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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 17:58

Innovacs.jpgJe signale, sur le site de la Structure Fédérative de Recherche INNOVACS ("Innovation, Connaissances et Sociétés"), le texte de la conférence que j'ai donnée au colloque "La relation arts-sciences dans les territoires" (dans le cadre des récentes Rencontres-I) :


"L'innovation entre invention et conquête. Un point de vue géopolitique sur la R&D contemporaine" 

 

http://innovacs.upmf-grenoble.fr/innovacs/blog/2011/10/07/linnovation-entre-invention-et-conquete-par-thierry-menissier-g2i-upmf/

 

Présentation du colloque Arts-sciences :

http://www.rencontres-i.eu/2011/colloque-arts-et-sciences/

 

 

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 12:46

Dernièrement, j'ai été recruté sur le poste de Professeur des Universités (17ème section du CNU / philosophie) intitulé "Sciences Humaines et Innovation". Le texte de présentation rédigé pour l'audition a été l'occasion de dresser un bilan de ma recherche passée, en cours et à venir.

 

Thierry Ménissier

Allocution dans le cadre de l'audition pour le poste de Professeur "Sciences humaines et innovation", lundi 12 décembre 2011, UPMF-Grenoble 2.


Mesdames et Messieurs,

Chers collègues,

Je vous remercie de me recevoir pour examiner ma candidature sur ce poste de professeur des Universités en philosophie, dont le profil est intitulé "sciences humaines et innovation" et qui est rattaché à la nouvelle composante de l'Université Pierre Mendès France : Grenoble Institut de l'Innovation (G2I : gii.upmf-grenoble.fr/). Je présenterai ma candidature en deux moments successifs : le premier vise à vous exposer ce qui, dans mes travaux précédents, me paraît justifier cette candidature ; le second développera le projet qui est le mien avec celle-ci.


A/ Cette candidature prend sens en fonction d'un parcours personnel de recherche qui se décline en trois moments successifs :


1. La pensée machiavélienne et la question de la rupture :

A partir de ma thèse sur "Le problème de l'histoire dans la pensée politique de Machiavel" (EHESS, 2000), je me suis consacré, en philosophe et en historien de la philosophie, à l'étude de cette œuvre dans son contexte. Je me suis plus particulièrement attaché d'une part à réfléchir les éléments de crise dont elle procédait et de l'autre à restituer son pouvoir d'invention, car je me suis concentré sur la manière dont le Florentin, en confrontant la leçon des Anciens Grecs et Romains au savoir de son époque, a inventé des catégories nouvelles pour la pensée et pour l'action. Effectuée à l'EHESS, et plus particulièrement au Centre d'études politiques Raymond Aron, cette recherche initiale s'inscrivait dans le cadre de la pluridisciplinarité : elle m'a en effet permis d'installer dans mes recherches personnelles un dialogue entre philosophie, science politique et histoire (ce travail fut d'ailleurs qualifié par le CNU dans les sections correspondant aux deux premières disciplines).

Entre autres publications, dans cet axe de recherche j'ai réalisé deux livres principaux : Machiavel la politique et l'histoire en 2001 et Machiavel ou la politique du Centaure en 2010 ; le premier, version réécrite de ma thèse, porte sur la capacité de la pensée machiavélienne à penser à la fois la rupture et la continuité sur les plans historiographiques et politique, le second, interprétant la signification du machiavélisme chez Machiavel et à travers l'histoire des idées politiques modernes et contemporaines, porte sur ce que je nommerais son potentiel d'invention. J'ai également codirigé deux ouvrages collectifs, en 2001 (Machiavel, Le Prince ou le nouvel art politique, avec YC Zarka) et 2006 (Lectures de Machiavel, avec M Gaille).

 

2. L'étude des concepts fondamentaux de la modernité politique :

Puis, depuis mon recrutement au département de philosophie de Grenoble, je me suis spécialisé dans l'histoire philosophique des concepts-clés de la modernité politique : j'ai particulièrement étudié ceux de contrat social, d'empire et de République. Ce qui m'intéressait dans ce travail, c'est de réfléchir à la manière dont des catégories mentales nouvelles surgissent dans l'histoire des idées pour encadrer l'action collective et la régénérer périodiquement. J'ai ainsi réalisé plusieurs colloques, notamment sur le contrat social et l'idée d'empire, qui ont donné lieu à deux ouvrages collectifs : celui sur L'idée de contrat social. Genèse et crise d'un modèle philosophique (2004), codirigé avec JP Cléro, et celui intitulé L'idée d'empire dans la pensée politique, historique, juridique et philosophique (2006) ; j'ai également, dans cet esprit, réalisé un ouvrage davantage tourné vers la pédagogie, intitulé Eléments de philosophie politique en 2005.

 

3. L'hypothèse de la péremption des catégories modernes hérités et le projet de renouveler l'idée de république :

En voulant étudier l'histoire des idées et la théorie politique par un dialogue des disciplines, je me suis tourné vers la science politique, discipline dans laquelle j'ai réalisé une HDR en 2008 à l'IEP Grenoble sur le thème du républicanisme moderne et contemporain, pour laquelle j'ai ensuite demandé et obtenu la qualification au CNU en 17ème section / philosophie.

Ce travail, commencé il y a 3 ans, a donné matière à mon dernier ouvrage, La Liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la République, qui vient de paraître, dans lequel je m'interroge sur la possibilité et la nécessité d'un changement de paradigme capable de renouveler aujourd'hui les catégories républicaines avec lesquelles nous pensons. Il est basé sur l'intuition d'une possible usure, voire d'une péremption des catégories mentales héritées.

Ces trois moments de mon travail, vous le constatez, engagent chacune à leur manière le rapport entre la tradition et la nouveauté ou l'invention, mais pas encore à proprement parler l'innovation. J'en viens à présent à mes projets avec le poste "sciences humaines et innovation".

 

B/ Projets en  "sciences humaines et innovation "

 

1.  J'ai inauguré il y a plusieurs mois des recherches sur l'innovation, et elles m'engagent dans 2 axes principaux :

         * dans une dimension épistémologique, d'abord : l'innovation représente aujourd'hui un thème à la fois très utilisé et relativement peu approfondi, du moins par la philosophie : il évoque un espoir mis dans la haute technologie et prend son sens dans un contexte économique d'effritement de la croissance, voire d'essoufflement du capitalisme financier, et aussi dans un contexte historique où il tend à se substituer à la notion de progrès. Il renvoie donc à la réalité technologique et économique, mais est-il pour autant un "vrai" concept ? Quelles réalités et quelles promesses recèle-t-il ? A mes yeux, la philosophie peut être définie comme une activité critique créatrice de concepts, et dans les années qui viennent, par un dialogue avec les autres disciplines, telles que l'économie et la gestion, j'aimerais approfondir cette recherche de type analytique ou conceptuel, en partant des grands domaines ou chantiers de l'innovation. C'est dans ce sens que je me suis orienté avec l'article récemment publié dans le n°18 de la revue Klèsis, "Innovation et philosophie, ou philosophie de l'innovation ?", article que je considère pour moi-même comme programmatique. La dimension épistémologique, outre son intérêt propre, recouvre en effet des chantiers tout à fait passionnants, tels que la relation entre l'humain et  la dynamique de ses artefacts, ou encore les rapports nécessaires entre l'innovation et l'évaluation éthique voire la réalisation contemporaines de nouvelles utopies.

         * mes recherches en cours sur l'innovation s'orientent ensuite dans une dimension pratique et plus précisément politique : il s'agit de penser les liens entre les nouvelles technologies, les sociétés contemporaines et l'espace démocratique, et cela en me concentrant sur 2 séries de questions plus précises :

         - les questions posées par la redéfinition actuelle des transports dans un contexte post énergie fossile et développement durable, si possible situés sur des territoires circonscrits, mais toujours en regard de certains principes fondateurs.

Ici se marque mon intérêt pour la recherche appliquée, et cela en fonction des choix d'un philosophe qui fréquente la science politique du fait que celle-ci propose à la recherche l'investigation "de terrain" (du fait aussi qu'elle lance à la philosophie le salutaire défi de la connaissance du terrain ?). Ainsi, à partir de janvier 2011, à partir du cadre offert par la plate-forme d'innovation ouverte qu'est le Minatec Idea's Laboratory du CEA de Grenoble, cette question du transport a pris la forme d'un projet déposé à l'Agence Nationale de la Recherche dans le cadre de l'appel à projets "Sociétés innovantes", un projet intitulé "It's New Mob" : il s'agit d'une expérimentation visant la redéfinition des modes de transport sur un territoire donné, regroupant ingénieurs, responsables du Conseil Général de l'Isère, psychologues, sociologues et philosophe de l'UPMF (pour l'instant ce projet a été classé 2ème sur liste complémentaire, soit 9ème sur 31 projets déposés au niveau français).

         - les questions posées par la nature de la société de l'information et de la connaissance.

Ce qui motive mon intérêt, c'est que dans ce secteur on voit surgir des réalités nouvelles pas encore pensées ou non suffisamment théorisées : par exemple des phénomènes tels que Wikileaks mettent en question de manière très originale la souveraineté des Etats ; se développe aussi dans le registre de l'information ce que j'ai appelé "cinquième pouvoir" qui renouvelle le journalisme d'investigation de manière désordonnée. Ces deux cas, sur lesquels j'ai commencé à réfléchir et à publier avec les outils de la philosophie, indiquent que le régime de "publicité" des sociétés est profondément en train de changer, or celui-ci m'apparaît en tant que philosophe politique absolument cardinal pour la vie démocratique.

Sur le plan de recherche appliquée, encore, la demande sociale m'apparaît bien réelle, je peux prendre comme exemple l'expertise qu'avec d'autres universitaires je suis en train de réaliser dans le cadre du Conseil de Développement de la Métro - Communauté d'agglomération Alpes-Grenoble Métropole. L'auto-saisine d'une des commissions permanente concerne la question de l'open data, ou ouverture des données numériques publiques. Une injonction est faite à l'Etat français par la règlementation européenne concernant la mise à disposition des données administratives à un large public. Or, littéralement, en la matière il n'existe aucun modèle. Il est nécessaire, à terme, de se doter de quelques principes efficaces, et il me semble que c'est là un des grands enjeux pour une société véritablement démocratique.

 

Face à ces deux séries de questions, les objectifs que je poursuis sont : (1) accompagner le changement en cours par une activité conceptuelle de référence - dans mon esprit, cette activité s'inscrit dans le cadre d'un travail de production personnelle, mais également en fonction de l'animation de la recherche, notamment par l'organisation régulière de séminaires et de colloques (regroupant 3 communautés : celles des philosophes, celles des chercheurs en sciences humaines et sociales, celles des personnes engagées activement dans la recherche sur l'innovation, y compris industriels, responsables publics et responsables d'associations), et aussi par l'encadrement de thèses, ainsi que j'ai d'ailleurs commencé à le faire ;

(2) évaluer le potentiel des sociétés innovantes à accoucher de "nouvelles Lumières" favorables à la liberté publique. Cette volonté poursuit le travail de recherche dans lequel je me suis engagé avec mon HDR sur la notion de république, et elle s'exprime par le vœu de travailler avec d'autres disciplines de SHS (histoire, science politique, sociologie, psychologie, sciences de l'éducation, économie et gestion, droit), mais aussi avec les sciences exactes et de sciences de l'ingénieur) ;

(3) notre époque me semble propice aux changements : d'où la possibilité d'examiner la relation entre innovation et transition - comme il est possible que, derrière l'inflation de la catégorie d'innovation dans les discours technologiques, industriels et managériaux, le capitalisme s'essouffle ou s'emballe, il me semble opportun de penser les transitions politiques, économiques et sociales qui s'imposent pour faire évoluer notre culture. Grâce à une activité de recherche sur l'innovation, je désire travailler à la constitution de nouvelles catégories, mais aussi peut-être à celle d'un nouvel imaginaire. Je dirais d'une formule un peu choc mais qui revêt une part de vérité pour moi qui l'ait si longuement étudié, qu'il convient d'être aujourd'hui, sur cette question de l'innovation et de l'émergence d'un nouvel imaginaire, comme un Machiavel de notre temps !

 

2. Certains projets plus concrets s'ajoutent à cette dimension de recherche :

Aujourd'hui les territoires de l'enseignement supérieur et de la recherche évoluent, qu'on le veuille ou non - à côté du dialogue avec les facultés existantes, il me semble possible, avec ce nouvel institut de recherche, de formation et de valorisation qu'est Grenoble Institut de l'Innovation, de contribuer à mettre en œuvre ce que je nommerais un Think tank de recherche publique : ce serait là une structure originale dans le paysage académique français, en fonction de plusieurs enjeux qui m'apparaissent majeurs : 

         - Au-delà de son intérêt purement académique, G2I peut se présenter comme un centre de diffusion de la connaissances vers les citoyens, et cela en rapport avec l'innovation. L'enjeu majeur me semble être ici de commencer à déconstruire, voire de réussir à dépasser la problématique dite de l'acceptabilité. Dans le cadre du débat sciences, techniques et société (et en liaison avec le Centre de Culture Scientifique Technique et Industrielle de Grenoble), un travail pédagogique sur les controverses sciences et société peut être mené avec profit, en vue de contribuer à l'appropriation civique des connaissances. Il s'agit d'ajuster le niveau de la pensée critique aux évolutions récentes de la technologie, et non pas de faire accepter ces dernières. Ici encore une certaine inventivité est nécessaire, et je crois que G2I constitue un lieu opportun pour y parvenir.

         - Une autre perspective de travail est de tester la formule d'un atelier de prospective stratégique dans lequel la philosophie jouerait un rôle majeur. Un club de partenaires (composé d'industriels, de responsables de collectivités et d'associations), pourrait être régulièrement convié à contribuer ou aider à inventer le futur. On pourrait s'appuyer sur des invités intellectuellement prestigieux, des philosophes français et étrangers intéressés par une telle démarche, et ce serait une belle tribune nationale et internationale sur les questions à la fois topiques et ouvertes comme l'avenir des villes, les modes d'apprentissage à l'école, les systèmes de production et de diffusion partagée d'énergie (smart grids). Un tel projet me semble personnellement de nature à redonner à la philosophie une place importante dans sa capacité à avoir un coup d'avance sur le réel, du fait de son inventivité propre et de ses "visions". En tout cas, ce serait une manière de réaliser la valorisation de Grenoble Institut de l'Innovation, et ce faisant d'assurer le rayonnement de l'Université Pierre Mendès France et des sciences humaines et sociales telles qu'on les pratique à Grenoble et plus généralement dans le sillon alpin et dans la région Rhône-Alpes.

Je vous remercie de votre attention.

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 04:43

Je signale la parution de mon ouvrage La Liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la République :

 

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Presses Universitaires de Grenoble (PUG)

277 pages

ISBN 978-2-7061-1691-9

24, 90 euros

 

Présentation de l'ouvrage :

 

La théorie politique moderne se structure autour du couple antithétique de la « liberté des modernes » et de la « liberté des anciens » qui oppose la défense des droits sacrés de l’individu à la définition de l’homme comme citoyen engagé. Traditionnellement, cette antithèse, véritable summa divisio, permettait de nourrir conceptuellement la distinction entre la droite et la gauche, et surtout prenait son sens dans le cadre des débats entourant la construction de l’espace républicain. Aujourd'hui, en dépit de certaines apparences et de quelques bonnes raisons, la distinction cardinale aussi bien que le clivage droite/gauche apparaissent profondément brouillés ; cet ouvrage, La Liberté des contemporains, s'attache à comprendre une telle érosion en fonction de l’hypothèse selon laquelle les idées fondatrices de la société moderne (régulatrices des usages ou rituels politiques comme des convictions personnelles, mais aussi porteuses de l’espoir d’un sens commun) sont peut-être périmées.

 

Bien qu’elles demeurent en vigueur dans nos textes constitutionnels, elles ont singulièrement perdu leur pouvoir de structuration de la réalité – sous l’effet des mutations contemporaines, il est possible que le patrimoine théorique qui s’était lentement accumulé depuis l’œuvre de Machiavel jusqu’à celle de Tocqueville soit devenu obsolète. Or, les notions de peuple et de nation, de souveraineté et de volonté générale, de citoyenneté et de représentation, qui constituent l’arsenal conceptuel de la République, sont apparues au fil d'une lente évolution qui se comprend en regard du processus de la sécularisation. Leur mise en relation au sein d'un ensemble intellectuel cohérent a représenté un enjeu majeur pour tous les courants politiques modernes.

 

Procédant par bilans clairs et argumentés, l'ouvrage retrace l'apport de ces courants : républicanisme, socialisme, libéralisme et marxisme sont convoqués afin de comprendre en quoi consistait le projet républicain. Il s'agissait avec lui de penser la création d'une « communauté civique ». Puisque les conditions politiques, historiques et intellectuelles ont profondément changé, que vaut aujourd'hui un tel projet ? Comment redonner sens à l'activité politique dans l'esprit de la république ? Et pourquoi faut-il entreprendre une telle tâche ?  

 

La Liberté des contemporains répond à ces questions de manière originale et pose de nouvelles bases destinées à rénover le cadre de nos libertés publiques : ainsi, une critique philosophique sceptique offre le moyen de purger les thématiques républicaines classiques du monisme culturel dans lequel elles ont été autrefois engendrées ; le rôle du paradigme libéral de l’intérêt gagne à être réévalué dans le cadre d’une théorie contemporaine de la République ; il est possible de composer une norme efficace de l’intérêt général ; le projet d’une communauté civique est indissociable d’une dynamique éthique avec laquelle la prudence libérale se trouvera en accord ; enfin, il est nécessaire de concevoir le droit individuel à la propriété en critiquant le « propriétarisme ».

 

Au-delà des spécialistes universitaires, cet ouvrage intéressera tous les lecteurs attirés par le débat d’idées et par l’histoire de la pensée politique ; la réflexion qu’il propose apparaît opportune dans le contexte d’une actualité politique particulièrement importante (primaires socialistes, élections présidentielles françaises au printemps 2012, débats récurrents sur la nécessité de réformer la Vème République, crise de l’Euro, etc.).

 

 

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 11:33

 

 

A venir, le colloque "La relation arts et sciences dans les territoires", coorganisé par l'Université Pierre Mendès France et l'Atelier Arts-Sciences de Grenoble : 

http://www.rencontres-i.eu/2011/colloque-arts-et-sciences/

 

(entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles)

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 06:02

UPMF - Grenoble 2

Département de philosophie

Séminaire de master 1 / Philosophie politique

 

 

Séance n°1

 

INTRODUCTION

 

Dans ce cours, nous allons nous fonder sur un corpus de textes déterminé : nous allons privilégier trois œuvres fondamentales, et discuter un corpus plus large :

 

Trois œuvres fondamentales :

            -Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

            -Du contrat social

            -Emile ou de l'éducation (ed. Folio notamment)

 

Œuvres travaillées :

            -Discours sur les sciences et les arts (1750)

            -Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754)

            -Discours sur l'économie politique, article de l'Encyclopédie (1755) (Rousseau à la fois a participé à cette entreprise en rédigeant plusieurs articles, et s'est opposé à certains articles de l'Encyclopédie ainsi qu'on le voit avec le Lettre à d'Alembert)

            -Lette à d'Alembert sur les spectacles : cette lettre répond à une partie de l'article Genève de l'Encyclopédie.

            -Julie ou la nouvelle Héloïse (1761)

            -Du contrat social (1762)

            -Emile ou de l'éducation (1762)

            -Lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris qui a attaqué Rousseau sur le chap. IV de l'Emile

            -Lettres écrites de la montagne (1764)

 

 

            Introduction : Le corpus que nous venons de définir appelle quelques commentaires. Il regroupe les ouvrages philosophiques de Rousseau qui furent composés de 1750 à 1764, mais, si l'on considère que la date importante pour les publications de Rousseau est 1762 (car cette année-là il publie deux de ses œuvres majeures, Emile et Du Contrat social), nous avons délimité une période qui s'étend de la date de publication du Premier Discours, son premier ouvrage de philosophie, jusqu'à celle où paraissent ses chefs d'œuvre . Or, durant ce laps de temps de 12 années, on peut affirmer que Jean-Jacques Rousseau va bouleverser l'histoire à la fois de la philosophie, celle de la pensée en général et celle des mœurs. Concernant ce dernier registre, les questions du couple, de la famille, de la sexualité vont par exemple, et entre autres, être transformées par l'approche typique du philosophe genevois. Son œuvre va même jusqu'à modifier le destin de l'Europe, puisque son influence post-mortem s'avère considérable pour l'aire de civilisation européenne toute entière. Nous allons, dans ce cours, établir dans quelle mesure, mais avant cela deux remarques liminaires.

            La première concerne les conditions de la création de son œuvre. Et tout d'abord la vie de Rousseau et sa célébrité. Avant cette période cruciale, Rousseau, durant ses années de formation, est d'abord un musicien, précepteur, secrétaire d'ambassade à Venise pendant un temps. Il devient réellement célèbre en 1761 avec son chef-d'œuvre, Julie ou la nouvelle Héloïse, ouvrage avec lequel dialogue tout le reste du XVIIIe siècle, ainsi qu'on le voit par exemple avec des ouvrages comme Justine ou les malheurs de la vertu du Marquis de Sade, ou Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. En1778, année de la mort de Rousseau, il composait ce qui est resté comme un autre chef d'œuvre littéraire, inachevé : Les rêveries du promeneur solitaire, ouvrage qui constitue un des actes de naissance du romantisme, et qui développe une forme de romantisme de fusion avec les éléments, proche du romantisme allemand. Rousseau y traduit littérairement la sensation de fusion d'avec la nature, d'abolition de l'individualité.

            De plus, si l'on veut saisir le contexte dans lequel se déploie l'œuvre, il faut prendre en compte les aspects historiques : de 1643 à 1715, règne Louis XIV, et la France se constitue comme une monarchie centralisée, unifiée en tout cas par l'idéologie de l'absolutisme. Par la suite, de 1723-1774, règne Louis XV, il s'agit d'une période de transformation de la société française, où le projet de monarchie absolue de Louis XIV se lézarde, et où la société française manifeste le besoin de s'émanciper : Les lettres persanes de Montesquieu (publiées anonymement en 1721) sont le symbole de cette volonté de se débarrasser du carcan de l'autorité royale, de penser au-delà de l'horizon dessiné par celle-ci. L'œuvre de Rousseau accompagne ces transformations dans le cadre du mouvement philosophique des Lumières. Ce terme renvoie à un mouvement intellectuel européen, auquel, en France, il convient d'associer le nom de plusieurs auteurs tels que : La Mettrie, le Baron d'Holbach, Helvétius, auteurs matérialistes d'inspiration spinoziste qui représentent le côté radical des Lumières. Il faut ajouter Condillac, Diderot, d'Alembert offrent aussi leur contribution aux Lumières à travers entre autre le sensualisme, doctrine qui, sur le plan méthodologique et métaphysique se présente comme une arme de guerre contre l'idéalisme et le spiritualisme. L'époque des Lumières est encore une époque où l'expression des idées scientifiques fait courir un réel danger à leurs promoteurs.

            Nous avons évoqué la nouveauté apportée par Rousseau. Qu'est-ce qui fait cette nouveauté ? Tout à la fois le ton qu'il emploie, la méthode qui est la sienne, la forme de ses écrits, les questions qu'il aborde, et son style d'écriture. Pour sa part, et cette nouveauté multiple n'y est pas pour rien, il a l'impression d'être un philosophe incompris, qui souffre d'un délire de persécution, ce qui produit parfois dans son œuvre des passages où s'exprime une forme avérée de délire paranoïaque.

Sur le fond, si l'on voulait présenter les choses de manière très schématiques, on pourrait suggérer que Rousseau aborde 9 questions philosophiques différentes, et qu'à chaque fois il renouvelle la tradition de pensée en cours avant lui :

            -La constitution du fait humain : il rompt avec l'essentialisme d'alors. Pour lui, l'humain se construit, et la manière dont il le fait doit être étudiée bien plus qu'on ne l'a jamais fait.

            -Le rôle fondamental de l'agir et du faire pour devenir ce qu'on est. Ici, dans une certaine mesure, il y a une reprise de la tradition antique de l'épicurisme, et de Lucrèce notamment. Les arts et métiers jouent un rôle fondamental dans la constitution de l'individu et des groupes humains (à rattacher avec l'intérêt personnel de Rousseau pour les arts, et notamment pour la musique).

            -Les rapports humains, avec la relation entre individu et société, l'enjeu de l'égalité, les passions (amour, amitié, fidélité, trahison...).

            -Le rapport entre l'homme et la nature, puis entre l'homme et les animaux.

            -Qu'est-ce qu'être civilisé, qui fait que nous ne sommes pas des bêtes brutes? Quel est le rôle de la culture dans l'humanisation de la société? A partir de ce cadre problématique général, Rousseau adopte des positions parfois extrêmes. On le voit par exemple avec la dénonciation du théâtre qu'il développe contre d'Alembert dans la lettre de 1758, à partir de l'argument selon lequel ce dernier risque de corrompre les mœurs des citoyens.

            -Qu'est-ce que faire société, et par suite qu'est-ce qu'une société juste? Rousseau relie fortement ces deux derniers aspects à la question de l'éducation.

            -Enjeu de la liberté, entendu d'abord sur le mode de l'authenticité des personnes. La question, redoutable, est : comment penser ce qui est authentique, et le distinguer de ce qui est inauthentique? La question touche au problème de l'adolescent (phase de la vie dont on pourrait dire qu'elle fut en partie inventée par Rousseau), car on s'aperçoit empiriquement qu'en cherchant sa personnalité, il a tendance à construire une image inauthentique de lui-même. Ce que suggère Rousseau, notamment dans des passages impressionnants d'Emile, c'est que tout  humain entre, pour se constituer, dans une phase de perturbation indispensable : tout se passe comme si on était obligé de passer par l'inauthentique pour devenir espérer devenir authentique.

            -Autre idée forte, et en partie originale : l'expérience de la beauté peut nous sauver de l'inauthenticité ; par suite, il convient de saisir l'importance non seulement philosophique, mais aussi morale et politique de l'esthétique. Ce qu'on faire en procédant par la négative : si l'on donne au peuple des spectacles dégradés, le peuple sera dégradé dans ses jugements et dans sa capacité d'émancipation.

            -Quels sont les rapports de l'homme et de Dieu? Rousseau pose cette question classique par le biais du sentiment esthétique, dans la relation entre l'homme et la nature. Dans La profession de foi du vicaire savoyard (développement inséré dans la IVème partie de l'Emile),il conçoit une religion naturaliste.

 

            Du fait du caractère innovant de son œuvre et de son caractère personnel particulier, Rousseau a mené une existence souvent solitaire et errante ; reflets d'une telle condition, s'ils s'inscrivent dans un dessein d'ensemble homogène et cohérent, ses écrits apparaissent motivés par les circonstances, voire se situent en réaction ou adoptent d'ailleurs un ton polémique. Il a avoué à plusieurs reprises se sentir pourchassé et rejeté par une partie de la société de son époque.

            Malgré de telles conditions, il faut insister sur le caractère homogène et cohérent de son projet intellectuel. Un des meilleurs commentateurs, Arthur Melzer, dans son ouvrage Rousseau, la bonté naturelle de l'homme, écrit que sa pensée "est exceptionnellement systématique", et s'exprime dans des écrits "exceptionnellement non systématiques". Rousseau déteste la pensée de système, mais tous ses thèmes sont liés à une idée fixe, et tout découle d'une seule et unique expérience.

 

            Avant d'évoquer cette expérience fondatrice, il est nécessaire - et c'est la seconde remarque liminaire - de saisir une particularité de l'œuvre de Rousseau : le fait que l'auteur est partout présent dans son œuvre à titre personnel, et que dans plusieurs passages fondamentaux Rousseau ne parle quasiment jamais que de lui-même. Cela est sensible dans le Premier discours, et tout à la fois découle de ce premier écrit : compte tenu des conditions de production de cette oeuvre initiale, Rousseau a en quelque sorte fait de sa philosophie une question personnelle. Il s'est approprié le questionnement philosophique, pour en faire le sens de sa vie. Sa devise, Vitam impendere vero, ''employer sa vie à la vérité'', l'incite à faire de la vérité le but de sa propre vie. L'aventure personnelle de Rousseau l'oblige à un effort d'auto-compréhension : il se met lui-même en jeu. Attaqué pour sa thèse initiale, tout se passe comme si, dans une posture défensive assez offensive, il s'était dit pour le reste de son œuvre : ''si j'ai tort, alors le monde n'a pas de sens ; je vais par conséquent montrer à mes contradicteurs qu'ils ont tort''.

            Par conséquent, le rapport de Rousseau à l'adversité est extrêmement fort pour découvrir la vérité philosophique ; on pourrait même dire qu'il adopte une posture de héros de la vérité. C'est ce qu'on voit particulièrement bien dans Les Confessions (1765-1770), au tout début du livre I. La sincérité devient avec cet incipit un enjeu philosophique majeur, qui permet à l'auteur d'affirmer le caractère exceptionnel et unique de son entreprise : il sait être et se dit le produit d'une expérience unique, et déclare assumer cette situation. Le livre des Confessions n'est que le récit de cette expérience, qu'il confond avec la volonté de trouver la vérité. Philosopher se traduit ici par éprouver consciemment la plus haute intensité dans le double rapport au monde et au vrai. C'est à ce titre que Rousseau se présente comme un exemple, un modèle, un idéal dans sa solitude. Il veut aller au bout de la sincérité : il avoue jusqu'à ses perversions, par exemple avec l'aveu, au début du récit autobiographique, de son amour de la fessée. Cette posture philosophique est celle du courage de la vérité, elle fait penser à Foucault par le désir de s'émanciper du carcan de la société ; chez le dernier Foucault, celui de l'Histoire de la sexualité et des cours au Collège de France sur la parrhèsia, ou "dire vrai". L'enjeu d'une telle posture philosophique, c'est de réussir à être authentique et pour cela d'être libre. Voir à ce propos la citation que Rousseau place au début des Confessions : Intus et in cute, aller ''intérieurement et sous la peau'', reprise de l'auteur latin Perse, par laquelle il s'agit de dire qu'on va dévoiler l'intimité afin de percer les apparences.

            On pourrait donc dire que, d'après la manière dont il se présente, Rousseau n'a pas fait exprès d'être ce qu'il est, à savoir d'être un philosophe obsédé de la vérité. Son œuvre est toujours de circonstance, provoquée par les autres, et va en même temps toujours s'appuyer sur son idée fixe de la vérité. Il est comme tombé dans l'engrenage de la vérité, et son rapport à sa propre œuvre philosophique a été comme provoqué par le rejet dont il a été victime par les autres.

            Le moment initial, le primum movens de cet engrenage est constitué par ce qu'on a nommé l'illumination de Vincennes. Rousseau était ami avec Diderot de 1742 à 1758, philosophe matérialiste. Ce dernier était emprisonné à Vincennes en 1749, après avoir écrit la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, lettre qui reprenait le vieux problème de savoir si un aveugle de naissance peut se représenter ou non des formes géométriques (dit Problème de Molyneux). Il s'agit du problème de la constitution des idées abstraites, qui pose celui du rapport entre innéisme et sensualisme. Diderot explique qu'un aveugle peut reconstituer ces formes par le biais d'un bâton : les idées sont acquises. Conséquences théologiques qui renvoient à l'inexistence de Dieu, et qui vaut donc à Diderot d'être enfermé au donjon de Vincennes à côté de Paris. Rousseau décide d'aller visiter son ami, et tout en marchant sur la route de Paris à Vincennes il lit le Le mercure de France ; il tombe alors sur l'annonce du concours proposé pour l'année 1749 par l'Académie de Dijon : le progrès récent des arts et des sciences a-t-il corrompu ou perfectionné l'humanité ? Immédiatement, selon ses propres affirmations, Rousseau a une sorte d'illumination, qu'il raconte entre autre dans une de ses Lettres à Monsieur de Malesherbes de 1762, plus précisément dans la deuxième lettre, datée du 12 janvier(on trouve d'autres versions de ce récit, dans le livre VIII des Confessions par exemple). Voir ici le texte de la lettre : http://membres.multimania.fr/jccau/ressourc/rousseau/oeuvres/malesher.htm

            Dans sa lettre, Rousseau décrit les choses avec une incroyable sensibilité, et il explique que la découverte de la vérité fondamentale qui change sa vie s'impose à lui en le portant au bord de l'évanouissement et en le mettant en larmes. Quelle est cette vérité ? Elle tient en deux propositions : l'homme est né bon, et la société l'a corrompu. Cela est découvert par l'auteur dans un moment de conversion de son esprit, d'extase, de découverte comme dans un rituel initiatique qui traverse son corps. Au-delà du caractère littéraire d'une telle présentation, cela signifie que son œuvre s'ancre dans un très fort sentiment de vérité, lié à une double sensation, celle que l'homme est aliéné d'une part, celle qu'il est possible de s' ou de l'émanciper de l'autre. On passe donc de l'oppression physiquement ressentie à la libération non moins physiquement ressentie - telle est la promesse recelée dans l'illumination de Vincennes, et c'est probablement pourquoi elle provoque en l'auteur un effet physique de bouleversement. Rousseau découvre intellectuellement ce qu'il pressentait ou espérait, à savoir qu'il y a une vérité dans l'homme qui dépasse le conditionnement social : il découvre la "bonté naturelle" du genre humain, et désormais il va chercher à établir ce que cela signifie ou comment cela (la libération du genre humain à partir de la révélation à l'homme de son potentiel) est possible.

            Dans cette intention, Rousseau (1) entreprend d'établir sur quoi repose le conditionnement humain (proximité avec Marx ou Nietzsche de ce point de vue) ; (2) veut ensuite profiler et redécouvrir le profil humain, afin de connaître le potentiel de l'homme (3) enfin, s'engage à montrer comment exploiter ce potentiel sans le déformer, comment rééduquer l'homme, lui permettre de devenir authentique tout en étant socialisé. L'amour, la communauté utopique, le rapport à la nature, sont des moyens de pallier à la corruption de la société. Vis-à-vis d'une telle intention, relevons-le, Rousseau se situe comme le "dernier homme", comme celui qui annonce la venue ou la possibilité d'un homme nouveau, mais qui n'a lui-même pas réussi à être à la fois totalement socialisé et authentique : s'il rêve d'un homme émancipé de ses conditionnements, révélé à sa propre authenticité et toutefois parfaitement socialisé, lui-même a échoué dans la réalisation personnelle de cet idéal ; on l'a dit plus haut, il a découvert sa propre authenticité au prix de sa solitude. En tout cas, en annonçant par le Premier Discours un tel programme, Rousseau a préparé pour l'époque contemporaine, pour notre époque une société où la promesse du bonheur repose sur la conjonction de l'égalité et de la sincérité.

            On peut faire une remarque sur le caractère saisissant de cette expérience initiale, qui conditionne toute l'œuvre philosophique. Platon, Nietzsche, Descartes, eux aussi, construisent leurs intuitions sur des expériences vécues et très intenses, pas nécessairement d'origine purement rationnelle, mais qui sont le point de départ de la connaissance philosophique, qu'il faut alors comprendre comme tentative de rationalisation et d'explicitation ou de mise en thèses d'une intuition première. Rousseau est quant à lui dans la voie d'une construction qui n'est pas seulement rationnelle, mais aussi et surtout passionnelle, d'emblée son rapport à la philosophie doit être conçu comme une esthétique de la vérité.

            Enfin, dernière remarque : si l'expérience de Vincennes est si forte, c'est aussi parce qu'elle ouvre la possibilité d'un bilan, extrêmement intéressant et important, pour l'époque de Rousseau comme pour la nôtre. Il s'agit de savoir si le progrès des arts et des sciences - donc, le travail même des Lumières, dans lequel Rousseau et son ami Diderot s'étaient engagés avec ardeur -          a perfectionné l'homme ou bien l'a corrompu. On peut imaginer ce que représentait une telle question pour un homme engagé dans l'émancipation de ses contemporains par le biais de la diffusion intellectuelle, et pour cela mis en danger par la censure du pouvoir politique et religieux. L'effet de choc produit par la question de l'Académie de Dijon vient aussi de cela : elle ouvre la porte pour un questionnement radical sur l'engagement des Lumières, et sur la collaboration d'un homme tel que Rousseau à une telle entreprise. L'émancipation réelle des hommes, la diffusion des connaissances techniques et scientifiques dans un projet comme celui de l'Encyclopédie la réalise-t-elle vraiment ? Si c'est possible voire probable, ce n'est pas certain. Voilà le doute que révèle la question de l'Académie de Dijon, on comprend qu'à ce titre elle fasse office de pivot dans la vie de Rousseau. En tout cas, c'est l'analyse de ce doute que le Premier Discours s'attache à approfondir.

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Thierry Ménissier - dans Rousseau
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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 05:13

Rousseau-genève

 

 

UPMF - Grenoble 2,

UFR SH, Département de philosophie, année universitaire 2011-2012, premier semestre

Master de philosophie, Première année

Séminaire de Thierry Ménissier / Philosophie moderne et philosophie politique

Le vendredi, 10 h - 12 h, première séance le 23 09 2011

 

ROUSSEAU

 

Œuvres au programme :

Discours sur les sciences et les arts, 1750

 Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1754

Discours sur l’économie politique, 1755

Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758

Du Contrat social, 1762

Émile ou De l’éducation, 1762

Lettre à Christophe de Beaumont, 1763

Lettres écrites de la Montagne, 1764

 

NB : ce programme est celui de l'épreuve d'histoire de la philosophie inscrite au programme de l'agrégation externe de philosophie 2012 - pour la préparation de laquelle ce séminaire fait également office de cours.

 

L’œuvre de Rousseau (1712-1778) est fondamentale pour la compréhension de la philosophie moderne – et elle engage de manière anticipée certains développements de la philosophie contemporaine : lecteur de Montaigne, héritier de Malebranche et admirateur de Locke, le Genevois fait  en effet évoluer la plupart des questions qu’il aborde, telles que la distinction entre l’homme et l’animal, le statut du langage, celui de la technique, la nature des relations sociales, la tendance humaine à l’appropriation et la fonction de la propriété, l’importance de l’éducation dans le processus de constitution de la socialité et de l’existence politique. Tous ces thèmes auxquels la modernité avait donné une forme précise, il les fait en quelque sorte basculer dans la dimension problématique typique de l’époque contemporaine. On pourrait dire également qu’avec une force philosophique presque incroyable, Rousseau met en question l’optimisme des Lumières et anticipe la crise contemporaine de la rationalité moderne.

L’invention d’un paradigme anthropologique original n’est pas pour peu dans cette évolution : la thèse de la perfectibilité indéfinie du genre humain inscrit en effet la temporalité dans le processus de constitution de la subjectivité et ouvre l’humanité à sa condition temporelle / historique. Par-là, le rapport entre l’essence et l’existence se trouve considérablement changé. Il importe de prendre philosophiquement la mesure de cette modification fondamentale.

La pensée de Rousseau s’ancre ainsi dans une redéfinition « génétique » de la réalité humaine qui suppose la dimension historique ; elle inclut également (et par ce biais) l’importance des processus matériels et de la socialité. Ainsi, son œuvre peut se lire comme la tentative de constituer une « philosophie pratique » qui aborde toutes les questions dans leur horizon politique : la pédagogie, l’économie, la liberté, la justice et même la question de Dieu. Cet horizon politique concerne à la fois la constitution d’une société bien ordonnée et la mise en œuvre des dispositions éthiques et passionnelles qui nourrissent l’ardeur politique individuelle et collective. Si bien que, tandis que Rousseau fait évoluer les thèmes de la modernité vers l’ère contemporaine, par son dialogue avec Locke et sa critique de Hobbes, il dessine pour la première fois la distinction que Benjamin Constant identifiera plus tard comme celle de la « liberté des Anciens » et de la « liberté des Modernes », en optant pour le premier parti contre le second. Seulement, cette doctrine d’inspiration républicaine et son appel vers la communauté civique, est-ce ainsi qu’il convient de l’interpréter ? Dépassant la modernité par un certain aspect de son œuvre, Rousseau vise-t-il vraiment « l’antiquité » par cet autre aspect ? Et que vaut le jugement des auteurs postrévolutionnaires et libéraux sur le geste rousseauiste ? D’une manière plus générale et fondamentale, la question se pose en ces termes : comment hériter de Rousseau ? (question d’autant plus liée à notre mémoire collective que nous célébrerons en 2012 le tricentenaire de la naissance de cet auteur, avec force commémorations, ce dont atteste le « blog Rousseau » mis en place par la Région Rhône-Alpes : http://www.arald.org/rousseau/).

Dans ce cours, on visera à souligner l’étrangeté d’une telle position philosophique, en s’attachant (1) à dégager l’anthropologie proposée par le Genevois ; (2) à comprendre les principes de sa pédagogie ; (3) à réfléchir les apports de sa philosophie politique ; (4) à penser aujourd’hui notre situation en tant qu’héritiers de Rousseau.

Bibliographie recommandée :

  1. Œuvres de Rousseau :

-          Œuvres complètes, éditées sous la direction de B. Gagnebin et M. Raymond, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 5 volumes, 1959-1995.

-          Sur l’économie politique. Considérations sur le gouvernement de Pologne. Projet pour la Corse, édition de B. de Négroni, Paris, Flammarion, 1990.

-          Du contrat social, édition de B. Bernardi, Paris, Flammarion, 2001.

-          Discours sur l’économie politique, édition sous la direction de B. Bernardi, Paris, Editions Vrin, 2002.

-          Lettres philosophiques, édition de J.-F. Perrin, Paris, LGF, 2003.

-          La religion, la liberté, la justice. Un commentaire des Lettres écrites de la Montagne, sous la dir. de B. Bernardi, F. Guénard, G. Salvestrini, Paris, Editions Vrin, 2005.

  1. Critique [avec * : ouvrage estimé fondamental] :

-          Blaise Bachofen, La Condition de la liberté. Rousseau, critique des raisons politiques, Paris, Payot, 2002.

-          Bronislaw Baczko, Rousseau – Solitude et communauté, Paris-La Haye, Mouton, 1974.*

-          Bruno Bernardi, La Fabrique des concepts. Recherche sur l’invention conceptuelle chez Rousseau, Paris, Honoré Champion, 2006.*

-          Robert Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps (1950), Paris, Editions Vrin, 1995.*

-          Florian Guénard, Rousseau et le travail de la convenance, Paris, Honoré Champion, 2004.

-          Jean-Luc Guichet, Rousseau, l’animal et l’homme. L’animalité dans l’horizon anthropologique des Lumières, Paris, Le Cerf, 2006.

-          Géraldine Lepan, Jean-Jacques Rousseau et le patriotisme, Paris, Honoré Champion, 2007.

-          Roger D. Masters, The Political Philosophy of Rousseau, Princeton, Princeton University Press, 1968.

-          Arthur Melzer, Rousseau. La bonté naturelle de l’homme, trad. J. Mouchoud, Paris, Belin, 1998.*

-          Gabrielle Radica, L'histoire de la raison : anthropologie, morale et politique chez Rousseau, Paris, Honoré Champion, 2008.

-          Yves Vargas, Rousseau. Economie politique (1755), Paris, PUF, 1986.

-          Yves Vargas, Introduction à l’Emile de Rousseau, Paris, PUF, 1995.

-          Yves Vargas, Rousseau, l’énigme du sexe, Paris, PUF, 1997.

-          Ghislain Waterlot, Rousseau, religion et politique, Paris, PUF, « Philosophies », 2004.

-          Ghislain Waterlot (dir.), La théologie politique de Rousseau, Rennes, PUR, « Philosophica », 2010.

 

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Thierry Ménissier - dans Rousseau
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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 04:51

Je signale la parution de mon article "Philosophie et innovation, ou philosophie de l'innovation ?", dans la revue Klesis, n°18-2011 :

 

http://www.revue-klesis.org/

 

http://www.revue-klesis.org/pdf/Varia02MenissierInnovation.pdf

   

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 17:28

Vient de paraître aujourd'hui un intéressant rapport de la fondation Terra Nova intitulé :

"Propositions pour un sursaut vers la société de la connaissance"

Il est accessible ici :

http://www.tnova.fr/content/contribution-n-12-faire-r-ussir-nos-tudiants-faire-progresser-la-france-propositions-pour-un-sursaut-vers-la-soci-t-de-l

 

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 20:37

 

 

Je signale, sur le site du Lycée Champolion de Grenoble, la vidéo d'un cours donné sur ce sujet il y a quelques semaines aux élèves de classes préparatoires. 

 

Ce thème me semble être un de ceux qui invitent à regarder la pensée du Secrétaire florentin comme un avertissement pour notre temps. Mais il compte également (avec le traitement machiavélien de la violence) parmi ceux qui peuvent encore aujourd'hui légitimement scandaliser, et conduire certains à combattre sa doctrine.

 

http://www.ac-grenoble.fr/champo/spip.php?article1168

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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 11:08

Colloque "Les lieux symboliques de la contamination"

(8, 9, 10 juin-Grenoble)

 

Programme détaillé du colloque :

http://w3.u-grenoble3.fr/cri/spip/IMG/pdf/Progr-_coll-_Contamination.pdf

 

Thierry Ménissier

(UPMF - Grenoble 2 / Philosophie, Langages & Cognition, EA 3699)

 

« Contamination et libre responsabilité :

une réflexion biopolitique à partir de la pandémie grippale de l'hiver 2009 ».

 

            Cette intervention s'inscrit dans le cadre d'une réflexion de philosophie politique sur la théorie proposée par Michel Foucault qui tient dans les termes de "biopouvoir" et "biopolitique". Nous voudrions montrer comment cette théorie peut ou non rendre compte de certains phénomènes concernant les formes contemporaines de la contamination, au sein desquels interagissent les politiques de santé publique, le développement des maladies, et les choix des sujets individuels. Le cas de la récente pandémie de grippe A / H1N1 en France servira de support à notre analyse. Il s'agit de savoir, à partir de l'analyse de ce cas d'espèce, si la théorie foucaldienne est opératoire : débat qui n'est pas essentiellement lié à un point d'école philosophique, mais qui a des conséquences, ainsi qu'on va le voir, sur le rapport des individus aux choix qui sont les leurs en matière de santé - la théorie foucaldienne remet en question les idées de liberté et de responsabilité. En d'autres termes, nous propos entend rapporter l'un à l'autre deux "objets" différents : une théorie d'origine philosophique, dont le spectre est plus vaste que le cas auquel nous allons l'appliquer ; et un événement qui appartient à l'histoire récente, la pandémie grippale, dont d'autres interprétations que celle effectuée en fonction de la biopolitique sont possibles. Les deux termes de la relation apparaissent donc mal ajustés l'un à l'autre. Toutefois, de leur rapport naît un effet de sens intéressant. Dans un premier temps, nous allons caractériser l'hypothèse biopolitique, puis nous rappellerons les faits ; enfin, nous analyserons dans quelle mesure les épisodes de la pandémie grippe H1N1 telle qu'elle a été traitée en France s'éclairent par les attendus de l'hypothèse biopolitique, afin de déterminer ce qu'une telle adéquation apporte à notre compréhension du rapport entre les individus, la maladie et le pouvoir.

 

1. L'hypothèse biopolitique :

 

A la fin des années 1970, le philosophe français Michel Foucault (1926-1984) invente les notions de biopouvoir et de biopolitique. En dépit de leur caractère intuitivement parlant (« pouvoir sur la vie », « politique de la vie »), ces notions – promues dans l’effervescence presque incroyable propre au contexte intellectuel français de ces années-là – semblent avoir des contours flous, et paraissent susceptibles de souffrir d’un défaut quant à la précision qu’on attend normalement, en philosophie, de la connaissance conceptuelle. Ce défaut tient d’ailleurs à la manière de procéder de l’auteur : celui-ci ne s’est occupé de ces concepts que durant deux années (1977-1979), avant de passer littéralement à autre chose, et ce sont surtout ses disciples directes et des lecteurs plus éloignés de lui qui ont été conduits à développer le riche potentiel qu’ils recelaient. Malgré cela, les deux notions contiennent une vraie promesse : à la fois celle de délivrer une grille d’analyse renouvelée et de permettre d'apercevoir des objets nouveaux. On pourrait même dire qu'un des tours de force réalisés par Foucault est de se montrer capable de fournir avec ces notions des cadres mentaux aptes à offrir la représentation de phénomènes avant qu’ils n’apparaissent explicitement sur le plan social, ou scientifique, ou moral, ou politique.

Dans l’œuvre de Foucault, les deux notions de « biopouvoir » et de « biopolitique » ne semblent nullement concerner les différentes phases de l’œuvre publiée sous forme de livres. La biopolitique ne concerne en effet

-       ni le « premier Foucault », à savoir l'auteur qui se livre à l’analyse généalogique des pratiques discursives, dans l’Histoire de la folie à l’âge classique, 1961, dans Naissance de la clinique, 1963, et dans Les mots et les choses, 1966) ;

-       ni le « deuxième Foucault », à savoir le philosophe qui examine les technologies politiques des individus et les dispositifs disciplinaires qui assignent l’individu à la normalité : ainsi dans Surveiller et punir, 1975, et dans La volonté de savoir, soit le premier tome de L’Histoire de la sexualité, 1976) - bien que, ainsi qu'on va le voir, l'hypothèse biopolitique s'ancre dans certains aspects de cette orientation de la pensée de Foucault ;

-       ni même le « troisième Foucault », soit le Foucault de la dernière période, celui de la reconstitution de la subjectivité dans le cadre d’une esthétique-éthique de l’existence, telle qu’on la voit à l’œuvre dans L’usage des plaisirs et Le Souci de soi, les deux derniers volumes parus de L’Histoire de la sexualité, qui datent de 1984.

            La biopolitique concerne un autre Foucault, un auteur demeuré longtemps méconnu du fait de la parution tardive des cours au Collège de France de 1977-1979 (non diffusés par ses disciples durant 20 ans !). Cependant la première apparition de la notion dans les textes de Foucault surgit ailleurs que dans ces cours, ainsi que le révèle la lecture attentive des Dits et écrits, recueil qui consigne les interventions « tous azimuts » de l’intellectuel engagé qu’était Foucault : cette lecture fournit la date de 1974 comme acte de naissance de la notion, puisque dans une conférence donnée à l’Université de Rio à propos de la médecine sociale, Foucault traite de l’histoire de la médecine et propose ce terme de biopolitique [voir Foucault, 1974, p. 209-210]. Ce texte évoque apparemment Naissance de la clinique, sinon L’Histoire de la folie : il s’agit de comprendre comment une discipline scientifique se trouve liée à des phénomènes d’organisation (interne et externe) des pouvoirs qui la structurent et la rendent socialement active : le savoir enseigné à la Faculté produit des effets de normalisation des conduites, par le biais d’un complexe système de discours savants et de pratiques thérapeutiques et préventives. Mais en réalité, dans le texte de la conférence de 1974, ces thèmes se voient déclinés autrement : ils sont moins envisagés du point de vue des relations générales entre le savoir d’une discipline savante particulière et le pouvoir qu’elle délivre, que sous l’angle de vue du pouvoir socio-économique qui, subtilement, s’impose au corps afin de le faire travailler, de l’exploiter. Nous employons à dessein ce mot "exploiter" : ce que Foucault élabore (sommairement) à ce moment semble se présenter comme une réponse au marxisme sur le plan des concepts permettant de penser la domination. La présence dans le même texte du mot « idéologie » conforte cette interprétation ; il s’agit pour Foucault, dans le contexte d’une archéologie ou généalogie des rapports de pouvoir, d’œuvrer à une critique sociale qui prend le corps comme objet d’étude, car il représente un enjeu de pouvoir particulièrement important. La notion de biopolitique surgit donc dans le contexte d’une théorie critique, visant à fournir une grille d’intelligibilité des formes de domination : elle vise à penser les formes subtiles du pouvoir médical.

Lorsque, dans les cours au Collège de France de 1977-78 et 1978-79 [voir Foucault, 2004 a et b], Foucault thématise plus explicitement les notions de biopouvoir et de biopolitique, son propos s’inscrit dans un autre registre : il s’agit maintenant de comprendre comment le pouvoir politique de plus en plus centralisé a, dans la modernité, tenté de « faire vivre et laisser mourir » les populations que jusqu’alors il « faisait mourir et laissait vivre » (selon la formule-choc employée dans l’important chapitre V de La volonté de savoir : « Droit de mort et pouvoir sur la vie »[Foucault, 1976]). Foucault propose, en matière de théorie critique du pouvoir, une véritable innovation intellectuelle ; le pouvoir ce n’est pas ce qui soumet des corps ni des âmes, il n’est pas essentiellement coercitif, il n'est même plus le pouvoir disciplinaire étudié dans Surveiller et punir, il est l’ensemble des procédures qui permettent d’agir sur les conduites, ou, selon une formule employée par Foucault, de "conduire les conduites". Certes, l'innovation théorique proposée par Foucault concerne un registre somme toute assez connu (par exemple par le marxisme ou l'anarchisme), à savoir celui de la critique du pouvoir d'Etat. Cependant, l'originalité réside dans deux dimensions : premièrement, le type d'analyse promu par Foucault renouvelle les outils intellectuels pour saisir comment le pouvoir s'est progressivement agencé afin d'agir sur les populations par une action concernant les milieux de vie (l'eau, l'air, la nourriture) et leur salubrité. Foucault nous dit qu'est biopolitique une politique visant le contrôle indirect des populations par le biais de la maîtrise de leurs ressources fondamentales. Deuxièmement, il suggère que le pouvoir d'Etat possède une double capacité : celle, explicite, d'intégrer les individus par le biais de procédures de normalisation, mais également celle, plus implicite, de les exclure de manière réglementaire. L'Etat de droit produit de ce fait de l'exclusion. C'est notamment les formes de l'exclusion politique légale et réglementaire qu'examine aujourd'hui, en héritier de Foucault, le philosophe italien Giorgio Agamben [voir Agamben, à savoir le premier de ses ouvrages consacré à l’Etat de droit et à la souveraineté aujourd’hui].

      L'hypothèse biopolitique concerne encore un autre aspect, plus original. Pour comprendre cet aspect, il faut entendre comment les savoirs médicaux, dans leur variété, sont l’objet de la critique foucaldienne : ils le sont du fait qu’ils produisent des normes, délimitent le sain et le malsain, définissent le pathologique, recommandent les bonnes pratiques et signalent les conduites à risque – tout cela pour des individus reconnus dans leur capacité autonome de jugement. La pointe la plus fine de la critique concerne ainsi, de manière très originale, le sujet de la santé. Les savoirs médicaux, estime par exemple Foucault, responsabilisent le patient de ses conduites, au point parfois de le considérer comme l’auteur plein et entier de ses (éventuellement mauvaises) pratiques et comme le libre agent de ses possibles conduites à risque – position évidemment extrêmement discutable, car si elle a le mérite d’affirmer la liberté des individus sur leurs pratiques, elle fait fi de mécanismes plus subtils d’influence sociale sur les conduites. Ce qui peut avoir des conséquences très graves : ne peut-on imaginer que, couplée au système de l’assurance sociale, une telle manière de se représenter les sujets de la santé finisse (mue par des motifs économiques) par n’accorder la protection qu’à ceux qui seraient susceptibles de justifier de leurs bonnes pratiques de santé ? On peut ici également songer à l’effet de contrôle social engendré par les injonctions de déclarer, ou seulement par l’incitation à déclarer ses bonnes pratiques, par exemple en matière de sexualité. Foucault, qui est décédé des suites du SIDA, aurait probablement réagi contre l’idéologie du Safe sexe, et surtout contre toute tentative, même légitimée par un contexte à risques, de contraindre l’individu à se conformer à une sexualité normale et normée.

Les formes de contrôle du biopouvoir sont même plus subtiles encore, et concernent le régime d’existence d’un sujet placé par la médecine en situation de choix à propos de questions littéralement indécidables à son niveau. Elles évoquent notamment les situations de contrainte paradoxale  (du genre du double bind – Foucault ayant toujours été proche de la critique antipsychiatrique), dans lesquelles il est mis en contradiction par ses propres options. On peut penser ici aux situations vécues engendrées par le diagnostic prénatal, conduisant à l’adoption « volontaire » de l’amniocentèse par la femme enceinte, ou au « choix » de l’avortement thérapeutique par les parents lorsque l’embryon présente une anomalie – pour ne rien dire, à propos de ces deux cas, de l’ambiance d’« eugénisme soft » induite par la volonté médicale de détecter l’anomalie. Le pouvoir, dans ces cas, n’appartient à personne, il est même à la fois partout et nulle part : il consiste en un contrôle médical que les médecins et les patients engendrent d’eux-mêmes afin de préserver la vie, comme un autocontrôle qui agirait de manière littéralement illimitée. On peut bien sûr estimer que ce genre d’analyse est trop subtil par rapport aux enjeux plus directs de la pratique médicale, qu’il est peu convaincant, voire franchement paranoïaque. L’analyse de telles situations en termes de biopouvoir souligne en tout cas les limites inhérentes à la définition de l’individu libéral capable de rationalité, celle-ci étant caractérisée comme la possibilité d’ajuster les moyens dont on dispose aux fins qu’on a librement choisies.

            Nous avons évoqué à grands traits ce que signifient les concepts de biopouvoir et de biopolitique ; nous en venons à présent à la pandémie de grippe A.

 

2. Rappel des faits de la pandémie de grippe A/H1N1 :

 

            L'annonce de la possible pandémie de grippe H1N1 en  2009 est survenue après le développement de la grippe ou peste aviaire H5N1, laquelle fut une catastrophe pour la faune aviaire en Asie (des millions de volailles ont été abattues). Si seulement quelques centaines de cas humains de grippe H5N1 ont été répertoriés, souvent fatals, la transmission de l'animal à l'homme tant redoutée n'a pas eu lieu, sauf cas exceptionnel la barrière d'espèce a résisté, et le virus n'a pas pris une forme mutante lui permettant de la franchir. Cependant, l'Europe et la France se sont mises en état d'alerte, notamment du fait que certains auteurs annonçaient jusqu'à 500 000 morts.

            Une telle préoccupation a rejailli sur l'état de l'opinion et sur l'attitude du gouvernement dès l'annonce de la survenue en Europe du virus de la grippe A/H1N1 quelques mois plus tard, à l'hiver 2009. Ce virus, apparu en juillet-août dans l'hémisphère sud (au Mexique et au Brésil, pays dans lequel il tua un peu plus de 650 personnes), est vraisemblablement d'origine porcine, se manifeste par des symptômes comparables à ceux de la grippe saisonnière, mais présente des caractéristiques intrinsèques différentes, et est identique à celui qui, au début du XXe siècle, déclencha la terrible pandémie connue sous le nom de "grippe espagnole" à partir de 1918    - toutes les craintes exprimées paraissaient donc fondées. A l'issue de la première vague, moins grave que prévue, un médecin réfléchissait en ces termes la signification de la mobilisation médiatique, sociale et politique autour de H1N1 :

 

"La perniciosité de l'invisible danger se glisse partout, par exemple dans nos comportements à l'égard des voisins, suspects désormais d'héberger et de transmettre des virus. [...] Le monde invisible du H1N1 est au bout de nos doigts, partout ! Pire, le contact direct, le postillon si fin qu'un vent mauvais propage dans nos écoles, fait de chaque suspect un sujet qu'il faut isoler et du cas confirmé une classe à fermer. Des millions de masques sont prêts, le masque que tout patient respectueux d'autrui doit porter, crécelle moderne du lépreux..." [Brücker, p. 42].

 

            Si des chiffres précis sont difficiles à établir, les méfaits du virus furent avérés, il frappa réellement la population et atteint un certain taux de létalité. Cependant, d'une part il fit moins de dégâts que la grippe saisonnière (si aujourd'hui encore les chiffres précis sont difficiles à obtenir, certains analystes estiment que H1N1 a tué environ 200 personnes, contre 2000 pour la grippe saisonnière.) ; et de l'autre l'attente de la grande ou de la très grande pandémie qui ne vint jamais s'est apparentée à une sorte de psychose collective, dans laquelle le ressort de la peur a joué sur les comportements individuels [cf. Ferron] ; de plus, la fameuse "deuxième vague" qui devait revenir sur l'Europe et la France après l'hiver 2009 ne vint jamais, ou elle ne nous a pas encore touchés. En tout cas, la crise sanitaire se déroula dans une étonnante cacophonie. Cette dernière s'explique en partie par l'état de tension dans laquelle se trouvait la France suite à une décennie de maladies [cf. Brücker], mais certaines voies autorisées ont explicitement mis en question les excès provoqués par une campagne d'information préventive mal orchestrée [Israël, 2009 a] : certes, l'information a permis de mettre en œuvre des comportements sanitaires "éduqués", tant furent nombreuses les recommandations du lavage des mains, de l'éternuement dans la manche, du port du masque dans les lieux publics, etc., et tant fut respectée l'injonction de mettre massivement à la disposition du public des solutions hydro-alcooliques. Toutefois, elle produisit également des effets pervers, telle que l'installation d'un sorte de psychose collective du fait des précisions permanentes données par les médias dans la supposée progression de l'épidémie non seulement région après région, mais aussi, quasiment, commune après commune, ou encore telle l'incitation au confinement en cas de doute de contamination qui conduisit la société française au seuil d'un nouveau type de fonctionnement, celui du télétravail, du téléenseignement, bref, de la téléprésence. Dans le même temps, le gouvernement et la ministre de la santé Roselyne Bachelot adoptèrent à l'automne 2009 la décision d'une campagne de vaccination massive et gratuite de la population, dispositif central du plan de bataille des autorités de santé, réquisitionnant pour ce faire le personnel hospitalier et des gymnases municipaux de nombreuses communes en France. Une course contre la montre pour la production du vaccin adéquat s'engagea - cela dans le cadre d'une incertitude majeure sur l'efficacité du vaccin. Le vaccin proposé reçut l'autorisation de mise sur le marché (AMM) en un temps record, ce qui souleva une première polémique. Trois types de vaccin furent disponibles en France, deux avec adjuvants et un sans adjuvant, ce dernier étant destiné aux femmes enceintes et aux enfants.

            Lié au constat de la vitesse dans la production du vaccin, un deuxième foyer de polémique se déclara à propos de la dangerosité possible des adjuvants, susceptible d'engendrer le syndrome de Guillain-Barré (responsable de paralysie à vie). Si bien que livrés à des inquiétudes contradictoires, 82 % de Français déclaraient en octobre 2009 ne pas envisager de se faire vacciner, contre 55 % le mois précédent. Il s'est développé dans notre pays une véritable résistance de la population à la vaccination, assez originale sur l'échelle à laquelle elle s'est produite. Tandis qu'à l'heure actuelle personne ne peut prédire avec certitude le devenir des vaccins inoculés, certaines sources mettent en question l'effet médiatique de la création d'une atmosphère de méfiance, effet rendu possible par le scepticisme de la population vis-à-vis des injonctions des autorités dans un pays peu habitué à la transparence dans ses procédures de test des procédures médicales par la puissance publique [cf. Danzon, p. 112-113, qui en appelle, contre les propagateurs médiatiques de la méfiance, à "un maximum de bonne foi et d'éthique, en préservant (...) le droit du public à une information juste et honnête"]. 

            Une polémique se développa également à propos du rôle des médecins généralistes et libéraux dans le traitement des populations : le plan massif de vaccination prévu par le gouvernement pour toute la population, par vagues successives, fut en quelque sorte retiré des mains de ceux qui se trouvent en contact direct avec la population - d'ailleurs, de nombreux généralistes se montrèrent dès le début hostiles au principe de la vaccination de masse. Quoiqu'il en soit, l'effet de confiscation fut désastreux. Ainsi, écrivait le médecin Israël en septembre, "c'est un peu comme si le corps médical était court-circuité par toutes les mesures, y compris dans la possibilité de vacciner ou d'utiliser les antiviraux [...]" [Israël, 2009 a, p. 154]. Les pouvoirs publics finirent par accorder aux généralistes et aux pédiatres le droit de prescrire et de vacciner.

            Enfin, dernier point de polémique : la surdétermination des risques évoque un certain excès dans l'usage du principe de précaution, qui s'est notamment traduit par un "dérapage" précis, celui de la commande par l'Etat d'un nombre trop important de vaccins en regard des besoins de vaccination. On parle de 94 millions de doses qui auraient finalement été livrées ; ce chiffre s'explique notamment par le fait qu'on prévoyait, pour une part de la population (en particulier pour les enfants du fait de la prise de vaccin sans adjuvant), une double vaccination. La polémique s'est aussitôt développée à propos de l'action de l'Etat : il aurait été complice du dérapage, le nombre trop élevé de vaccins livrés étant dûment réglé sur la cassette publique. Un doute, de fait, plane sur le conflit d'intérêt possible entre certains hauts responsables gouvernementaux et les firmes pharmaceutiques qui ont délivré les vaccins ; un soupçon pèse également sur certains responsables de l'Organisation Mondiale de la Santé, qui aurait volontairement surestimé l'ampleur de la maladie en la déclarant officiellement "pandémie" le 9 juin 2009 : l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe et le British Medical Journal ont conjointement exprimé leurs critiques dans des rapports rendus publics le 4 juin 2010, et l'OMS a répondu aux accusations par deux courriers officiel du Dr. Margaret Chan, son directeur général[1]. En France, également, deux commissions d'enquête ont été diligentées par les deux chambres.

 

3. Pour une interprétation biopolitique de la crise sanitaire de la pandémie grippale :  

 

            Revenons à l'hypothèse biopolitique. Dans le développement suivant, nous allons explorer deux pistes de réflexion qui ne prétendent pas épuiser l'interprétation biopolitique de cette crise ; au contraire, elles ne visent qu'à susciter le développement d'autres pistes au sein de cette même hypothèse, en vue de mieux comprendre la crise en lui apportant un éclairage à la fois nouveau et précis, mais aussi dans le but de tester ou de mettre à l'épreuve l'hypothèse. 

            Première mise en rapport de la grippe et de l'hypothèse biopolitique : une critique de l'Etat libéral. Dans un éditorial de la revue Multitudes daté de l'hiver 2009, un auteur ayant choisi l'éloquent pseudonyme de "Léo de Javel" développe une critique virulente de la gestion gouvernementale de la crise, en laissant entendre que la cacophonie est organisée, et qu'elle reflète l'ambiguïté fondamentale de l'Etat libéral, qui règne par l'instauration de la discipline civique en stimulant la peur des population, tout en se voulant rassurant et tout puissant, et tout en pactisant avec les intérêts privés [voir de Javel]. Dans cette perspective, l'analyse biopolitique de la grippe évoque la sévère critique de l'Etat qu'on trouve sous la plume d'Agamben. Maître des normes du normal et du pathologique, l'Etat est fondamentalement double : il inclut certains individus et en exclut d'autres, son pouvoir repose sur sa capacité de normativité, dont l'effet est une normalisation des conduites. En poursuivant l'analyse, on pourrait dire que l'Etat impose un totalitarisme plus ou moins soft - ainsi, pour le cas qui nous intéresse, s'expliquerait sa volonté de s'arroger le monopole de l'expertise pathologique et du traitement sanitaire de la pandémie avec les aspects suivants : la décision puis la mise en œuvre d'une campagne de vaccination massive, et la tentative de mise hors jeu des médecins généralistes et libéraux.

            Deuxième piste : les contradictions de la libre responsabilité, qui renvoient à l'aspect le plus original ou novateur de l'hypothèse biopolitique. Afin d'ancrer l'analyse dans la réalité, je vais évoquer mon cas personnel, en invitant par là chacun à réfléchir à son propre cas, et à se constituer de la sorte comme un sujet biopolitique. En décembre 2009, deux de mes enfants ont été convoqués pour être vaccinés un mercredi dans un gymnase en périphérie de Grenoble. Je les ai accompagnés et, comme ils étaient réticents à la perspective d'être piqués par la seringue et effrayés par l'ambiance, le médecin responsable de la chaine de vaccination m'a proposé de me faire vacciner avec eux - ainsi les enfants seraient-ils rassurés de voir que leur père subissait le même sort qu'eux, et pour ma part je bénéficierais d'une vaccination gratuite, en tout cas anticipée par rapport à ma classe d'âge. J'ai donc pu et dû choisir d'être ou non vacciné contre la grippe, dans la minute, sous le regard de mes enfants. En apparence, rien de plus simple, ni de plus aimable dans la proposition du praticien. Toutefois, à y regarder de plus près, cette proposition s'apparentait à un pacte faustien : d'un côté, le sujet parfaitement libre de s'engager ou non dans le processus de vaccination, de l'autre, la puissance étatique, garante de la santé publique et généreusement disposée à me faire bénéficier d'une protection contre un ennemi supposé redoutable. Le choix était-il tout simplement possible devant l'asymétrie des partis en présence : d'une part en refusant le vaccin, le risque invisible et inquantifiable de tomber malade voire de mourir, de l'autre non seulement une protection réelle contre le virus, mais également la réassurance que l'Etat veille sur moi et qu'il pourvoit à la survie de ma famille. Envisagé sous cet aspect, le choix s'apparente tout simplement à une fiction. C'est probablement une fiction nécessaire - la fiction nécessaire pour le maintien d'un Etat qui domine non par la coercition mais du fait qu'il incarne la légitimité et la puissance d'un pourvoyeur monopolistique des normes de santé, d'hygiène et de sécurité. Dans ces termes, le choix qui semble donné au sujet est le suivant : ou bien il accepte la protection de l'Etat, ou bien il la refuse. On peut relever qu'une telle configuration évoque un double renvoi à la logique d'institution évoquée par Hobbes dans le Léviathan de 1651, ce grand récit de la modernité politique ; elle nous renvoie aux origines du pacte fondateur l'Etat libéral, mais selon des modalités originales. En effet, on pourrait d'abord dire, de manière simple, qu'elle renvoie à l'institution du pacte d'association [Hobbes, chapitre XVI] : en renonçant volontairement à son droit de nature, à son droit à se défendre lui-même contre les agressions, et en déléguant ce droit à l'Etat, l'individu gagne en sécurité ce qu'il perd en liberté. En ce sens, la vaccination consentie réinstaure le pacte d'association fondateur de la société politique. Cependant, ensuite, cette situation renvoie à la logique de ce que Hobbes entend par "république d'acquisition" ("commonwealth by acquisition"), dans un chapitre consacré à la "domination paternelle et despotique" [Hobbes, chapitre XX]. Dans cette logique agonale, la confrontation entre deux individus aboutit à ce que le vaincu accepte la domination du vainqueur et exprime, par quelque signe explicite, qu'il préfère la vie à la mort en se soumettant à ce dernier. L'Etat, dans la situation de danger, nous sauve la vie, et de fait nous lui devons soumission et reconnaissance. La philosophie du soupçon développée par Foucault tend à faire penser que, derrière la logique d'association volontaire de l'Etat libéral, sous l'effet de la production de la peur chez le sujet, réside une extorsion de consentement.

            Mais c'est plus radicalement le "sujet de la santé" qu'il faut faire apparaître, grâce à l'hypothèse biopolitique, comme une fiction à la fois entretenue et sans cesse fragilisée par le pouvoir : si un vrai choix entre se faire vacciner ou ne pas se faire vacciner était tout simplement impossible en dépit des termes dans lequel on le présentait, c'est que le "sujet de la santé" est par nature centré sur l'impératif de survivre, sa santé est son bien le plus précieux ; cet impératif de survie personnelle était, en l'espèce, renforcé par la nécessité dans laquelle le responsable légal des enfants qui assume sa paternité consiste à devoir survivre pour assurer autant que possible à ses enfants la sécurité que leur procure son existence et son travail. A ce niveau, le choix proposé touche à ce qu'il y a de plus intime dans l'individu ; il consistait en effet ou bien à assumer ces impératifs et donc à consentir à la puissance de l'Etat, et par suite à se soumettre à la normalisation sanitaire imposée par la vaccination de masse (et, incidemment, à admettre l'inoculation d'un produit fabriqué par ses possibles "clients", les grands laboratoires pharmaceutiques) - ou à refuser tout cela...ce qui revient, d'une certaine manière, à devoir assumer de sortir de la condition d'individu responsable. Et doublement responsable : sujet individuel ayant choisi pour lui-même d'être potentiellement contaminé, mettant en danger sa propre vie mais aussi celle des autres du fait qu'il peut être amené à propager le virus par le moindre de ses postillons ; sujet en charge de famille ayant choisi, en refusant la vaccination, de priver sa famille de son soutien. Lourde responsabilité qui consiste à choisir une triple irresponsabilité ! Et responsabilité qu'il est toujours possible d'imputer aux individus lorsque l'Etat comptable sera en mesure de leur demander des comptes quant aux dépenses de santé. Ne pas avoir choisi le parti de la vaccination n'est-il pas susceptible d'être suivi de certaines conséquences fâcheuses, car celui qui a pris ce parti pourrait se voir refuser le remboursement des soins de santé en cas de contamination ?

            L'examen biopolitique du processus de la pandémie et de la réponse institutionnelle à la crise montre donc comment peut être remis en question le fondement nécessaire et légitime de l'approche démocratique des problèmes médicaux et sanitaires, à savoir la libre conscience individuelle ; il suggère également de quelles manières la responsabilité personnelle peut, dans certains épisodes critiques de la vie sociale, se trouver faussée au point de pouvoir être utilisée contre les personnes qui en sont les titulaires. De ce fait, grâce à la mise en lumière des contraintes contradictoires qui, dans une telle situation spéciale, pèsent sur la subjectivité, l'analyse biopolitique permet de s'interroger sur les conditions sociales et psychologiques précises qui permettent, en temps normal, l'exercice de la responsabilité, c'est-à-dire qu'elle renvoie à la construction des conditions favorisant l'implication des sujets humains dans leur propre existence. Par-là, elle confirme la filiation entre le promoteur du soupçon à l'égard de la notion de responsabilité, Nietzsche, et l'un de ses héritiers contemporains en philosophie politique, Foucault [à propos de la critique nietzschéenne de la responsabilité, voir Ménissier].

 

            Au total, l'application de l'hypothèse biopolitique au cas particulier de la grippe A révèle plusieurs niveaux d'analyse : premièrement, elle dévoile les mécanismes et les limites d'une politique de santé publique qui s'effectue par injonctions et dans laquelle le monopole de la décision réside entre les mains de l'Etat - à cet égard, l'analyse biopolitique ouvre une voie de réflexion en direction des modes de résistance possibles en démocratie [voir sur ce point les développements de Sato] ; deuxièmement, elle souligne les possibles contradictions intimes du sujet de la santé, au point de mettre en question le lien philosophique fondamental entre la personne humaine et sa capacité de responsabilité ; troisièmement, elle nous pousse à nous demander si l'analyse biopolitique constitue un instrument subtil d'analyse des interactions complexes à propos de la santé dans la société démocratique, ou bien...un moyen de renforcer une méfiance exacerbée vis-à-vis des autorités de santé publique ? L'analyse biopolitique apparaît en effet si radicale dans son interprétation des agissement de l'Etat protecteur de la santé publique qu'elle tend à peut-être à une forme de diabolisation de la puissance publique, susceptible de nuire à l'objectivité des débats.

            Néanmoins cette forme d'excès même apparaît intéressante : elle révèle certains aspects originaux du rapport à la contamination. A ce titre, est remarquable dans l'analyse biopolitique de la récente pandémie grippale le fait que pour caractériser cette dernière, il est possible de parler de "contamination par le vaccin" plutôt que de "contamination par le virus (ou la bactérie) ; en ce sens cet épisode sanitaire a peut-être installé en France un nouveau type de rapport à la contamination, il a en quelque sorte promu la contamination biopolitique.

            Enfin, pour conclure, nous pouvons affirmer que, concernant plus généralement la thématique de la contamination, l'épisode de la grippe A a permis d'apercevoir avec une acuité renouvelée certains problèmes que l'on pressentait importants, et également de poser des problèmes nouveaux. Relève du premier point les questions posées par le rôle des experts dans la société contemporaine. On peut par exemple se référer aux études approfondies menées par Didier Tabuteau [Tabuteau, 2010 a et b] : de manière significative, lorsqu'on dresse un bilan approfondi du rôle de l'expert de santé aujourd'hui dans le fonctionnement des dispositifs publics, le cas de la pandémie H1N1 s'impose lorsqu'il est question de la question paradigmatique de la confiance dans les procédures sanitaires. La crise de l'hiver 2009 a mis l'accent sur le fait que, dans le contexte d'une pandémie de grande ampleur face à une pathologie dont on ignore la vraie dangerosité, il existe probablement une insuffisance structurelle dans le dispositif de pouvoirs publics et de contre-pouvoirs médiatiques et médicaux, pourtant paradigmatique de la modernité sanitaire. La quantité d'informations disponibles ne garantit pas la liberté publique, pas davantage qu'elle n'assure la qualité du jugement et des choix individuels. Au contraire, le doute et la confusion peuvent facilement et durablement s'installer à propos des mesures à prendre, tant sur le plan personnel qu'en matière de décision publique.

            Quant aux problèmes nouveaux, on peut en évoquer deux. Premièrement, celui de ce qu'on pourrait nommer la question de la hiérarchie des préférences dans une campagne de vaccination massive. Dans une société au développement avancé en matière de santé publique, lorsque la décision est prise de vacciner toute la population, quels groupes faut-il traiter en priorité ? Quels critères doivent être adoptés pour la détermination des groupes prioritaires ? Par quels modes d'information relayer la décision auprès des populations ? Ces questions ouvrent un champ de problématisation nouveau et important à l'intersection entre l'éthique biomédical et la philosophie politique [voir par exemple Guerrier pour un développement problématique intéressant, dans un volume collectif publié au début de la crise]. Deuxièmement, la crise de 2009 a mis en évidence le problème de la définition des acteurs sanitaires dans une pandémie. Dans une société développée, l'Etat ne saurait s'attribuer le monopole de l'information sanitaire sans que cela, a minima, fasse débat ; mais il ne peut non plus se permettre d'ignorer les ressources offertes, en matière de relais de la politique sanitaire, par des acteurs tels que les associations [voir, dans le même volume, l'article de Dreyer sur le rôle possible des associations et sur les possibles illusions recouvertes par une telle hypothèse].

            En somme, notre analyse permet de documenter à partir d'un cas d'espèce les inquiétudes tout récemment exprimées par le philosophe Mark Hunyadi :

 

« Loin de se limiter au strict champ médical, la santé est en train de devenir un véritable paradigme social, c’est-à-dire à la fois une clé d’intelligibilité de la réalité sociale et un principe d’action sur elle […]. Certes, on peut avancer que le paradigme qui domine encore le discours sur la société est le paradigme de l’intégration-exclusion. Mais il se trouve aujourd’hui en concurrence sérieuse avec le paradigme sanitaire du normal et du pathologique […]. Il y a donc une véritable emprise du sanitaire sur le discours social aujourd’hui. Or cette emprise n’est pas sans ironie. Le paradigme du tout-sanitaire a un grand antécédent dans la pensée occidentale puisque la pensée politique de Platon est tout entière placée sous son signe. […] Ce souci politico-sanitaire [de Platon dans La République] aboutit à une politique assumée d’eugénisme et d’euthanasie censée préserver la santé de la société conçue comme un tout. Le parallèle est complet entre justice et santé. La justice c’est la santé de la société.

Or, l’ironie de cette histoire, c’est que ce sont nos sociétés, proclamées libérales, qui sont sous nos yeux en train d’adopter le plan sanitaire de la pensée totalisante sinon totalitaire de Platon. Cette totalisation platonicienne de l’idée de santé étendue à l’ensemble du corps social et des comportements de ses membres à laquelle nous assistons aujourd’hui a été à vrai dire puissamment ravivée ou rendue possible de nos jours par la fameuse définition que l’OMS donnait de la santé dès 1946 et qui n’a pas été modifiée depuis. Je cite : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Cette définition, malgré sa belle générosité, contient pourtant en germe l’extension illimitée du biopouvoir conceptualisé par Foucault, un biopouvoir qui veut prendre en charge – médicalement en charge – tous les aspects du bien-être humain – physique, psychique et social – dont nous parle l’OMS. En cela la définition de l’OMS apparaît comme virtuellement totalitaire, c’est-à-dire qu’elle contient en son germe cette extension possible vers une médicalisation complète des comportements humains qui était l’idéal de Platon. » (Hunyadi, 2009, p. 21-24)

 

            Ce texte, aux accents certes catastrophistes, se voit illustré et en partie confirmé par l'analyse de l'épisode de la grippe A ; en effet, à sa manière cette dernière signifie elle aussi que l'idéologie de la santé, si importante pour la modernité comme pour les société démocratiques, est - dans l'ère de biosécurité globalisée qui paraît s'être aujourd'hui ouverte - caractérisée par certains revers qu'il convient de scruter, afin de réfléchir aux formes appropriées de résistance et aux expressions contemporaines de la liberté, qu'elle soit publique ou privée.    

 

Bibliographie

 

 

Agamben, Giorgio, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue [1995], trad. Marilène Raiola, Paris, Éditions du Seuil, 1997.

 

Brücker, Gilles, "Les maladies de la décennie", Les Tribunes de la santé, 2009/4, n°25, p. 39-49.

 

Danzon, Marc, "Décisions et controverses", Les Tribunes de la santé, 2010/2, n°27, p. 111-116.

 

Dreyer, Pascal, "La mobilisation associative en cas de pandémie grippale : utopie ou réalité ?", in Hirsch, Emmanuel (dir.), Pandémie grippale : l'ordre de mobilisation. Tous solidaires, préface Alain Cordier, Paris, Le Cerf, septembre 2009, p. 279-294.

 

Ferron, Christine, "Vaccination contre la grippe : fallait-il faire usage de la peur ?", Santé publique, 2010/2, vol. 22, p. 249-252.

 

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Foucault, 1976 : Histoire de la sexualité, I : La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

 

Foucault, Michel, 2004 a : Sécurité, Population, Territoire, Cours au Collège de France, 1977-1978, Édition établie sous la direction de François Ewald, Alessandro Fontana et Michel Senellart, Paris, Gallimard-Le Seuil, 2004.

 

Foucault, Michel, 2004 b : Naissance de la biopolitique, Cours au Collègue de France, 1978-1979, Édition établie sous la direction de François Ewald, Alessandro Fontana et Michel Senellart, Paris, Gallimard-Le Seuil, 2004.

 

Guerrier, Marc, "Etablir des priorités dans la distribution des vaccins contre un nouveau variant de grippe pandémique : l'exemple A (H1N1) 2009", in Hirsch, Emmanuel (dir.), Pandémie grippale : l'ordre de mobilisation. Tous solidaires, préface Alain Cordier, Paris, Le Cerf, septembre 2009, p. 195-208.

 

Hobbes, Thomas, Léviathan, Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, trad. J. Tricaud, Paris, Sirey, 1971.

 

Hunyadi, Mark, "La santé-je, -tu, -il : retour sur le normal et le pathologique", in Ferry Jean-Marc, Guibet-Lafaye Caroline, Hunyadi Mark, Penser la santé, Paris, P.U.F., 2009, p. 21-54.

 

Israël, Jacky, 2009 a : "Trop d'information nuit à l'information", Spirale, 2009/3, N°51, p. 150-155.

 

Israël, Jacky, 2009 b : "Suite d'une catastrophe annoncée ?", Spirale, 2009/4, n°52, p. 126-132.

 

de Javel, Léo, "Eloge de la grippe A", Multitudes, 2009/4, n°39, p. 9-13.

 

Ménissier, Thierry, « Généalogie, critique de la responsabilité morale et constitution de la subjectivité selon Nietzsche », Revue des sciences philosophiques et théologiques, tome 94/n°4, octobre-décembre 2010, p. 671-689.

 

Sato, Yoshiyuki, Pouvoir et résistance. Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, préface d'Etienne Balibar, Paris, L'Harmattan, 2007.

 

Tabuteau, Didier, 2010 a : "L'expert et la décision en santé publique", Les Tribunes de la santé, 2010/2, n°27, p. 33-48.

 

Tabuteau, Didier, 2010 b : "Du plan Seguin à la loi HPST : les évolutions de la politique de santé", Les Tribunes de la santé, 2010/5, n°HS1, p. 37-51. 

 



[1] voir la déclaration officielle du 8 juin 2010 : http://www.who.int/mediacentre/news/statements/2010/letter_bmj_20100608/fr/index.html

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