 

Balandier Georges & Chanial Philippe, « Entretien avec Georges Balandier », Quaderni, n°23, Printemps 1994, p. 119-132.

Bardet Fabrice, « Quand les constructeurs automobiles façonnent la sécurité routière. La médiatisation des accidents de la route aux Etats-Unis », Réseaux, 2008/1 n° 147, p. 87-113.

 

Barrère Anne & Martuccelli Danilo, « La modernité et l'imaginaire de la mobilité : l'inflexion contemporaine », Cahiers internationaux de sociologie, 2005/1 n° 118, p. 55-79.

 

Berns Jean-Jacques, Le véhicule des dieux. Archéologie de l’automobile, Paris, Desjonquères, 2003.

 

Blanchard Martin & Nadeau Christian, Cul de sac : l’impasse de la voiture en milieu urbain, Montréal, Héliotropes, 2007.

 

Bourdin Alain, « L’individualisme à l’heure de la mobilité généralisée », in Allemand Sylvain, Ascher François, et Lévy Jacques (dir.), Le sens du mouvement, Paris, Belin, p. 91-98, 2004.

 

Casalegno Federico & Machado da Silva Juremir, « Technologies de l’imaginaire et imaginaires technologiques »,  article soumis pour publication dans « Les cahiers de l`Imaginaire », accessible à l’adresse : http://www.mit.edu/~fca/papers/technoimaginaire.pdf

 

Chardel Pierre-Antoine & Fériès Gabriel, « Contrôle, exceptionnalité et coercition à l’ère des réseaux », dans Chardel Pierre-Antoine & Rockhill Gabriel, dir., Technologies de contrôle dans la mondialisation : enjeux politiques, éthiques et esthétiques, Paris, Editions Kimé, 2009, p. 25-39.

 

Floneau Matthieu, Les cultures du volant. Essai sur les mondes de l’automobilisme, XIXe-XXIe siècles, Paris, Editions Autrement, 2008.

Fortin Selma, « Véhicule électrique vs. Smartphone. Usages et imaginaires du combiné e-voiture/iPhone », Strabic.fr, Saison 3 : « Imaginaires technologiques », article accessible à l’adresse : http://strabic.fr/Vehicule-electrique-vs-smartphone.html#nb1.

 

Ganascia Jean-Gabriel, Voir et pouvoir : qui nous surveille ?, Paris, Éd. du Pommier, 2009.

 

Ganascia Jean-Gabriel, “The generalized sousveillance society”, Social Science Information, September 2010 vol. 49 n°3, p. 489-507.

 

Gilbert Claude, « Quand l'acte de conduite se résume à bien se conduire. À propos du cadrage du problème « sécurité routière » », Réseaux, 2008/1 n° 147, p. 21-48.

 

Hugon Stéphane, Circumnavigations. L’imaginaire du voyage dans l’expérience internet, Paris, CNRS Editions, 2010.

 

Kaplan Daniel & Marzloff Bruno, Pour une mobilité plus libre et plus durable, FYP Editions et FING, 2008.

 

Kaufmann Vincent, « Mobilités et réversibilités : vers des sociétés plus fluides ? », Cahiers Internationaux de sociologie, 2005/1, n°118, p. 119-135.

 

Marchais-Roubelat Anne & Roubelat Fabrice, « Géolocalisation et géosécurisation : enjeux et perspectives. Entretien avec Frédéric Couffignal, responsable des projets marketing internet et nouvelles technologies à la MAIF », Flux, 2010/3 n° 81, p. 79-83.

 

Ménissier Thierry, 2011 a : « Philosophie et innovation, ou philosophie de l’innovation ? », Klesis, n°18/2011, p. 10-27, article accessible à l’adresse : http://www.revue-klesis.org/pdf/Varia02MenissierInnovation.pdf

 

Ménissier Thierry, 2011 b : La Liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la République, Grenoble, PUG, 2011.

 

Mitchell Timothy, Petrocratia. La démocratie à l’âge du carbone, traduit de l’américain par Nicolas Vieillecaszes, introduction de Vincent Julien, Alfortville, Edition Eres, coll. « Chercheurs d’ère », 2011.

 

Musso Pierre, dir., Réseaux et société, Paris, PUF, 2003.

 

Musso Pierre, Fabriquer le Futur, l'imaginaire au service de l'innovation, Village Mondial, 2005.

 

Triclot Mathieu, Philosophie des jeux vidéo, Editions La Découverte, Label « Zones », 2011.

 

Vanbremeersch Nicolas, De la démocratie numérique, Paris, Editions du Seuil/Presses de Science Po, 2009.

 

Wunenburger Jean-Jacques, Philosophie des images, Paris, PUF, 1997.

 

Wunenburger Jean-Jacques, L’imagination mode d’emploi ? Une science de l’imaginaire au service de la créativité, Paris, Editions Manucius, coll. « Modélisation des imaginaires. Innovation et création », 2011.

 

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 12:40

Une recension de Sophie Guérard de Latour dans La Vie des Idées


« La République, un projet d’avenir »

 

http://www.laviedesidees.fr/La-Republique-un-projet-d-avenir.html

 

 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 09:29
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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 16:39

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3èmes Rencontres Internationales TTT3

Hybride, Hybridation, Hybridité. Les territoires et les organisations à l’épreuve de l’hybridation

Grenoble, Cité des Territoires, 28-29 mars 2012

http://ttt3-grenoble.sciencesconf.org/

 

On assiste à un éclatement des temps sociaux, des territoires de vie et des mobilités. Les statuts changent, les échelles et les frontières deviennent plus floues. L’irruption des TIC brouille les rapports entre l’espace et le temps, l’ici et l’ailleurs, le réel et le virtuel, l’individu et les communautés. L’effacement progressif de l’unité de temps, de lieu et d’action des institutions oblige à de nouveaux assemblages. Le « big-bang » des organisations et des territoires entraîne de nouvelles recompositions et nécessite d’autres alliages, alliances ou coalitions.

Métissage, multi-appartenance, hybridation des espaces, des temps et des pratiques deviennent des figures courantes du monde contemporain. L’individu devient « polytopique » et les nouveaux espaces qu’il produit définissent de nouvelles hétérotopies qui hébergent d’autres imaginaires. Les frontières entre temps de travail et temps de loisirs s’effacent. Les métiers uniques laissent la place à des « portefeuilles d'activités ». Le temps du voyage devient parfois un temps de travail (et vice versa). L’appartement se fait hôtel, la ville se transforme en station touristique, alors que la station s’urbanise. On distingue de moins en moins la résidence secondaire de l’habitation principale. Les campings sont habités à l’année et pour quelques heures certains musées deviennent bibliothèques. A Paris, en été, la voie sur berges se transforme en plage alors qu’en hiver la place de la mairie accueille une patinoire. Sur les marges, les délaissés urbains produits par la ville postmoderne sont investis par les exclus qui font mentir l’hypothèse des « non-lieux ». Face à la fonctionnalité et à la spécialisation stérilisante des espaces et des temps, des « tiers lieux » et des « tiers temps » émergent qui réinventent la fonction même des territoires comme lieu de maximisation des interactions, lieu de croisements et de frottements : cafés transformés en bibliothèques, laveries automatiques métamorphosées en café, pépinières associant entrepreneurs et artistes mais aussi toitures transformées en jardins, écomusées ou parcs d’attractions habités, etc. Les nuits urbaines deviennent des jours ou des « non-jours ». Les statuts des individus en mouvement se brouillent en termes de nationalités, d'identités, d'appartenances et de fonctions.  Les frontières entre homme et animal vacillent au point que l'on parle désormais de « droit » pour les seconds. Les prothèses techniques qui nous aident à vivre pénètrent nos corps, faisant surgir la figure du cyborg. Avec l’informatique ubiquitaire, les objets qui remettent constamment à jour leur localisation dans le temps et l’espace, deviennent des produits et services hybrides, des assemblages chimériques combinant des éléments stables et instables. De nouvelles coalitions territoriales multi-scalaires s'inventent à la frontière ou dans l’entre-deux. Des hybrides territoriaux émergent autour de politiques publiques inter-territoriales capables de combiner plusieurs objectifs du développement durable et de répondre à des besoins collectifs jusqu’ici indépendants.

Dans cette société complexe, la tendance est aux alliances et aux collaborations (co-opération, co-conception, co-développement, co-habitation, co-voiturage mais aussi inter et trans-disciplinarité…) qui font émerger des méthodes, des objets, des pratiques et des identités nouvelles. En ce sens, l’inter-culturalité devient une obligation et une nouvelle posture.

Le territoire est au cœur de ces recompositions et hybridations qui convoquent le sensible et l’éphémère. De nouvelles figures émergent, de nouvelles scènes et de nouvelles modalités de coopération apparaissent à différentes échelles et selon des modalités plurielles. Pour répondre aux enjeux, des croisements s’opèrent, des hybridations deviennent possibles. Des artistes se rêvent urbanistes alors que des urbanistes en appellent au sensible et à la créativité. La ville « s’ensauvage » et la nature s’urbanise. De nouvelles questions se posent qui concernent les territoires, les organisations, les pratiques, les individus et les groupes. La complexité des situations, l’imbrication des échelles, la multitude des acteurs concernés nous obligent à changer de regard pour répondre aux défis, imaginer et construire ensemble les modes de vie et les formes de la société de demain dans et par de nouveaux territoires.

Ces mutations qui bouleversent nos habitudes nous invitent à imaginer d’autres formes d’intelligence collective pour observer et comprendre les mutations, analyser les hybrides sociétaux et territoriaux qui émergent et construire de nouveaux modes de collaborations pour la recherche et pour la fabrique des territoires. Nous pensons ouverts et féconds les chemins de l’hybridation aux frontières de la recherche et des pratiques professionnelles, des sciences du territoire et des autres disciplines.

Hybridation, croisement, mixage, métissage, inter-relations (…) Comment dire et analyser le composite ? Quelles sont les significations dans la pensée et la pratique scientifique ? L'émergence de ce concept dans le champ des sciences du territoire (donc de la géographie, de l’urbanisme, de l’aménagement, de l’histoire, de l’architecture, de l’anthropologie et de nombreuses autres sciences sociales, …) traduit la nécessité de penser les articulations, les relations et les imbrications entre objets scientifiques (territoire/réseau, inter-territorialité, entre-deux...). Elle permet de revisiter ces objets aussi bien que les pratiques et les principes de catégorisation.

Dans le cadre d’une approche interdisciplinaire, les sciences du territoire ont besoin de s’approprier la richesse d’un concept, de réfléchir aux conséquences épistémologiques, de confronter les approches et les modes de construction de ces objets hybrides, de mesurer leur intérêt et de discuter de leur pertinence.

Qu’est-ce qu’un hybride ? Quelles sont les hybridations à l’œuvre ? Peut-on parler d’hybridité ? Quel intérêt du concept pour les sciences du territoire ? Comment s’en saisir ?

Luc Gwiazdzinski, Responsable scientifique

Ce sont là quelques questions qui seront traitées au cours de ce colloque à partir des communications soumises et des présentations de personnalités de disciplines et d’univers différents. 

 

Intervenants : G. Amar, M. Arnaud, P. Amphoux, B. Andrieu, M.C. Bordeaux, N. Boudjelida, D. Bougnoux, J-P. Boutinet, V. Berdoulay, F. Beau, J-M. Besnier, A. Berthoz, A. Berque, S. Bonfiglioli (Italie), D. Breznitz (USA), A. Conjard, S. Cordobes, M. Colleoni (Italie), N. Cattan, P. Chamoiseau, A. Charlot, L. Chicoineau, P. Cinquin, P. Claval, A. Dalmasso, M. Desvigne, R. Favier, C. Ferrari,  A. Gallais, P. Gordiani, , M. Gravari Barbas, S. Gros, E. Hermange, F. Jegou (Belgique), M. Le Floch, J. Gomez Mendoza (Espagne), F. Jaureguiberry, A-S. Jacques, D. Kaplan, Y. Kersalé, P. Mallein, F. Martin-Juchat, C. Maumi , T. Menissier, Y. Moulier-Boutang, P. Mouillon, L. Petit, C. Pontier, G. Rabin, M. Roche, J. Roinat, T. Nghien, A. Sanchez Majas (Suisse), H. Torgue, A. Turco (Italie), J. Viard, J-J. Wunenburger, C. Younes, T. Zeldin (GB) (…).

 

 

   
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Thierry Ménissier - dans Evénements
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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 04:52

Parce qu'un livre est fait pour animer la vie des idées, voici trois occasions de discuter de mon ouvrage La liberté des contemporains : au plaisir de vous y rencontrer !


- Mardi 6 mars - 18h15, au restaurant Bio "Au clair de Lune" 54 rue Très cloître à Grenoble, intervention à l'invitation de Jacques Tolédano (Amis du Monde Diplomatique).

- Jeudi 8 mars - 12 h 30/14 h à la Bibliothèque Universitaire Droit Lettres sur le campus de Saint-Martin d'Hères, à l'invitation du Service Interétablissements de Coopération Documentaire (SICD2) :

 

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- Mardi 20 mars — 18 h 30, Bibliothèque Centre-ville de Grenoble, une ren­contre pro­po­sée dans le cadre des 40 ans des PUG.

 

 

 

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 09:39

Dans le cadre du

 

ForumCitoyenChambery m

 

 

A cette adresse :

 

http://www.dailymotion.com/video/xnw2ix_controverse-pour-ou-contre-jj-rousseau_news


un extrait de la controverse qui m'a amicalement opposé à Olivier Ihl.

 

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Thierry Ménissier - dans Rousseau
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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 04:37

Jeudi 9 février, Bibliothèque municipale du centre-ville à Grenoble, 18 h 30-20 h : dans le cadre du partenariat entre le Printemps du Livre - Grenoble et la Société alpine de philosophie, conférence de Thierry Ménissier sur le thème du Printemps du Livre 2012 : "Tout bouge autour de nous" :

"L'impermanence du monde transforme-t-elle nos existences en "ébauche sans tableau" (Kundera) ?".

Le monde actuel semble dominé par le changement, d'une manière peut-être inégalée dans l'histoire passée. Au point que la réalité paraît d'une mutabilité presque sans limite. Quelles conséquences un tel état de fait peut-il avoir sur nos existences, aux plans psychologique et social, moral et politique ? D'ailleurs, dans la dynamique générale qui nous entoure, existe-t-il encore des "états de fait" ? Cette intervention constitue une invitation à se pencher collectivement sur ces questions.

 

 

PDL

 

 

http://printempsdulivre.bm-grenoble.fr/

http://printempsdulivre.bm-grenoble.fr/conference-tout-bouge-autour-de-nous/

 

 

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 10:52

 

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La démocratie participative

Cours donné dans le cadre de l'Université de Tous Les Savoirs - au lycée Lucie Aubrac de Bollène :

http://www.canal-u.tv/producteurs/universite_de_tous_les_savoirs_au_lycee/dossier_programmes/utls_au_lycee_2012/la_democratie_participative_thierry_menissier

 

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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 10:38

 

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Redécouvrir l'égalité

avec Jean-Jacques Rousseau

Dans le cadre du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau en 2012, la Ville de Chambéry et la Région Rhône-Alpes ont souhaité un temps d’échanges et de débats citoyens sur une des questions majeures de notre société, déjà au cœur de l’œuvre de Rousseau : celle de l’égalité.

Forum animé par Robert Maggiori, philosophe et journaliste à Libération.

Samedi 21 janvier à partir de 9h - Centre de congrès Le Manège
Entrée libre, sur réservation, pour les conférences - Participation au déjeuner (15€) sur inscription - Tout public - sur réservation.

8h45
Accueil café

9h15
OUVERTURE

Bernadette Laclais
1ère Vice-présidente de la Région Rhône-Alpes, Maire de Chambéry

Abraham Bengio

Directeur général adjoint de la Région Rhône-Alpes

9h30 / 11h
L’IDÉAL D’ÉGALITÉ SELON JEAN-JACQUES ROUSSEAU : RÊVE ARCHAÏQUE OU MODÈLE POUR NOTRE TEMPS ?


Blaise Bachofen
Philosophe, maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise

Modérateur et animateur du débat
Robert Maggiori

11h
LA CONTROVERSE DE CHAMBÉRY : POUR OU CONTRE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

entre
Thierry Ménissier
Philosophe, enseignant-chercheur à l’UPMF–Grenoble II, Président de la Société alpine de philosophie
et
Olivier Ihl
Directeur de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble

Modérateur et animateur du débat
Pascal Bouvier
Professeur agrégé de philosophie, université de Savoie

12h / 14h30
DÉJEUNER-DÉBAT
sous forme d’ateliers autour de cinq thèmes. Les rapports de  chaque atelier seront restitués en fin de journée [participation au déjeuner 15 euros  en fonction des places disponibles]
ou déjeuner libre

14h30 / 16h
LE XXIe SIÈCLE ET SES DÉFIS GLOBAUX : LE DÉVELOPPEMENT DURABLE HÉRITIER DU CONTRAT SOCIAL ?


Michel Aglietta
Professeur d’économie de l’Université de Paris X Nanterre, conseiller scientifique au Cepii et à Groupama-am

Modérateur et animateur du débat
Thierry Ménissier

16h
Restitution des travaux du déjeuner-débat par Laurent Bachler
Professeur de philosophie, Lycée Vaugelas de Chambéry

16h20
Synthèse et conclusions de la journée
Robert Maggiori

______________________________________

FORUM ORGANISÉ PAR LA VILLE DE CHAMBÉRY

ENTRÉE LIBRE SUR RÉSERVATION
CHAMBÉRY PROMOTION :             04 79 60 21 01      
m.marchal@mairie-chambery.fr

 

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