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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 07:34

UNIVERSITE PIERRE MENDES FRANCE – GRENOBLE 2

DEPARTEMENT DE PHILOSOPHIE

Licence, 1ère/2ème année – 2009-2010, 1er semestre

Philosophie de la culture

 

 

 

Moderne, contemporain et postmoderne

Synopsis de la première partie du cours

 

 

1.Qu'est-ce que la modernité ? Un projet de civilisation : XVIe-XVIIIe siècles :

 

1.1. Est « moderne » ce qui n'est ni « ancien » ni « antique »

 

1.1.1. Significations élémentaires :

 

- Selon l'étymologie, la notion de modernité désigne simplement le « nouveau » (cf. l'adverbe latin modo : « récemment ») qui succède à l'ancien. Cette signification première est donc surtout chronologique ; mais on comprend dès ici la dimension dynamique (et non statique) de l’adjectif : cela signifie « moins ancien que », si bien que la revendication de modernisme ou de modernité est susceptible de se réitérer sans arrête – d’où, dans la simple assignation chronologique, un certain nombre de difficultés que nous allons apercevoir dès à présent.

 

- Signification historique du terme la plus simple possible : les temps modernes ont succédé à l'Antiquité : tableau-ligne de la périodisation théorique des temps :

 

La signification générique de « modernité » : elle désigne toute la période qui commence à partir de la fin du Moyen Âge et qui dure encore aujourd'hui. Il convient aussi de remarquer que la modernité correspond aussi bien à une « ère » (temporelle) qu'à une « aire » (géographique : l'Europe). Mais les choses sont d'emblée complexes, car à côté de cette signification générique, le terme possède deux acceptions historiques plus précises :

- Sens restreint 1 : 1ère modernité à la Renaissance / en fonction des thèmes humanistes – par référence aux « Anciens » considérés comme des « classiques » en passant par dessus l'époque « médiévale », soit « intermédiaire » (qui ne s'est pas désignée comme telle). Mais alors, fort bizarrement, la Modernité et l'attitude moderne sont désormais synonymes de retour aux classiques. Ici, il faut souligner que le terme « classique » est lui-même ambigu, ainsi qu’on le voit lorsqu’on parle d’un style ou d’un vêtement classique – on ne veut pas dire qu’il est ancien, ni qu’il est démodé : on veut précisément relever le fait qu’il est indémodable. On pourrait à ce propos citer la belle phrase de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges qui cherchait à définir ce qu’est un livre classique :

« N’est pas classique, je le répète, un livre qui nécessairement possède tels ou tels mérites. Est classique ce livre que pour diverses raisons les générations des hommes lisent avec une préalable ferveur et une mystérieuse loyauté » (« Sur les classiques », dans Autres inquisitions, Paris, Gallimard, 1993, p. 818).

On peut donc parler d’un paradoxe de cette « première modernité » que fut la Renaissance : elle se tourne, par l’intermédiaire du mouvement humaniste, vers des classiques, qui sont des Anciens idéalisés, considérés comme non périmés, toujours vrais et intéressants. La nouveauté du « moderne » se pense donc par référence à deux passés : l’un, celui du moyen-âge, est dévalorisé, l’autre, celui de l’Antiquité gréco-latine, est au contraire survalorisé, au point d’être idéalisé (en tant qu’il fournit des modèles, des canons dans l’art, la littérature, la philosophie).

 

- Sens restreint 2 : 2ème modernité à partir du XVIIème siècle : rupture explicite et forcée avec les Anciens (un exemple privilégié : Descartes explique que lire et comprendre Platon et Aristote revient à faire de l'histoire, mais pas de la philosophie ; la connaissance la plus authentique et la plus vraie se tire de l'individu lui-même, sans référence au passé). La modernité, l'attitude moderne, sont désormais considérés comme un arrachement aux classiques, et caractérisés comme une attitude anti-traditionaliste. On peut même parler de « modernisme » ; une telle attitude est exprimée par les termes d’autonomie de la conscience ou de la raison, ces deux facultés œuvrant à donner à l’homme ses propres règles. Et, si elle débute au XVIIème siècle, elle sera encore accentuée, voire radicalisée, au XVIIIème siècle, avec la figure de l’homo oeconomicus, l’agent économique supposé spontanément capable de calculer le rapport entre les moyens dont il dispose et les fins qu’il poursuit (la réalité de ce calcul se nomme la liberté personnelle ; l’interrelation des calculs individuels s’appelle le marché, considéré à la fois comme une réalité et comme une norme). Une telle avancée est sensible chez le philosophe David Hume qui écrit dans les années 1750 (par exemple son Traité de la nature humaine comprend un livre III qui redéfinit la notion de justice en fonction de cette nouvelle interprétation de la psychologie individuelle et de la réalité sociale) et son élève l’économiste Adam Smith (voir Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776). Le paradoxe est alors que cette nouvelle manière de voir les choses fera que l’on nommera rétrospectivement les auteurs du XVIIème siècle « les classiques »…tout se passant donc comme si le modernisme avait toujours besoin d’anciens et de classiques.

 

On sent donc, à l'issue de ce simple repérage de la signification historique de la notion de modernité, que celle-ci est sous-tendue par des représentations et des valeurs – par conséquent qu'elle est historique parce qu'elle est philosophique, ou, dit autrement : elle vaut d'un point de vue descriptif en tant qu'elle est évaluative, ou axiologique (ce qui signifie qu'elle concerne les valeurs). Approfondissons donc : selon quelles modalités, à un moment donné de leur histoire, les hommes de l'Europe se sont-ils vus « modernes » ?


1.1.2. Les valeurs de la modernité :

 

1.1.2.1. L'essor de la rationalité comme événement et comme valeur : on assiste à une rationalisation progressive de tous les champs de l'activité humaine (exemples :en art, en pédagogie et  en droit, et par suite les conduites elles-mêmes, soumises au droit, deviennent davantage rationnelles) et par conséquent :

 

(1) La science ou scientificité est désormais considérée comme une valeur, un moyen permettant à l'homme d'agir sur le monde. Descartes, Discours de la Méthode (1637), VIème partie : la science et la technique peuvent nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

 

(2) L'affirmation de la subjectivité. Tout se passe comme si l'homme moderne s’était engagé dans la tâche de refonder tout à partir de lui-même, c’est-à-dire de se constituer comme l'autorité de référence pour le savoir et la pensée. Pour comprendre le rapport entre modernité, rationalité et subjectivité, il est possible de se tourner vers la thèse fondatrice de Max Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme (1905) […].

 

 

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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 07:27

UNIVERSITE PIERRE MENDES FRANCE – GRENOBLE 2

DEPARTEMENT DE PHILOSOPHIE

Licence, 1ère/2ème année – 2009-2010, 1er semestre

Philosophie de la culture : « Moderne, contemporain, post-moderne »

 

Bibliographie

 

Ces éléments bibliographiques ont pour finalité de vous aider à choisir un ouvrage à partir duquel construire votre fiche de lecture pour le contrôle continu.

 

1.      Philosophie et histoire des idées :

 

-        Hannah Arendt : La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique [1954,1968], trad. fr. sous la direction de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1972 ; « Folio Essais » ; Condition de l’homme moderne [1958], trad. fr. G. Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1961 et 1983.

-        Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée » [1936] dans Ecrits français, trad. fr. Paris, Gallimard, 1991.

-        Allan Bloom : L’âme désarmée. Essais sur le déclin de la culture générale [1987], trad. fr. Paris, Julliard, 1987 ; L’amour et l’amitié [1993], trad. fr. Paris, Editions de Fallois, 1996 ; L.G.F. Le Livre de Poche, « Biblio Essais », 2003.

-        Rémi Brague, Europe, La voie romaine, Paris, Critérion, 1992 ; Gallimard, « Folio Essais », 1999.

-        Antoine Compagnon, Les antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005.

-        Florence Dupont, Homère et Dallas. Introduction à une critique anthropologique, Paris, Hachette, 1991.

-        Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, « Folio Essais » ; Nous autres modernes, 2005, réed. Paris, Gallimard, « Folio Essais ».

-        Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985, « Folio Essais ».

-        Michel Henry, La barbarie, Paris, Grasset, 1987 ; L.G.F. Le Livre de Poche, « Biblio Essais ».

-        Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, Paris, P.U.F., 1999 ; « Quadrige », 2004.

-        Georges Steiner : Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture [1971] trad. fr. Paris, Le Seuil, 1973 ; Gallimard, « Folio Essais » ; Les Antigones [1984], trad. fr. Paris, Gallimard, 1984 ; « Folio Essais » ; Réelles présences. Les arts du sens [1989], trad. fr. Paris, Gallimard, 1991 ; « Folio Essais ».

-        Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Du XVIIIème siècle à la guerre froide, Paris, Fayard, 2006.

-        Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de l’identité moderne [1989], trad. fr. Paris, Le Seuil, 1998.

 

2.      Sciences sociales (Ethnologie, anthropologie, psychanalyse et sociologie)

a.      Ethnologie et anthropologie :

 

-        Georges Bataille, La part maudite, précédé de La notion de dépense, Paris, Editions de Minuit, 1949/1967. 

-        Ruth Benedict, Echantillons de civilisations [1935], trad. fr. Paris, Gallimard, 1950.

-        Alain Caillé : Don, intérêt et désintéressement, Paris, La Découverte, 1992 ; Anthropologie du don, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

-        Pierre Clastres : La société contre l’Etat, Paris, Editions de Minuit, 1974.

-        Philippe Descola, Les lances du crépuscule, Paris, Plon, 1994.

-        Louis Dumont : Homo hierarchicus. Le système des castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1967 ; éd. augmentée, « Tel », 1979 ; Homo aequalis I. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1977 ; Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Le Seuil, 1983 ; « Points Essais ».

-        René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972 ; Hachette Littératures, « Pluriel ».

-        Maurice Godelier :  La production des grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982, 2ème édition 1996 ; Flammarion, « Champs » ; L’énigme du don, Paris, Fayard, 1996 ; Flammarion, « Champs ».

-        Pierre Leiris, Cinq études d’ethnologie, Denoël, 1969 ; Gallimard, « Tel ».

-        Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955 ; Presses Pocket « Terre Humaine Poche ».

-        Bronislaw Malinowski : Les Argonautes du Pacifique occidental [1922], trad. fr. Paris, Gallimard, 1972 ; « Tel », 1989 ; La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives [1927] trad. fr. Paris, Payot, 1932 ; « Petite Bibliothèque ».

-        Margaret Mead : Mœurs et sexualité en Océanie [1928 et 1935], trad. fr. Paris, Plon, 1963 ; L’un et l’autre sexe [1948] trad. fr. Paris, Denoël/Gonthier, 1966 ; « Folio Essais ».

-        Marcel Mauss : « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », paru initialement dans L’Année sociologique, seconde série, 1923-1924, à présent dans Sociologie et Anthropologie, Paris, P.U.F., 1950 ; « Quadrige », p. 143-279 ; « Les techniques du corps », paru initialement dans Journal de Psychologie, XXXII, n°3 et 4, mars-avril 1936, à présent dans Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., p. 363-386.

 

b.      Sociologie

 

-        Jean Baudrillard : Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968 ; Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972.

-        Pierre Bourdieu : Les Héritiers. Les étudiants et la culture (en collaboration avec J.-C. Passeron), Paris, Editions de Minuit, 1964 ; L’amour de l’art. Les musées européens et leur culture (en collab. Avec Alain Darbel), Paris, Minuit, 1969 ; La reproduction. Eléments d’une théorie du système d’enseignement (en collab. Avec J.-C. Passeron), Paris, Minuit, 1970 ; La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979 ; La noblesse d’Etat. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989.

-        Norbert Elias, La Civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident [1939 ; 2ème édition 1969], trad. fr. Paris, Calmann-Lévy, 1975 ; Presse Pocket « Agora ».

-        Bernard Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004.

-        Michel Maffesoli, Le temps des tribus (1988), rééd. Paris, La Table ronde, 2000 ; L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés contemporaines, Paris, La Table ronde, 2003 ; Le rythme de vie. Variations sur l’imaginaire post-moderne, La Table ronde, 2004..

-        Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme [1920], trad. fr. Paris, Plon, 1964, reparu chez Presses Pocket dans la coll. « Agora » ou, dans une édition plus complète, Flammarion, « Champs », 2000, 2ème édition 2001.

 

3.      Aspects politiques de la notion contemporaine de culture :

 

-        Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat » [1970] dans Positions, Paris, Editions sociales, 1976.

-        Marc Fumaroli, L’Etat culturel. Essai sur une religion moderne, Paris, Editions de Fallois, 1992 ; édition augmentée L.G.F. Le Livre de Poche, 1999.

-        Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités, 1995, trad. fr. Paris, La Découverte, 2001.

-        Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992, trad. fr. Flammarion, 1992, « Champs ».

-        Samuel Huntington, Le choc des civilisations, 1995, trad. fr. Odile Jacob, 1997, « Odile Jacob Poches », 2000.

-        Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, 1882, Paris, Mille et une nuits, 1997, ou Pocket « Agora », 1992.

-        Leo Strauss, Droit naturel et histoire [1953], trad. Monique Nathan et Eric de Dampierre [1954], Paris, Flammarion, 1986.

-        Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie, 1992 ; trad. fr. Paris, Aubier, 1994 ; Flammarion, « Champs », 1997.

 

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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 07:03

UNIVERSITE PIERRE MENDES FRANCE – GRENOBLE 2

DEPARTEMENT DE PHILOSOPHIE

 

Licence, 1ère année – 2009-2010, 1er semestre

Philosophie de la culture 

 

Moderne, contemporain et postmoderne

 

Argument du cours :

 

Que signifie l’adjectif « moderne » ? Pourquoi possède-t-il une dimension évaluative (et valorisante) aussi forte ? La manière de vivre et de penser qu’il désigne est-elle encore aujourd’hui d’actualité à certains égards ? Ce cours s’attachera à répondre à ces questions, en partant de l’étude d’un certain nombre d’œuvres considérées comme typiquement modernes en littérature, en peinture et en philosophie. On étudiera également le courant qui s’est défini, de manière réactive, comme « antimoderne ». Le cours examinera ensuite la manière dont l’époque appelée « contemporaine », à partir de la fin du XIXème siècle, a radicalisé l’esprit moderne, notamment grâce à la notion d’avant-garde. Ce faisant, l’époque contemporaine a-t-elle, dans les mêmes domaines de la vie culturelle, réalisé ou dépassé les exigences modernes ? Et que doit-on entendre par l’adjectif « post-moderne », apparu au début des années 1980 ? S’il désigne une abolition de l’esprit moderne, en quoi consiste-t-elle, et comment se manifeste une telle revendication dans les productions de la culture ?

 

Plan du cours :

 

1.Qu'est-ce que la modernité ? Un projet de civilisation : XVIème – XVIIIème siècles

 

2.Les tourments de la modernité : la douloureuse remise en question des idéaux modernes par l’esprit « contemporain », XIXème – XXème siècles

 

3.La tentative de dépassement de la modernité : qu’est-ce que le style « post-moderne » ? (XXème – XXIème siècles).

 

Evaluation :

 

-          Contrôle continu facultatif : sur la base d’une fiche de lecture (ouvrage décidé avec l’enseignant).

-          Contrôle terminal obligatoire : devoir sur table en temps limité (dissertation ou commentaire d’extrait de texte).

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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 18:56


Le partage promet. On en espère quelque chose qui paraît très difficile à réaliser : l’expression conjuguée de l’enrichissement et de l’équité.

Cette attente tient peut-être à la structure même de tout partage. Car partager c’est instituer une communauté, c’est-à-dire davantage qu’une simple société.  Or, du point de vue matériel, le partage repose sur l’opération qui consiste à diviser un ensemble et à en distribuer les éléments constitutifs. Si le partage apparaît comme un acte tout à fait particulier, c’est que la division des choses permet de souder le groupe des hommes. Opération étrange par laquelle le fractionnement dans l’ordre des biens produit dans l’ordre humain le contraire d’une fragmentation, et même une forme éminente d’unité.

Mais, à son tour, une telle étrangeté semble devoir s’élucider si l’on considère le statut de ce que l’on partage. Pourquoi les choses sont-elles considérées comme des biens ? D’où provient la transformation de ce qui est en ce qui vaut ? Questions qui renvoient au cœur de l'économie. Les choses deviennent des biens pour autant qu’on les accepte collectivement comme les symboles de la richesse ; celle-ci est donc affaire de reconnaissance.

Par conséquent, ce qu’un partage laisse toujours espérer, c'est l’enrichissement d’une communauté par le biais d’une reconnaissance pleine et entière pour chacun de ses membres. Il y a des thématiques moins riches en utopie…


Davantage ?
Ici :  http://societealpinedephilosophie.over-blog.com/

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Thierry Ménissier
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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 05:11

Dans la collection "La Librairie des humanités" que l'Université Pierre Mendès France publie aux éditions L'Harmattan (et dont je suis coresponsable), nous publions en cette rentrée la traduction (par Sylvie Pipari) d'un livre que je soutiens vivement du fait de ses grandes qualités. Sa parution constitue donc un événement de la rentrée !


Il s'agit de La politique des Lumières. Constitutionnalisme, républicanisme et droits de l'homme : le cas Filangieri, et son auteur est Vincenzo Ferrone, Professeur d'histoire des idées politiques à Turin.

Voici la préface que j'ai rédigée pour cet ouvrage, qui explique pourquoi c'est un livre très intéressant et même sûrement important...

(En résumé : l'histoire des idées politiques est une discipline qui, dès que l'on évite les raccourcis simpliste issus des manuels qui prédigèrent et surtout conformisent la pensée, devient pour le lecteur (et à plus forte raison pour le philosophe) une source de méditation d'une exceptionnelle richesse. Filangieri : "le chaînon terriblement manquant".)




Filangieri, le « chaînon manquant » ?


 

L’ouvrage du Professeur Vincenzo Ferrone dont nous faisons paraître la traduction ne manquera pas de susciter l’intérêt de quiconque étudie l’histoire des idées politiques modernes, mais son relief apparaîtra pleinement aux lecteurs attirés par l’énigme de l’évolution de la pensée révolutionnaire. Il concerne en effet une période cruciale – celle qui correspond à la transformation des idées engendrées par la philosophie des Lumières, puis dynamisées par le tourbillon de la Révolution Française, enfin bouleversées par les suites de celle-ci. Surtout, la version française de ce livre déjà consacré par la critique italienne nous a semblé s’imposer dans un contexte national tel que le nôtre : pour le public français, l’auteur dont l’étude constitue le cœur de cet ouvrage, Gaetano Filangieri, pourrait bien représenter le « chaînon manquant » d’une évolution théorique allant des modèles révolutionnaires issus de la culture des Lumières (Rousseau, Mably) aux élaborations du libéralisme qui suivirent les épisodes politiques postérieurs au 9 Thermidor de l’an II (Constant, Madame de Staël, Guizot, et bientôt Tocqueville). De fait, la production hexagonale consacrée à cette importante transformation demeure rare, au point que l’on ne comprend pas toujours ce que les auteurs du second moment, trop vite catalogués comme de purs libéraux, entendirent conserver de la mentalité des Lumières aussi bien que de son pouvoir de reconfiguration des mœurs[1].


Filangieri (1752-1788), grand constitutionnaliste, une des gloires de la culture napolitaine, est l’auteur de La Scienza della legislazione, monument de théorie de la législation en cinq livres qui fut un véritable best-seller dans l’Europe savante de la fin du XVIIIème siècle. Or, dès l’origine, la réception française de ce chef d’œuvre des « Lumières tardives » se trouva en quelque sorte biaisée par la lecture qu’en fit Benjamin Constant dans son Commentaire publié en 1822 et 1824
[2]. Ce dernier adopta d’ailleurs une attitude ambiguë, à la fois admirative et critique, dont l’effet fut de déformer passablement les thèses de l’auteur napolitain. En voulant réfuter Filangieri, ainsi que le montre Vincenzo Ferrone, Constant tenta une sorte de retour en arrière qu’il maquilla en innovation : il prôna en effet pour la société française des années 1810-1815 les vertus d’une forme de constitutionnalisme « à l’anglaise », à la manière ancienne de Montesquieu, tandis que, de son côté, La Science de la législation avait réalisé un tour de force d’une toute autre ampleur. Loin que son entreprise se résume à une version du dirigisme constitutionnel et de l’égalitarisme supposés par Constant typiques du rousseauisme, Filangieri avait réussi à retrouver dans l’œuvre fondatrice de Locke de quoi réfléchir les acquis de la période révolutionnaire, qu’il considérait dans sa pleine extension[3].

Une telle position, voudrions-nous souligner, engage deux types de problèmes distincts et complémentaires.

D’une part, en s’inscrivant dans le mouvement d’effervescence qui avait gagné tous les intellectuels en Europe, le constitutionnaliste napolitain avait minutieusement examiné les différentes phases du processus de la Révolution américaine, épisode précurseur des événements français en ceci qu’il recelait des expériences toutes différentes de celles qui avaient conduit, à l’issue des années 1650-1690, à la mise en œuvre (et à l’installation durable) du modèle anglais. Dans ces conditions, Locke est lu comme l’auteur ayant affronté, contre le féodalisme et le patriarcalisme, la question cruciale pour la modernité du rapport entre dominium et imperium, entre propriété et souveraineté
[4]. Après Montesquieu, Rousseau et Kant,  Filangieri s’inscrit par conséquent dans la série des auteurs ayant progressivement déterminé et déjà contribué à réaliser ce qu’on pourrait nommer le programme des modernes dans les domaines de la morale, du droit et de la politique.


D’autre part, l’œuvre lockienne est appréhendée par Filangieri en tant que promotrice des droits de l’Homme : l’objectif de la Science de la législation revient alors à proposer un système de législation complet susceptible de consacrer constitutionnellement le primat de ces droits, ou, exprimé dans les termes de V. Ferrone, de « formuler les critères, les modalités, le plan technique et juridique d’une nouvelle science de la législation vraiment cosmopolite et inspirée des Lumières, élaborée en fonction du respect des droits de l’Homme »
[5]. Or, l’entreprise de constitutionnalisation des droits de l’Homme représente encore de nos jours une tâche théorique de première importance. Si bien que, aperçue sous cet angle, l’œuvre de Filangieri est l’une des toutes premières capables de démentir la critique adressée au jusnaturalisme moderne par un auteur tel que Leo Strauss, qui remettait en question la possibilité même, pour l’individualisme moderne, de concevoir quelque chose comme le droit naturel[6]. Le Napolitain doit également être considéré, de ce fait, comme le précurseur de ces juristes et philosophes du droit qui, à l’époque contemporaine, veulent établir que les droits de l’Homme n’ont pas besoin d’être métaphysiquement fondés pour valoir comme principes juridiques efficaces[7].



Dans les deux cas, on saisit donc combien Filangieri retourne en quelque sorte la pensée de Locke contre sa captation libérale, ou du moins, et la nuance est évidemment importante, contre une acception étroitement idéologique du libéralisme. Et par là il nous convainc qu’elle recèle des ressources pour penser au-delà de « l’individualisme possessif » dont elle est pourtant un des piliers, notamment en revenant sur le rapport intime qu’entretiennent aussi bien pour la philosophie morale que pour la théorie politique les notions d’intérêt, d’identité personnelle, de propriété privée et de personne juridique
[8].



A la croisée des deux perspectives, de plus, on notera combien le statut de la publicité joue un rôle cardinal dans le projet de la Science de la législation : la tâche à laquelle s’est attelé le juriste napolitain consiste en une reconfiguration de l’espace public pensée à la fois d’après le canon anthropologique de la personne humaine porteuse de droits fondamentaux et en fonction de la nouvelle donne des sociétés européennes issues des Révolutions. A cet égard, le fait que, lors de sa parution, le livre IV de l’ouvrage connut un remarquable succès auprès du public, constitue en quelque sorte le signe de sa profonde pertinence philosophique : ce livre développe une ample réflexion consacrée à la réforme de l’éducation
[9]. Les trois parties dont il est composé proposent successivement un examen des types de mesures éducatives qui, dans une société réellement soucieuse de former le jugement des citoyens, seraient nécessaires aux divers âges de la vie ; une analyse des passions susceptibles de contribuer à la qualité de l’esprit public ; enfin ce qu’on pourrait identifier comme le projet d’une hiérarchie des Facultés, au sein d’une organisation rationnelle de l’instruction publique. Filangieri poursuit de la sorte l’œuvre d’un Condorcet[10], dans la double conviction que l’ignorance conditionne la servitude et que, inversement, un citoyen éduqué est fondé à défendre lui-même sa liberté. Ce faisant, le Napolitain adapte la vieille ambition républicaine au projet des modernes : doter le peuple de la culture civique nécessaire pour affirmer la liberté, c’est-à-dire lui donner les moyens d’agir sur sa destinée collective. Ainsi, son entreprise, parce qu’elle contribue à la mise en œuvre concrète des principes de la société démocratique, mérite pleinement le nom de « politique des Lumières », selon le titre choisi par l’auteur pour l’édition française de son livre. 



Dans le même temps, on remarquera que le livre de V. Ferrone constitue une recherche intéressante pour le public français en ceci qu’elle plonge le lecteur dans l’extraordinaire ambiance de la culture napolitaine, dont La politique des Lumières restitue une époque importante. Des travaux de grande qualité menés ces dernières années ont quasiment fait de Giambattista Vico (dont Filangieri avait confessé à Goethe, selon le témoignage de celui-ci, se sentir l’héritier direct) un auteur familier des lecteurs français
[11]. Il n’existe presque rien sur Antonio Genovesi (1713-1769) et sur Francesco Mario Pagano (1748-1799), deux auteurs majeurs de l’Illuminismo napolitain dont V. Ferrone nous présente la figure et les œuvres. Ferrone démontre en particulier comment une somme telle que la Scienza della legislazione représente tout autant le chef d’œuvre d’un auteur que le produit d’un milieu intellectuel complexe. Ainsi la compréhension exacte de La Science de la législation serait-elle incomplète sans que l’on garde à l’esprit qu’elle constitue une réponse au Projet de constitution pour la république napolitaine que Pagano avait proposé en 1799[12]. Et dans un cadre élargi, il est nécessaire de prendre en compte la manière dont Filangieri entendait dialoguer avec Sieyès, qui représente en quelque manière son équivalent français – selon un rapprochement en tout cas manifeste du point de vue de l’ambition intellectuelle : produire une pensée moderne de la norme capable d’intégrer le souci des Anciens quant à la vertu civique.

En ce sens, le livre de V. Ferrone gagne à être considéré d’un point de vue épistémologique, et cela sous un angle double. Il se présente d’abord dans cette dimension comme une remarquable synthèse d’histoire des idées culturelles, morales et politiques, registre de savoir dans lequel la France – parce que notre tradition nationale, sans même avoir une conscience nette de ce tropisme, a toujours eu tendance à essentialiser les concepts ? – a toujours subi un certain retard méthodologique, d’autres auteurs l’ont constaté[13]. Il nous invite ensuite à réfléchir à ce que désigne, pour une œuvre de pensée, son contexte, ce qui signifie à la fois les conditions multiples et toujours en partie mystérieuses de sa genèse (le contexte d’apparition de l’œuvre), aussi bien que la faculté manifestée par cette œuvre d’agir sur certains aspects de la réalité (son contexte d’expression).



Pour achever cette présentation, nous voulons insister sur un point qui nous semble capital pour la théorie politique normative aujourd’hui : la réflexion de V. Ferrone sur Filangieri invite enfin à revenir dans le temps présent, en ce qu’elle conduit à nous interroger sur la signification même d’une politique inspirée par l’exigence des Lumières. Quelles sont, dans une démocratie contemporaine, les ressources de l’entreprise constitutionnelle ? Plus précisément formulé, que peut sur les mœurs de citoyens la création de lois favorables à l’émergence d’un esprit public ? Et dans le fond ce livre nous explique comment, dans la voie constitutionnelle qu’il avait choisie, Filangieri s’était engagé afin de traiter ce qui allait rapidement devenir un cas d’école de la théorie normative contemporaine : poursuivre la tâche des Lumières en dépassant l’opposition entre le libéralisme et le républicanisme, certes pertinente en apparence, mais finalement dangereuse car susceptible, en les sédimentant comme des idéologies figées, de dresser l’un contre l’autre les deux discours de référence de la modernité politique. La qualité de cet ouvrage réside donc également dans la perspective de travail à laquelle il nous convie pour notre temps – réunir enfin les deux concepts de la liberté.

 

 

 

 

 

 



[1] Echappent à ce reproche les travaux qui, depuis quelques années, se sont consacrés à l’étude du groupe de Coppet : voir par exemple Françoise Tilkin (dir.), Le groupe de Coppet et le monde moderne. Conceptions, images, débats (actes du VIème Colloque de Coppet, Liège, 1997), Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, Fascicule CCLXXVII, Genève, Librairie Droz, 1998 ; Lucien Jaume (dir.), Coppet, creuset de l’esprit libéral, Paris, Economica/Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2000. Le rapport entre les deux moments est souvent envisagé en France à la lumière de la filiation entre les Idéologues et le groupe de Coppet, cf. à cet égard le dossier d’études paru dans la Revue française d’Histoire des Idées Politiques, n° 18, 2003 : « Les Idéologues et le groupe de Coppet ».

[2] Benjamin Constant, Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri, Paris, P. Didot, 1822-1824, 2 volumes ; une édition récente du Commentaire a paru aux éditions Les Belles Lettres en 2004, avec une préface d’A. Laurent.

[3]  Voir infra, La politique des Lumières, chapitre X : « Constant le libéral contre l’homme des Lumières Filangieri : deux interprétations de la modernité face à face ». Sur les relations théoriques entre Filangieri et Constant, cf. également Antonio Trampus, « Filangieri et Constant : constitutionnalisme des Lumières et constitutionnalisme libéral », Annales B. Constant, n°30-2006.

[4] Voir à ce propos Jean-Fabien Spitz, « Imperium et dominium chez Locke », Droits, 22, 1995, p. 27-38, ainsi que l’Introduction de Franck Lessay à son ouvrage Le débat Locke-Filmer, Paris, PUF, 1998, p. 1-142, particulièrement p. 60-86.

[5] La politique des Lumières, p. 118.

[6] Cf. Leo Strauss, Natural Right and History [1953], trad. Droit naturel et histoire par M. Nathan et E. de Dampierre, Paris, Plon, 1954 ; Flammarion, « Champs », 1986.

[7] Voir à ce propos Norberto Bobbio, L’età dei diritti [1990], trad. partielle sous le titre Le futur de la démocratie par J.-L. Pouthier, Paris, Le Seuil, 2007, en particulier chapitres I et II, p. 33-69.

[8] Cf. Crawford B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif, de Hobbes à Locke [1962], trad. Michel Fuchs, Paris, Gallimard, 1971 (rééd. « Folio Essais », 2004, avec une postface de Patrick Savidan) ; ainsi que Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi : entretiens sur la construction de l'individu moderne, Paris, Fayard, 2001.

[9] Cf. Gaetano Filangieri, La Scienza della legislazione, édition critique sous la direction de Vincenzo Ferrone, Venise, Centro di Studi sull’Illuminismo europeo « G. Stiffoni », 7 vol., 2003. Le Livre IV intitulé « Des lois qui concernent l’éducation, les mœurs et l’instruction publique » occupe le volume 5 de cette édition (volume édité par Paolo Bianchini).

[10] Cf. Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique [1791] et le Mémoire sur l’instruction publique [1792], édition de Charles Coutel et de Catherine Kintzler, Paris, Flammarion, « GF », 1994.

[11] Voir par exemple la traduction de la Science nouvelle par Alain Pons (Paris, Fayard, 2001), et également : Olivier Remaud, Les archives de l’humanité. Essai sur la philosophie de Vico, Paris, Le Seuil, 2004 ; André Tosel (dir.), « La Scienza nuova de Giambattista Vico », Noésis, n°8-2005.

[12] Œuvre constitutionnelle dont V. Ferrone a d’ailleurs dirigé la récente édition critique : voir Progetto di costituzione della Repubblica Napoletana presentato al Governo Provvisorio dal comitato di legislazione, a cura di Federica  Morelli e Antonio Trampus, Introduzione di Anna Maria Rao, Venise, Centro di Studi sull’Illuminismo europeo « G. Stiffoni », 2008.

[13] Voir par exemple à ce propos les fines remarques de Zeev Sternhell dans l’Introduction de son ouvrage Les anti-Lumières. Du XVIIIème siècle à la guerre froide, Paris, Fayard, 2006, p. 34-39.

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Thierry Ménissier - dans Evénements
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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 16:24

 

Récemment, j’ai eu le plaisir d’inviter dans le cadre de la Société alpine de philosophie le philosophe niçois André Tosel, pour une présentation de son livre Un monde en abîme. Essai sur la mondialisation capitaliste (Kimé, 2008), dont la lecture m’a personnellement beaucoup intéressé. Il m’a semblé que ce fut une très belle rencontre, car le conférencier s’est montré aussi passionnant que son ouvrage ; en tout cas, le public présent à la Bibliothèque a réagi avec enthousiasme et, pour un auditeur au moins, avec indignation quant au marxisme de Tosel (réaction qui à mon point de vue est aussi bon signe que les autres quant à la pertinence et à la réussite de la soirée !). A ce lien sur le site de l’association, on peut trouver ma présentation initiale de l’ouvrage : http://societealpinedephilosophie.over-blog.com/categorie-10942281.html

Voici à présent le texte de ma présentation du livre de Tosel lors de la soirée. Les questions qu’il comprend visaient à mettre l’auteur en situation de réponse ; dans une version plus développée de ce texte je les reprendrai sans doute en mettant en lumière ses arguments puis, comme il se doit, en les discutant. En attendant, le cas échéant, vos réactions sont évidemment les bienvenues…

***

Nous recevons ce soir André Tosel, professeur de philosophie politique à l’Université de Nice, et auteur de nombreux ouvrages consacrés notamment à Spinoza, à Hegel et à Marx.

Nous avons la joie d’accueillir André Tosel pour un livre qui m’apparaît important dans le contexte actuel. Il porte sur un objet, le monde, qui n’est pas inconnu de la philosophie : par exemple, les Stoïciens (avec le concept de « kosmos », les Pères de l’Eglise (avec le « mundus », Leibniz, Kant et Hegel (avec le « welt »), et même, sous la forme d’une réflexion sur l’éthique internationale, nos contemporains Habermas et Rawls, s’y étaient déjà essayés. Il s’agissait pour tous ces auteurs (et selon des modalités variées) de réfléchir à la signification anthropologique et morale de la réunion d’une humanité divisée en particularismes. André Tosel n’aborde pas les choses sous cet angle, mais il se concentre sur la dimension économique et sociale du processus actuel de « globalisation » ; pourtant, ainsi qu’on va le voir, il retrouve le questionnement typique de la philosophie sur un tel phénomène.

Il serait vain de vouloir résumer en quelques mots un livre aussi riche, mais afin d’entrer dans le vif du sujet, je dirai que pour Tosel, la globalisation que connaît le monde est une totalisation qui se fait passer pour une universalisation. Cependant, ce phénomène désigne à la fois une effective homogénéisation et une illusoire assimilation. En effet, le mode de vie qui l’engendre (dominé par le capitalisme) a perdu une grande partie de son pouvoir d’attraction réel et positif. En effet, d’un côté, dans les faits, le processus de mondialisation engendre de l’exclusion, de l’appauvrissement et une considérable souffrance sociale, et de l’autre, il est devenu extrêmement difficile de croire à la « mondialisation heureuse ».

La question est d’abord de préciser à quel objet on a affaire avec le processus de globalisation. L’auteur relève au début de l’ouvrage  ce qu’on serait tenté de nommer l’état des connaissances actuelles à propos de la mondialisation, et note le déficit de représentations philosophiques en la matière. Prenant acte de ce déficit, l’ouvrage entreprend de forger une série de représentations adéquates à cet objet. « Le problème que pose une définition adéquate de la mondialisation est d’abord épistémologique » (p. 28).

Par suite, l’ouvrage présente le grand intérêt d’entreprendre une reconquête philosophique d’un tel objet. Ce qui peut s’entendre de deux manières, l’une et l’autres fidèles à l’ambition typique de la philosophie.

D’une part, il vise une connaissance conceptuelle de la réalité – en un temps où abondent les études basées sur une connaissance de type scientifique, sur le modèle des sciences sociales (économie, sociologie) ; si la mondialisation est soumise à toutes sortes de mesures, il s’agit avec ce livre d’en avoir une idée. Une des vertus de l’ouvrage repose, me semble-t-il, sur l’utilisation qu’il fait de la méthode marxiste dans une optique descriptive : il entreprend de lire les catégories dominantes du mode de vie qui s’impose dans le monde à la lumière de la notion de domination économique. Ainsi, la « liberté » promise par le système libéral apparaît comme une intégration sociale assez chèrement payée du point de vue de l’obéissance à des hiérarchies d’autant plus difficiles à contester qu’elles se prévalent d’une rationalité fonctionnelle. Le poids du marché, qui est à la fois l’ensemble des rapports économiques et sociaux et leur règle fonctionnelle, rend problématique la remise en question de ces hiérarchies. Si la totalisation que connaît le monde correspond à une hégémonie, soit, dans les termes classiques du marxisme à l’hégémonie de la classe bourgeoise, il s’agit de concevoir les conditions de la nouvelle forme de l’hégémonie. Reprenant l’ambition théorique d’un Gramsci, l’ouvrage se présente donc comme une critique de l’économie politique du monde globalisé, ou au moins comme l’introduction à une telle critique.

D’autre part, il s’agit de se demander si et dans quelle mesure la mondialisation résulte d’un processus historique nécessaire, qui serait impliqué par ce mouvement de fond qu’on a appelé la modernité : en quoi le développement de l’esprit moderne (terme à définir plus précisément, mais que l’on assimile souvent plus ou moins à l’essor de la rationalité) est-il le facteur décisif dans l’émergence d’un monde globalisé ? Si tel est le cas, comment se fait-il que ce processus soit en grande partie subi par les populations ? Le livre d’André Tosel implique donc une évaluation de la notion de modernité, et procède à cet égard en questionnant les grandes philosophies modernes, à commencer par celle de Hegel – en particulier, dans l’exigence manifestés par ce dernier de relier la prise en compte de ce qui est historiquement effectif et la tentative de penser la forme socio-politique rationnelle qui lui correspond. Le livre de Tosel est donc une tentative moderne ou fidèle à l’esprit moderne de questionner un phénomène dont il faut se demander s’il réalise la modernité (dans ses ambiguïtés mêmes), ou s’il la trahit purement et simplement. A cet égard, le livre se demande de manière stimulante quand a commencé la mondialisation, et entreprend d’en délimiter certaines époques différentes. C’est dans une telle perspective d’historicisation du phénomène que la notion post-moderne de « société liquide » semble pour Tosel posséder un certain rôle opératoire.

De ce fait, cet ouvrage opère une mise en question de la notion de rationalisation des processus de production et d’échange, à tous les niveaux où il est possible d’entendre ces derniers termes : rationalisation (ou hyper rationalisation ?) du travail, du commerce, de la diffusion des biens, des services, et des informations. L’envers de ce processus concerne la métamorphose des modes de domination. Si le monde contemporain est devenu complexe, c’est aussi parce que les formes d’assujettissement sont devenues bien plus difficiles à contester. 

Par suite, le livre pointe la valeur de la démocratie, cette forme privilégiée des rapports politiques dans la modernité, ou mieux : forme politique moderne par excellence. La démocratie est-elle un régime efficace, au sens où il permettrait aux citoyens d’agir sur leur propre histoire ? Ou bien faut-il, pour en sauver le principe (à savoir : celui d’une communauté civique agissant volontairement sur son histoire) en dénoncer certaines caractéristiques essentielles, telle que la dimension de délégation de la décision dans le cadre du système de la représentation ? Si l’on voulait humaniser la mondialisation, ou réhumaniser l’histoire, que faudrait-il conserver de la démocratie ? Qu’est-ce qu’aujourd’hui un sujet politique, capable de délibérer et d’agir en fonction de fins rationnelles bonnes ? Et quels sont ces modes d’action privilégiés (voir à ce sujet les réflexions du chapitre 7 sur la pertinence du concept de révolution) ?

Enfin, un aspect qui me paraît essentiel, c’est la manière dont le livre se demande à quelle culture mondiale on a affaire avec la globalisation. Comment, au sein de l’espace monde, les spécificités culturelles se relient-elles entre elles ? Quelles sont les relations entre les particularités ethniques, nationales, religieuses, et les représentations d’ensemble qui pourraient fournir aux hommes des moyens d’action sur leur condition ? Cette dimension est d’autant plus importante que pour Tosel, d’un point de vue économique et social « la mondialisation n’est […] pas l’instauration d’un nouvel ordre international où s’échangeraient et se formeraient des complémentarités de secteurs. Elle est un ordre et un espace de domination hégémonique où la place dans la hiérarchie se joue sur la capacité de chaque Etat à produire et à exporter des biens via les firmes « multinationales-nationales », etc. » (p. 82). En d’autres termes, tandis que dans l’ordre économique et social, le monde globalisé repose sur la mise en concurrence des hommes et des Etats, leur affrontement quasiment guerrier, est-ce qu’on peut espérer que, dans l’ordre culturel, il se produise un phénomène réel d’unification d de l’humanité, capable d’agir sur ce système et au moins de le raisonner ? (D’ailleurs, je voudrais souligner l’importance du chapitre 5 de l’ouvrage consacré à la guerre, à ses multiples manifestations et à leurs fonctions dans le système mondial) Et surtout, comment connecter cette dimension et ses ressources propres avec les conditions d’un internationalisme politique, qui apparaît nécessaire à l’auteur ? Quel est plus précisément, dans cette attente, le rôle du droit, cette instance que la philosophie a traditionnellement investie d’un rôle régulateur en vue de l’unification des particularités humaines ?

 

 

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Thierry Ménissier - dans Lectures
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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 08:23

Traduire. Revue de la Société française des traducteurs, 218 (2008) 29-42

 

 

 

Traduire Machiavel

 

 

Thierry Ménissier 1

 

 

(03/2008)

 

 


A partir de l'expérience de l'auteur en tant que traducteur de Machiavel, cet article s'attache à examiner certains aspects du rapport entre la langue de l'auteur florentin, sa pensée et le contexte historique et politique de la composition des oeuvres machiavéliennes. Il met également en relief le rôle des traductions de Machiavel dans l'histoire politique française.

 

 

 

 

 

 

 

1 : 

Politiques publiques, ACtion politique, TErritoires (PACTE)

CNRS : UMR5194 – Université Pierre Mendès-France - Grenoble II – Institut d'Études Politiques de Grenoble – Université Joseph Fourier - Grenoble I

 

 

 

 

 

 

Discipline

 : 

Sciences de l'Homme et Société/Philosophie

Sciences de l'Homme et Société/Science politique

 

 

Mots-Clés : Nicolas Machiavel – traduction – politique – Florence – prince – principauté – pensée politique

 

Accessible au format PDF au lien :

http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/38/04/94/PDF/Traduire_Machiavel-1_.pdf

 

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 08:21

 

 

Usages politiques de l'animalité, Jean-Luc Guichet (Ed.) (2008) p. 223-252

 

 

 

L'animalité comme limite et comme horizon pour la condition humaine selon Hannah Arendt

 

 

Thierry Ménissier 1

 

 

 

 

 


Ce texte s'interroge sur la rapport entre humanité et animalité dans l'oeuvre de Hannah Arendt, à partir d'un examen de la logique de déshumanisation et de dénaturalisation engendrée par le système totalitaire. Par suite, il réfléchit à la notion de "condition humaine" telle que la reconstruit la philosophe en fonction des concepts d'action et d'existence politique. Il établit que pour Arendt, la condition laborieuse dans les sociétés démocratiques évoque quelque chose de la dénaturation opérée dans les régimes autoritaires. Le diagnostic arendtien, fort pessimiste, est celui d'une réduction de l'homme à l'animalité par le biais du travail. Limite pour l'humanité, l'animalité constitue cependant également une sorte d'horizon pour elle, selon une modalité de la politique qu'il est nécessaire de dégager.

 

 

 

 

 

 

 

1 : 

Politiques publiques, ACtion politique, TErritoires (PACTE)

CNRS : UMR5194 – Université Pierre Mendès-France - Grenoble II – Institut d'Études Politiques de Grenoble – Université Joseph Fourier - Grenoble I

 

 

 

 

 

 

Discipline

 : 

Sciences de l'Homme et Société/Philosophie

Sciences de l'Homme et Société/Anthropologie sociale et ethnologie

 

 

Mots-Clés : Hannah Arendt – politique – animal – animalité – humanité – totalitarisme – camp de concentration – idéologie – terreur – homme moderne – modernité – travail – progrès

 

Accessible au format PDF au lien : http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/38/04/90/PDF/animal_arendt_conference_2.pdf

 

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 08:20

Anabases. Traditions et réception de l'Antiquité, 6 (2007) 83-98

 

 

 

L'usage civique de la notion de corruption selon le républicanisme ancien et moderne

 

 

Thierry Ménissier 1

 

 

(10/2007)

 

 


Cet article propose d'examiner de quelle manière la pensée républicaine, à la fois discours d'action et philosophie politique, comprend une idée civique de la notion de corruption. La reprise par les modernes de la morale politique ou de l'anthropologie typique du républicanisme ancien paraît équivoque, puisqu'elle s'est opérée d'une part en fonction d'une idée connue des anciens mais interprétée très différemment (l'idée d'égalité) et de l'invention d'une réalité inconnue d'eux (l'Etat), de l'autre dans le contexte de l'émergence d'un nouveau discours, le libéralisme (qui tend à récuser l'usage civique de la notion de corruption). Enfin, l'article se penche sur les catégories de corruption dans le droit pénal français, leur évolution récente suggérant une équivoque de la définition juridique des mœurs publiques, tendues entre morale civique républicaine et déontologie d'inspiration libérale.

 

 

 

 

 

 

 

1 : 

Politiques publiques, ACtion politique, TErritoires (PACTE)

CNRS : UMR5194 – Université Pierre Mendès-France - Grenoble II – Institut d'Études Politiques de Grenoble – Université Joseph Fourier - Grenoble I

 

 

 

 

 

 

Discipline

 : 

Sciences de l'Homme et Société/Philosophie

Sciences de l'Homme et Société/Science politique

 

 

Mots-Clés : corruption – république – théorie politique – républicanisme – libéralisme – anciens – modernité – déontologie – éthique publique

 

Accessible au format PDF au lien :

http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/38/05/22/PDF/corruption_anabase_menissier.pdf

 

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 08:18

L'idée d'empire dans la pensée politique, historique, juridique et philosophique, Thierry Ménissier (Ed.) (2006) 81-96

 

 

 

 

 

Monarchia de Dante : de l'idée médiévale d'empire à la citoyenneté universelle

 

 

 

Thierry Ménissier 1

 

 

 

(2006)

 

 

 


 

Cet article propose une lecture du traité "Monarchia" de Dante Alighieri en termes de théorie politique et de philosophie de l'histoire : il s'agit de restituer la manière dont une solution ancienne et à certains égards historiquement périmée est examinée par le penseur italien dans le but de faire jouer la dimension civile de l'autorité contre la dimension purement théologique. Une telle visée est rendue possible par le rôle conféré par Dante à la tension entre passions et droit dans sa vision de l'histoire. La conquête du monde par les Romains, modèle historique de la constitution de l'empire, apparaît alors comme le symbole de la dimension politique de toute construction impériale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 : 

Politiques publiques, ACtion politique, TErritoires (PACTE)

 

 

CNRS : UMR5194 – Université Pierre Mendès-France - Grenoble II – Institut d'Études Politiques de Grenoble – Université Joseph Fourier - Grenoble I

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Discipline

 : 

Sciences de l'Homme et Société/Philosophie

Sciences de l'Homme et Société/Science politique

 

 

 

Mots-Clés : Dante Alighieri – empire – Rome – politique – citoyenneté – souveraineté – autorité – théologie politique – philosophie de l'histoire – papauté – monarchie – citoyenneté

 

Accessible au format PDF au lien :

http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/38/04/93/PDF/Dante_empire_menissier.pdf

 

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