Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 05:07

Intervention à la table ronde finale du Colloque Tech’n Use,  Grenoble 22 et 23 octobre, Laboratoire Interuniversitaires de Psychologie & AGIM / Université de Grenoble-Alpes

 

http://technuse.wordpress.com/

 

Le colloque Tech’n Use interroge le processus, pour reprendre le sous-titre de la manifestation, qui va « de l’acceptabilité à l’usage de technologies innovantes ». Je vais développer mon point de vue en fonction de ma réflexion philosophique, qui, à la fois, a pour finalité la connaissance du monde par concepts, se déploie dans le champ de l’éthique et de la politique, et s’adresse à l’innovation entendue comme mise en marché et en société de produits et de services nouveaux. A ce titre, l’intitulé du colloque interpelle ma réflexion sur deux plans différents : d’une part, en ce qui concerne la notion d’acceptabilité, de l’autre, quant au lien temporel ou causal induit par la formule « de l’acceptabilité à l’usage ».

 

D’abord, il convient de se demander si la notion d’acceptabilité est la plus pertinente pour définir ce qui, durant les deux journées de travail, a réuni les chercheurs. La thématique de l’acceptabilité est en effet située dans le champ lexical du marketing, terme qui renvoie aussi bien à un ensemble de pratiques professionnelles et à une discipline de science de gestion, l’un et l’autre voués à étudier les relations entre les comportements d’achat et la valeur ajoutée des biens et des services. Le marketing, en tant que pratique professionnelle et science de gestion, étudie ces comportements et ces valeurs, mais également il les détermine ou tente de le faire. En effet, en reliant les comportements d’achat et la valeur des biens et des services, il produit des contenus cognitifs d’après lesquels l’échange marchand se trouve toujours plus fortement arrimé dans la réalité humaine. Le colloque Tech’n Use traite de tout autre chose. Réunissant des psychologues, des ingénieurs électroniciens, des informaticiens et des praticiens du soin, il traite de la recevabilité des technologies innovantes (et particulièrement de celles qui assurent le maintien et la réparation de la santé des personnes en manque d’autonomie), en réfléchissant au meilleur point de vue possible pour les accepter (et stricto sensu, il traite donc plutôt des facteurs d’acceptation que de l’acceptabilité). Il est nécessaire de souligner l’importance de cette distinction. En effet, un des problèmes qui se pose, dans le monde de l’innovation, est l’empressement avec lequel  on cherche à savoir si les technologies, objets ou services émergents sont ou non vendables. Cet empressement est motivé par le contexte socio-économique dans lequel les technologies sont conçues et les services imaginés : l’innovation renvoie aux réalités d’un monde industriel et financier dans lequel les investissements réalisés ont un coût qu’il faut impérativement rentabiliser, où la recherche est censée doper les plus-values réalisées, et où elle est jugée d’après ses résultats comme valable ou non-valable.

           

Mais, pour compréhensible d’après le contexte dans lequel elle se déploie, une telle attitude conduit à perdre de vue certains problèmes récurrents que nous fait rencontrer notre situation historique, époque de transition dans laquelle les points de repère (éthiques et anthropologiques) vacillent, puisque d’une part l’éthique traditionnelle qualifie difficilement de nombreuses situations nouvelles créées par la technologie, et que de l’autre il nous manque une vision claire et approfondie de l’homme dans ses nouvelles conditions technologiques. Nous connaissons une situation de blocage potentiel du fait qu’aux chimères d’un transhumanisme exalté correspondent des réactions technophobes méconnaissant plus ou moins volontairement la manière dont la technologie a déjà envahi notre existence. Enfin, le réflexe de penser d’après la seule acceptabilité enferme l’humain dans une dimension réductrice, celle de l’usager, mot au demeurant très flou[1], et qu’on a pris la fâcheuse habitude de concevoir en termes utilitaristes sous la figure de l’usager-consommateur-client, soit en fonction du double rapport entre les moyens et les fins d’une part, et entre les coûts et les bénéfices de l’autre. Certes, il convient de faire pleinement droit à la condition de l’usager-consommateur-client (au sens où la tradition existentialiste emploie ce terme de « condition ») : elle renvoie en effet à une activité majeure pour l’humanité dans sa situation contemporaine, à savoir la consommation, activité peu aperçue dans sa profondeur et qui se trouve même souvent démentie comme telle. Il faut d’ailleurs promouvoir l’idée que le marketing constitue aujourd’hui une branche de l’anthropologie : en tant que pratique professionnelle, il nourrit la réalité humaine, et en tant que science, il en permet, au niveau qui est le sien, la connaissance de cette dernière. Il faudrait également interroger les réticences des deux mondes, le professionnel et l’académique, à accepter cette idée. En attendant, lorsqu’on se situe exclusivement dans la perspective de l’acceptabilité des technologies, certaines déterminations essentielles pour l’humain manquent à l’appel : par exemple celle du citoyen, et encore celle de la personne morale, enfin celle du sujet complexe et libre engagé dans une existence portée par des valeurs. Si l’usager-consommateur-client n’est pas nécessairement aliéné ni victime de ses choix, s’il peut être considéré comme un sujet qui est l’agent de ses propres décisions, il ne représente pas non plus tout de la réalité humaine ; or, c’est à ce type d’inconvénient que conduit la surdétermination de la thématique de l’acceptabilité quand on évoque le rapport de l’humain aux technologies innovantes.

 

L’intérêt du colloque Tech’n Use me semble tout particulièrement résider dans la tentative de comprendre ce qui conditionne l’adoption ou le rejet, qu’est-ce qui fait qu’une technologie « fonctionne » (c’est-à-dire opère la fonction pour laquelle elle a été conçue). C’est pourquoi, ainsi que je l’ai signalé au début, le deuxième point qui fait problème dans le sous-titre du colloque est le lien temporel ou causal induit par la formule « de l’acceptabilité à l’usage ». En effet, les travaux du colloque me semblent établir que ce lien est sujet à discussion : quand la technologie est acceptée, on ne va pas de l’acceptation à l’usage, mais tout au contraire de l’usage à l’acceptation. La recevabilité de tel ou tel dispositif est corrélative à la manière dont les usagers se l’approprient. Et cette appropriation ne conditionne pas seulement l’adoption des dispositifs, mais également le fait que, dans certains cas, ils sont plébiscités par les usagers. Il y a d’ailleurs là un des mystères les plus impénétrables de la logique de l’innovation : le fait que certaines inventions « prennent » et d’autres pas du tout.

 

Le mystère trouve un début d’élucidation dans un des éléments qui a été mis en lumière lors du colloque : derrière la recevabilité se joue la capacité des technologies à incarner des rôles plutôt qu’à opérer des fonctions, ainsi que l’a très justement fait remarquer Hélène Pigot dans son intervention. La notion de rôle renvoie aux dimensions de la socialisation, du relationnel ou du réseau, registres dans lesquels l’humain se déploie. Les philosophes phénoménologues (Husserl) ou existentialistes (Heidegger, Arendt, Merleau-Ponty) parleraient à ce propos de « constitution du monde humain ». Grâce à la technologie reçue car auto-appropriée, l’usager se donne un monde. Par suite, je suis tenté de dire que ce qui se joue dans la question de la recevabilité, c’est la puissance de réinvention d’une vie complète et libre pour des subjectivités en mal d’autonomie. La recevabilité repose donc sur la capacité socialisatrice de certaines technologies, fort critère discriminant par rapport à d’autres, peut-être tout aussi performantes du point de vue fonctionnel.    

 

On a évoqué à plusieurs reprises lors du colloque le « caractère conservateur de l’usager ». Cette caractérisation appelle le commentaire. S’il semble intéressant de réfléchir l’adoption de technologies en termes d’habitudes d’usage, on peut craindre que cette manière de penser, si elle était généralisée, enferme les concepteurs des dispositifs innovants dans une forme de paresse, très fâcheuse notamment parce que, contradictoire avec les fins qu’ils poursuivent, elle susceptible de contrarier leurs propres efforts dans la diffusion des inventions sur le marché. Mais fâcheuse aussi à un autre titre et sur un plan plus fondamental, ainsi que je vais l’expliquer. L’usager dont il a été question tout au long du colloque (à savoir, le sujet handicapé, le vieillard ou encore les personnes accidentées) se trouve en perte involontaire d’autonomie. Ce n’est pas seulement ses habitudes qui sont perturbées, c’est l’ensemble de son mode de vie, à commencer par sa capacité à effectuer tout seul les activités élémentaires de l’existence, dont celles qui relèvent de l’intime. En d’autres termes, derrière la perte d’autonomie, c’est la constitution du soi (ce que les anglo-saxons désignent par le self) qui est mise en péril. Le monde du handicapé, du vieillard ou de l’accidenté s’est plus ou moins brutalement restreint et appauvri. On peut certes attendre du dispositif innovant qu’il se montre capable de réintégrer des habitudes, mais aussi qu’il soit en capacité de reconstruire un monde cohérent, ouvert et dynamique. Un monde qui offre bien entendu la possibilité d’amener l’usager à demeurer lui-même, mais également celle d’adopter de nouvelles attitudes, de vivre de nouvelles expériences. La reconnaissance de la complexité sociale des usages n’interdit nullement d'admettre le rôle fondamental de la technologie dans l’expression et la mise en forme de ces usages. C’est pourquoi la technologie conçue d’après un usage réfléchi est susceptible de renouveler la capacité humaine d’évoluer dans un monde désirable et choisi.

 

Je voudrais terminer mon intervention en me focalisation sur cette dernière expression : « un monde désirable et choisi ». S’il convient de substituer « recevabilité » à « acceptabilité » et si c’est l’usage qui conditionne l’acceptation, cela signifie que nous sommes aujourd’hui mis en demeure de repenser complètement la situation de l’usager. Pour prendre en compte l’avis de ce dernier, il ne suffit pas de mener des enquêtes de satisfaction, de développer des focus groupes et autres techniques de marketing. Il apparaît nécessaire de conférer une toute autre place aux usages dans les nuances qui sont les leurs – en intégrant les stratégies diverses et variées de customisation des innovations, mais aussi les résistances  de usagers-consommateurs-clients. A cet égard, il conviendrait de concevoir un droit de résistance de l’usager. Nous répondons ainsi aux jugements sur le « caractère conservateur de l’usager », mais pour autant que cette expression, « droit de résistance de l’usager », doit faire l’objet d’une théorisation plus complète : elle ne vise pas à recouvrir sans nuances toutes les réactions de rejet du changement, et il ne s’agit pas d’accepter comme évidents les refus spontanés des personnes concernées. Il s’agit bien de constituer l’usage réfléchi comme la base d’un nouveau rapport à la technologie innovante. Et telle est la tâche que peuvent s’assigner les sciences humaines et sociales aujourd’hui dans le monde de l’innovation, importante et urgente.  S’il convient en effet de s’y investir, c’est que par-là on pourra considérer les usagers également comme des citoyens et comme des personnes morales dont l’expression gagne à s’effectuer autrement qu’au travers de préférences d’achat. La tâche n’est pas d'apporter un supplément d’âme à la recherche et développement des groupes industriels, mais, études à l’appui, de refonder l’éthique de l’innovation – entreprise qui déborde largement l’objet du colloque, puisque à chaque fois qu’une invention s’impose sur un marché, l’éthique traditionnelle fondée sur les habitudes morales se voit remise en question et déstabilisée. L’histoire du mode de vie occidental a produit l’effet de soustraire l’acte d’achat à l’évaluation éthique. Si bien que la situation apparaît aujourd’hui tellement disproportionnée entre les faibles capacités éthiques des concepteurs comme des usagers d’une part, et la réalité des marchés de l’autre, que l’éthique de l’innovation n’existe pas, ou pas encore.

 

Repenser la position de l’usager, et la compléter par les autres dimensions de la réalité humaine, revient aussi à envisager que, à tous les niveaux où elles voient le jour, il convient de donner aux innovations une dimension politique. Dans l’adoption de tel ou tel usage innovant, à plus forte raison quand cet usage vise les postures fondamentales de l’humain (tel que le maintien en santé ou l’augmentation des performances vitales), se joue en effet quelque chose d’important pour le futur de l’humanité. Ici, dans l’effort qui est le sien pour déterminer le commun, la conceptualité démocratique a son rôle à jouer, en se fondant sur la discussion publique dans des contextes de dissension, sur l’expression du droit de résistance, sur la participation et la délibération réalisées par des comités mixtes réunissant des experts, des élus en charge du bien public et des citoyens exprimant la revendication sociale. Cela permettrait l’élaboration de consensus d’intérêt général, toujours particuliers et susceptibles d’être remis en question, consensus sans la visée desquels un monde désirable et choisi ne verra jamais le jour.

 


[1] Voir à ce propos les remarques émises par un acteur de terrain de la gérontologie : http://www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe-2005-4-page-13.htm

Acceptabilité, usage, recevabilité des technologies
Repost 0
15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 12:02

Comment penser le changement social ? Ce texte fut écrit à une époque de bouleversements différente de la nôtre, et il est énoncé dans un type de discours particulier et désuet, avec des raisons culturellement situées dans le catholicisme, mais il manifeste une conscience impressionnante des conséquences du changement et assume paradoxalement l'exigence révolutionnaire :

 

"A mesure que l’instruction descend dans [l]es classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l’ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu’elle a été cachée ; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu’il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu’il possèdera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu’il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu : pour dernière ressource, il vous le faudra tuer.

           

Quand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront plus seulement les marchandises qui voyageront, mais encore les idées rendues à l’usage de leurs ailes. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers Etats, comme elles le sont déjà entre les provinces d’un même Etat ; quand les différents pays en relations journalières tendront à l’unité des peuples, comment ressusciterez-vous l’ancien mode de séparation ?

           

La société, d’un autre côté, n’est pas moins menacée par l’expansion de l’intelligence qu’elle ne l’est pas le développement de la nature brute ; supposez les bras condamnés au repos en raison de la multiplicité et de la variété des machines ; admettez qu’un mercenaire unique et général, la matière, remplace les mercenaires de la glèbe et de la domesticité : que ferez-vous du genre humain désoccupé ? Que ferez-vous des passions oisives en même temps que l’intelligence ? La vigueur des corps s’entretient par l’occupation physique ; le labeur cessant, la force disparaît ; nous deviendrions semblables à ces nations de l’Asie, proie du premier envahisseur, et qui ne se peuvent défendre contre une main qui porte le fer. Ainsi, la liberté ne se conserve que par le travail, parce que le travail produit la force : retirez la malédiction prononcée contre les fils d’Adam : In sudore vultus tui, vesceris pane [« A la sueur de ton visage, tu te nourriras de pain », Genèse, III, 19]. La malédiction divine entre donc dans le mystère de notre sort ; l’homme est moins l’esclave de ses sueurs que de ses pensées : voilà comme, après avoir fait le tour de la société, après avoir passé par les diverses civilisations, après avoir supposé des perfectionnements inconnus, on retrouve au point de départ en présence des vérités de l’écriture."

 

 

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe (1848-50),

IV, Livre XLIV, ch. 3

 

Le dynamisme paradoxal du penseur conservateur
Repost 0
29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 05:34

 

En revenant sur le Forum 4i qui s’est tenu la semaine passée à Grenoble autour de la thématique « Mobilité intelligente. Usages et innovations » (http://www.forum4i.fr/site/), je reprends les grandes lignes de mon intervention à la table ronde.

 

La mobilité apparaît comme une réalité sociale et technique qui recouvre des enjeux industriels majeurs, mais aussi comme un véritable droit de l’homme et des citoyen(ne)s. Elle a en effet joué un rôle considérable, en tant que vecteur d’autonomie (physique et mentale) pour de très nombreuses personnes et moyen d’émancipation pour de nombreux groupes de la population, à commencer par les femmes qui ont acquis leur liberté en même temps qu’elles revendiquaient leur droit à la mobilité. On oublie trop souvent que la constitution moderne de l’identité sur les plans philosophique, moral et juridique s’est opérée au même moment que la révolution industrielle, et avec l’indispensable aide des techniques modernes de déplacement.

 

Il s’agit d’un droit sans cesse revendiqué, mais pourtant en grande partie impensé. Quelles réalités recouvre-t-il dans la société de l’information et de la communication ? Et ce type de société qui fut lui aussi dessiné par la modernité du XVIIIème siècle sous la forme de la « société des Lumières », quelles modifications la globalisation, comme interconnexion généralisée, lui a-t-elle apporté ? Née « intelligente », car née avec l’intelligence que l’homme moderne a revendiquée de lui-même, en quoi la mobilité d’aujourd’hui – qui paraît de plus en plus vouée à l’automaticité – est-elle différente ? Si elles semblent historiques, ces questions ne regardent pas le passé, mais interrogent le présent.

 

La mobilité intelligente représente en effet un cas d’espèce pour l’innovation aujourd’hui. Qui, en effet, a les clefs pour innover en matière de mobilité ? Le triptyque constitué par les inventeurs, les investisseurs et les industriels ?  Les pouvoirs publics, en charge de la nécessaire mais difficile définition de l’intérêt général en matière de mobilités ? Ou…cet être hybride : l’usager-consommateur-citoyen ? Parce qu’il doit gérer des conflits intimes de représentations et de valeurs, ce dernier – qui est chacun de nous ! – apparaît  littéralement fascinant. Si l’on veut penser la mobilité intelligente avec ou à partir des usages, nul doute qu’il est amené à jouer un rôle fondamental. En d’autres termes, il convient de favoriser les modèles de coconception,  codéveloppement et peut-être même de coinvestissement. La mobilité intelligente durable est nécessairement partagée ! En tout étant de cause, la diversité des solutions constitue un indéniable atout pour la mobilité innovante.

 

Je voudrais aussi insister sur un point, qui concerne le rapport entre la mobilité et les usages. Il convient de saisir ceux-ci dans leur profondeur. Qu’on le veuille ou non, elle est abyssale. Nous nous situons en effet à une époque étrange où tout se passe comme si, pour ses déplacements individuels, chacun de nous avait à décider de problèmes cruciaux – et qui à l’évidence le dépassent infiniment – tels que :

  • le problème de l’énergie et de la motorisation dans un contexte post énergies fossiles : au triple titre d’usager des services publics de mobilité, de consommateur-client, et de citoyen éco-responsable, quel type de moteur adopter pour mes déplacements ?
  • la réalité de la mobilité connectée, dans la relation entre automaticité des régulations et liberté individuelle : quel choix dois-je faire en validant ou en refusant par mes achats de véhicules ou de services de déplacement les solutions plus ou moins automatiques ?
  • le questionnement sur la décision publique devant peut-être assumer, au défi des logiques classiques d’acceptabilité, des orientations impopulaires concernant les choix de mobilité (c’est ce que j’ai nommé dans une intervention récente au CEVIPOF l’hypothèse de la « raison d’Etat environnementale ») : en tant que citoyen et à plus forte raison responsable politique, quelle part doit-on accorder à l’auto-organisation du système des mobilités ?

 

Mais ce n’est pas tout. Qu’est-ce en effet qu’un « comportement de mobilité » ? Aujourd’hui, la littérature sociologique, pourtant abreuvée d’enquêtes de toute sorte se basant sur ce concept-cadre, remet en question sa clarté et son évidence. Ce qui engage des questions considérables du point de vue épistémologique mais aussi politique : quelle intelligence a-t-on exactement de la (et de sa propre) mobilité ? Dans cette seule question se fait jour toute la complexité des humains toujours « situés », aux prises avec des conflits de représentations et de valeurs…avec lesquels les industriels, les inventeurs et les investisseurs doivent composer. Car les marchés émergents de mobilité intelligentes de demain ne se situent pas, là encore qu’on le veuille ou non, en dehors de tels conflits de représentations et de valeurs.

 

Il est temps de réinvestir des concepts plus lourds que la coquille vide « comportement de mobilité », dont on a cru avec une certaine innocence qu’elle allait fournir des photographies nettes de ce que les individus étaient prêts à consommer en termes de solution de mobilité (dans une conception de l’acceptabilité comme « fourgabilité », comme dit un de mes amis qui se reconnaîtra !). Il est temps de repenser la subjectivité de l’humain mobile. Vaste tâche, mais je peux également dire ceci : nous nous y employons, étudiants et enseignants-chercheurs de Grenoble Institut de l’Innovation (http://g2i.upmf-grenoble.fr/), voués à réfléchir l’innovation à travers les apports des sciences humaines et sociales. Et à cet égard,  les concepts phénoménologiques d’intentionnalité et de constitution d’un « monde », s’ils semblent pertinents pour toutes questions technologiques, acquièrent vis-à-vis de la mobilité une importance considérable. Pour employer les termes de Heidegger, il convient en effet de repenser dans ses nouvelles conditions la spatialité du Dasein !

 

C’est à ce niveau d’interrogation littéralement philosophique que se pose la question de l’intelligence de la mobilité (au sens technologique du terme cette fois) ; aujourd’hui, de fait, personne ne sait où se situe exactement (et mieux encore : où doit se situer, de manière principielle) l’intelligence de la mobilité. Doit-on la loger dans le rapport entre l’homme et sa machine mobile ? Entre véhicules se déplaçant ? Entre les infrastructures et les véhicules ? A partir d’une autorité de régulation centralisée ? Ou bien…à tous les niveaux simultanément, mais au risque de quelle cacophonie et de quels incidents ? Quelle hiérarchie des normes (pour parler comme les juristes) adopter en matière de mobilité intelligente ?

 

Nous ne pouvons espérer répondre à de telles questions que si nous reconnaissons le fait que les usages, qui conditionnent les mobilités de demain, sont eux-mêmes sous-tendus par certaines causes. Or, ces causes, ce ne sont pas seulement les contraintes qui pèsent sur les usagers (il faut en effet opérer jusqu’au bout la révolution mentale qui nous permettra de sortir des fausses évidences en termes de comportements de mobilité). Ainsi que je l’ai déjà laissé entendre plus haut, les usages sont largement conditionnés par des représentations. Celles-ci sont à la fois conscientes (les concepts ou idées dont chacun se sert pour réfléchir avant d’agir) et inconscientes (les imaginaires plus  ou moins structurés qui œuvrent en sourdine dans nos propres choix…et dont abusent les publicitaires !).

 

Compte tenu du poids des secondes sur les premières, quelle éducation à la mobilité faut-il aujourd’hui proposer à l’usager-consommateur-citoyen? Il est nécessaire de responsabiliser sans stigmatiser et par là il sera possible de…réenchanter la mobilité ! Peut-être que le développement des modes de simulation ouvre une voie fondamentale pour une telle entreprise. J’ai la conviction qu’une autre voie, décisive, passe par les retours d’expérience collectifs permettant de franchir des seuils de conscience. L’enjeu d’une telle démarche éducative peut être décelé dans la capacité que chacun de nous a à devenir réellement l’auteur de sa mobilité. Et à cet égard, pour suggérer une piste par rapport aux questions posées plus haut, sans doute que l’interface Homme-Machine peut faire fonction d’aide à la décision dans la mobilité connectée pour un individu contemporain moins que jamais disposé à abdiquer sa propre liberté pour les actes qu’il réalise au quotidien.

 

Il ne s’agit rien moins que de trouver les formules permettant de développer un nouvel imaginaire. A ce propos, je voudrais terminer mon intervention par l’évocation de cette expérience collective que nous réalisons dans le cadre de l’Atelier de l’imaginaire de Grenoble©*. Pour obtenir ces représentations mentales de nous-mêmes claires et distinctes dont nous avons besoin aujourd’hui, il s’agit d’inventer les nouveaux protocoles d’expérience collective (ancrés dans les territoires) qui nous permettront de définir les mobilités intelligentes en comprenant qui nous sommes en matière d’imaginaire, de conception et d’action de mobilité.

 

* http://tumultieordini.over-blog.com/article-seminaire-vie-politique-imagination-et-imaginaire-contemporains-112406227.html

 

           

 

Mobilité intelligente ?
Repost 0
2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 20:02

Vico.jpg

 Giambattista Vico, 1668-1744

 

« Il est digne d’observation que, dans toutes les langues, la majeure partie des expressions relatives aux choses inanimées est constituée de métaphores tirées du corps humain et de ses parties, et des sens et des passions de l’homme. Ainsi « tête » pour cime ou commencement, « face » et dos » pour devant et derrière […]

Tout cela est une conséquence de l'axiome que nous avons énoncé plus haut selon lequel « l’homme ignorant fait de lui-même la mesure de l’univers », puisque dans les exemples cités il a fait de lui-même un monde entier. De sorte que, si la métaphysique rationnelle enseigne que « homo intelligendo fit omnia » [l'homme, en comprenant, devient toutes les choses], cette métaphysique imaginative montre que « homo non intelligendo fit omnia » [l'homme, en ne comprenant pas, devient toutes les choses] ; et peut-être qu’il y a davantage de vérité dans la seconde affirmation que dans la première, car l’homme, lorsqu’il comprend, déploie son esprit et se saisit des choses, mais, lorsqu’il ne les comprend pas, il fait les choses à partir de lui-même, et, en se transformant en elles, il devient ces choses mêmes. »


Giambattista Vico,  

La Science nouvelle.

Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations (1744),

§ 405, traduction Alain Pons légèrement modifiée (Fayard, 2001).


           

 

Dans son grand ouvrage La Science nouvelle, le philosophe napolitain Vico propose les éléments d’une nouvelle théorie de la connaissance, laquelle conduit à l’appréhension de formes pédagogiques originales. Conséquence de l’argumentation vichienne, ainsi que je vais le montrer, l’ignorance consciente d’elle-même apparaît comme un atout pour une intelligence des choses vécue et incarnée. Disposition qui apparaît remarquable pour aujourd’hui, car souvent les formations académiques dispensent tantôt des recettes supposées capables de dispenser l’apprenant d’efforts d’invention, tantôt un savoir éminent dans l’ordre de la recherche mais fort étranger à la saisie de la complexité des choses qui ne sont pas purement intellectuelles. Dans ce contexte, comme pour contrer les défauts conjugués de l'intellectualisme et de la technocratie, Vico exprime l’exigence de formuler une idée de l’intelligence.


Vico prend d’abord appui sur l’étude du langage poétique, qui est pour lui le reflet d’une forme de compréhension caractéristique des âges de l’humanité dans lesquels ne dominaient ni la pensée logico-mathématique ni la raison calculatrice des temps modernes. Précurseur de l’anthropologie (avant Lévi-Strauss et Dumézil, et dans un esprit qu’ils n’auraient pas démenti : Vico est également fasciné par la pertinence et par la profondeur de l’intelligence prérationnelle), il se livre à une enquête sur les formes d’expression de la pensée « sauvage ». Cette enquête accouche de l’idée que ces formes d’expression recouvrent des types de représentations du monde cohérentes et puissantes par leur intuition de la réalité. Moins savante et rationnelle que celle les modernes, la mentalité impliquée par ces formes n’en est pas moins très stimulante pour définir un rapport inventif au réel.

 

Vico raisonne en fait contre le sens commun : c’est bien connu, l’ignorance, lorsqu’elle s’exprime, tend souvent à juger de l’inconnu à partir du connu (et la bêtise, qui est sa version extrémiste, à réduire l’un par l’autre en usant de violence ou de mauvaise foi). Or, l’élément de nouveauté qu’apporte le philosophe, c’est la considération, détectée dans le travail effectué par le langage poétique des Anciens, que ce tour d’esprit de l’ignorance consiste à introduire dans le jugement la mesure du corps. C’est en effet par le biais de son corps que l’être primitif, intellectuellement grossier mais hyper sensible par la perception sensible, saisit la réalité du monde qui l’entoure. Le langage poétique traduit cette activité issue de l’intelligence incarnée. Livré à lui-même dans un monde indifférent et potentiellement hostile, l’homme ignorant mais conscient de ses limites et ouvert à ses propres sensations peut vivre pleinement le monde qui l’entoure. Pour lui il s’agit moins de comprendre que d’éprouver. Et par là, écrit remarquablement Vico, il devient les choses mêmes. L’intelligence poétique du monde repose sur cette capacité à sentir les situations qui se présentent au lieu de les interpréter par le biais d’un savoir préexistant. Par suite, elle est faculté d’incarner les connaissances, ce qui est le moyen d’en produire et d’en posséder réellement.

 

Ces remarques anthropologiques stimulent la réflexion pédagogique, et elles font sens en vue d’une formation valable pour l’homme d’aujourd’hui. Elles incitent à rechercher des dispositifs capables de disposer les étudiants (futurs professionnels amenés à prendre toutes sortes de décisions importantes) à être moins savants, plus sensibles, mieux disposés à éprouver le contenu émotionnel des expériences vécues. Il s’agit de vouloir une intelligence réanimée, renouvelante dans le rapport au monde,  et capable de procéder du dénuement conscient de lui-même.

 

Ainsi entendues, les remarques de Vico font écho à l’Atelier de l’imaginaire que nous avons expérimenté à Grenoble d’octobre à janvier dernier (voir ici : http://tumultieordini.over-blog.com/categorie-12497661.html) : c’est dans les moments où ils durent lâcher prise par rapport à leurs connaissances les mieux installées que les participants à l’atelier, en imaginant collectivement les protocoles qui les impliquaient corporellement, se mirent à engendrer des représentations originales pour concevoir « l’imaginaire du circuit court », objet de nos recherches. Une expérience forte : l’ignorance assumée envers (et avec) autrui, alors qu’on se fait mutuellement confiance, met sur la voie d’un système de représentation du monde en partie nouveau dans son contenu et surtout – parce que fondé sur l’expérience corporelle – vécu comme très renouvelant par les participants. Un pas vers un nouvel humanisme (car c’est en fonction d’un tel dessein que réfléchissait Vico), capable de rendre à l’homme sa propre surface sensible dans la constitution de l’intelligence, et, peut-être, de se savoir aussi complexe que la nature.

 

 


Repost 0
16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 05:51

logo_G2I.png

 

 

http://g2i.upmf-grenoble.fr/ 

 

Je signale, sur le site des Assises de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, la publication d'un texte cosigné par Valérie Chanal et moi sur la nécessité de développer les formations à l'innovation dans l'Université française.

 

http://www.assises-esr.fr/var/assises/storage/original/application/d2202b990d797d4309de9947a27d29a0.pdf

 

 

http://www.assises-esr.fr/

 

Ce texte s'inscrit dans la perspective du programme PROMISING, lauréat de l'appel à projets IDEFI (Initiatives d'Excellence dans les Formations Innovantes) des Investissement d'Avenir, que nous lançons ces jours-ci. Davantage de détails ici : 

 

 

http://g2i.upmf-grenoble.fr/?p=612

Repost 0
3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 04:25

Rencontres jules verne

Quatrièmes Rencontres internationales Jules Verne,

Nantes, 22-23 novembre 2012

 

 

http://rencontresjulesverne.ec-nantes.fr/

 

 

Les Rencontres Jules Verne de cette année sont consacrées au thème :

« Jules Verne, science, crises et utopies ». Voici le texte de mon intervention

 

 

 

Les "sociétés innovantes", des utopies réalisées ?

 

Thierry Ménissier

 

Professeur de philosophie, Grenoble Institut de l’Innovation

Equipe Philosophie, Langages & Cognition (EA 3699)

Université Pierre Mendès France – Grenoble 2

 

 

 

La notion d’innovation sature littéralement le discours contemporain consacré à la technologie, à l’économie et au management ; ayant depuis une dizaine ou une quinzaine d’années investi les champs de l’action productive, elle tend aujourd’hui à prendre place dans la gestion de la chose publique : l’Etat et les collectivités territoriales se dotent massivement de « directions de l’innovation » en vue de rationaliser et de réaliser les modifications internes à leur organisation, et communiquent largement en employant cette notion ainsi que la rhétorique qui lui est associée. Une telle profusion interroge et est significative ou peut-être même symptomatique d’un certain rapport de nos sociétés au changement, un rapport qu’il est nécessaire de faire parler et de comprendre pour comprendre notre époque. Plus exactement, elle invite le philosophe et l’historien des idées à réfléchir aux relations qui existent entre cette notion d’innovation et celles, fondamentales pour l’essor des idées modernes, de progrès et d’utopie.

 

Un récent rapport parlementaire définit l’innovation comme « l’art d’intégrer le meilleur état des connaissances à un moment donné dans un produit ou un service, et ce afin de répondre à un besoin exprimé par les citoyens ou la société »[1]. Volontairement large et non focalisée sur la dimension technologique, cette définition entend l’innovation, considérée comme un moyen de dynamiser la société, comme la mise en société de la connaissance, et vise de plus à arrimer les innovations particulières aux besoins explicites des individus ou des groupes sociaux.

 

Cette approche de l’innovation tend à la présenter moins comme un fait que comme un principe utile et nécessaire pour un type de société tel que la nôtre, à savoir, une société sécularisée et individualiste, démocratique et capitaliste, enfin industrielle dans le contexte de la globalisation. Une telle interprétation de l’innovation et de son importance est également sensible dans un récent appel à projets proposé deux années successives par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) qui profile la notion de « sociétés innovantes » – faisant accéder cette expression au statut de quasi-concept. Dans cette intervention, nous voulons examiner cette construction intellectuelle, tel qu’elle est articulée dans l’appel à projets de manière prospective, afin d’en évaluer ensuite la fécondité en fonction de la signification revêtue par l’aspiration des sociétés démocratiques au changement améliorant et en regard des notions modernes de progrès et d’utopie. Nantis de ces mises au point, nous pourrons adresser à Jules Verne une question qui lui aurait semblé incongrue, mais qui pour notre temps s’avère d’une importance cruciale.

 

1. L’Agence Nationale de la Recherche et la notion de « Sociétés innovantes » :

 

On rappellera que l’ANR est une agence de moyens, créée en 2005 sous la forme d’un groupement d’intérêt public, devenu depuis 2007 « établissement public à caractère administratif », et destiné à financer la recherche publique et la recherche partenariale en France. Le fonctionnement de l’Agence repose sur la publication d’appels à projets (AAP), les réponses encouragées consistant en des projets portés par une ou plusieurs équipes de recherche publiques (en partenariat éventuellement avec des industriels et des collectivités) et s'étendent sur une durée déterminée, en moyenne trois ans. En 2012, l’Agence a été dotée pour ces AAP d’un budget de 772 millions d’euros[2]. Outre les appels à projets, l'ANR finance des opérations spécifiques dans le domaine du transfert de technologie, a pour vocation le financement d'opérations de coopération internationale scientifique, et met enfin en œuvre des « ateliers de réflexion prospective » (ARP) dans le but d’aider à la construction de sa programmation scientifique. Les missions que se donne l’Agence sont les suivantes :

 

"L’Agence Nationale de la Recherche a pour mission d’augmenter la dynamique du système français de recherche et d’innovation en lui donnant davantage de souplesse. A ce titre, l’ANR doit favoriser l’émergence de nouveaux concepts, accroitre les efforts de recherche sur des priorités économiques et sociétales, intensifier les collaborations public-privé et développer les partenariats internationaux. L’ANR accompagne l’ensemble des communautés scientifiques publiques et privées. […]

L’ANR joue essentiellement un rôle d’accélérateur et d’amplificateur de thèmes de recherche qui émergent au sein des différentes communautés scientifiques, qu’il s’agisse des universités, organismes de recherche, alliances ou, dans certains cas, des entreprises en fonction de leur stratégie et de leur inventivité. […]

L’agence se fixe en effet comme objectif d’identifier, au travers d’un large processus de consultation, les thématiques qui permettront à la fois de répondre à des attentes sociétales, à des enjeux de sciences (avancement des connaissances, nouveaux domaines disciplinaires, nouveaux outils) et à des enjeux technologiques."[3]

 

Le texte de l’appel à projets intitulé « Sociétés innovantes : innovation, économie, modes de vie », soumis à la communauté scientifique à deux reprises (en 2010 puis 2011), s’inscrit très exactement dans ces ambitions[4]. Cet AAP, le point a été noté à plusieurs reprises, offre aux sciences humaines et sociales des considérables opportunités de financement, et leur accorde même un rôle important dans la dynamique de la recherche française. Or, le concept de « sociétés innovantes » qu’il profile avec un certain détail justifie en quelque sorte le rôle de l’agence destinée non pas seulement à aider la recherche à se développer (singulièrement dans les disciplines des sciences humaines et sociales), mais à l’intégrer dans une fonction sociale particulière, en promouvant de ce fait un type bien défini de société.

 

Que dit l’AAP ? Son préambule est construit sur un véritable constat de civilisation, expliquant que si la dynamique technologique propre au XXe siècle se poursuit, l’essor de la société de l’information et de la communication a changé la donne en matière de diffusion de la connaissance et d’éducation ; enfin, les mutations environnementales du XXIe siècle nous placent face à l’urgence de modifier les modes de la production. En d’autres termes, la société française doit faire face à la complexité et la recherche se trouve dans l’obligation d’intégrer cette complexité. C’est pourquoi il importe de faire se croiser les approches des sciences de la matière et de la vie, les sciences de l’ingénieur et les sciences humaines et sociales (SHS). Parmi les objectifs que se donne l’AAP on peut relever les suivants :

 

"Mieux comprendre les modes de diffusion, d’appropriation/refus des innovations, et contribuer à l’étude des processus d’intégration de la nouveauté par les individus, les groupes, les sociétés ;

Développer l’analyse des nouveaux cadres économiques et sociaux que constitue la crise, la globalisation des échanges et des pratiques, la prise en compte des contraintes écologiques, énergétiques, de ressources primaires rares et l’émergence de nouvelles technologies ;

Anticiper les mutations structurelles des sociétés, des économies ainsi que celles des comportements individuels et collectifs et développer les capacités d’une réflexion prospective sur les modalités de la transition vers de nouvelles formes d’organisation de la vie en société."

 

Il s’agit donc d’enrôler les sciences humaines et sociales, dans leur grande diversité (de la philosophie à l’économie, de l’histoire à la psychologie, du droit à la sociologie, pour ne prendre que quelques exemples de disciplines canoniques) dans un projet visant à permettre une meilleure intégration des innovations et à faire accepter la nouveauté, tout en mettant en œuvre des cadres économiques et sociaux originaux, et afin d’anticiper les mutations lourdes à venir. Dans l’hypothèse où un tel projet réussirait, il est intéressant de se demander à quoi ressemblent exactement les « sociétés innovantes », et si cette expression ne tend pas à constituer un nouveau paradigme. A la lecture de l’AAP, ces sociétés sont des sociétés pour lesquelles, à la fois, l’innovation est appréhendée de manière systémique et sa dynamique propre joue un rôle global.

 

Le texte comprend en effet une définition systémique de l’innovation, car cette dernière est appréhendée simultanément dans tous les secteurs de l’activité humaine, à savoir de la production d’énergie jusqu’à la consommation du produit ou à la jouissance du service. Il repose de plus sur l’hypothèse qu’une acceptation généralisée de l’innovation (une fois compris et levés les verrous psychologiques du refus de l’innovation, qu’ils soient individuels ou collectifs) permettra de faire face aux contraintes de notre société et d’anticiper les changements lourds et inéluctables à venir (il s’agit des « mutations structurelles de sociétés, des économies ainsi que celles des comportements individuels et collectifs »). L’innovation permet donc de faire se rencontrer des mondes hétérogènes, aux intérêts divers et contradictoires – ces mondes dont la rencontre laisse espérer une modification dans le rapport des citoyens (et plus généralement des personnes) au changement améliorant. Car un tel changement est souhaité compte tenu du caractère presque déjà obsolète du monde actuel : il s’agit aussi bien de réformer le système industriel dont le rapport à la nature faisait initialement fi de la « soutenabilité » que de préparer les personnes particulières et les groupes sociaux à pouvoir appréhender les changements du point de vue cognitif et pratique. Le texte de l’APP recouvre donc une vaste ambition, et il s’avère même plus ou moins explicitement prescriptif, au point que les synonymes d’« innovant » pourraient être des expressions telles que « soucieux de la complexité », mais également « conscient de sa propre vulnérabilité ». Le profil de la notion de « sociétés innovantes » recouvre un modèle qui porte une représentation du monde dans laquelle ce qui fait paradigme est finalement le rapport au changement : ce dernier serait en quelque sorte systématiquement intégré dans la vision des membres de la société.

 

Il est intéressant de se demander si cette notion de « sociétés innovantes » constitue seulement une invention de communication ou bien un artifice rhétorique dans le cadre d’un simple appel à projets de l’ANR, ou bien s’il engage un concept pertinent pour engager un autre rapport au changement, et si oui, lequel. Comme la modernité, rompant avec la tradition, a précipité le monde dans l’ère du changement (d’abord scientifique et technologique, puis social)[5], cette notion constitue-t-elle en quelque sorte l’achèvement de la vision moderne ?

 

2. Aspiration au changement, progrès et utopie dans les sociétés modernes :

 

L’émergence du modèle du progrès à partir du XVIIe siècle dans les œuvres des scientifiques et des philosophes[6], et avant cela l’essor de l’idée d’utopie dans les théories morales et politiques du XVIe siècle[7], semblent l’un et l’autre avoir été préparées par une très étonnante prédisposition de nos sociétés au changement. Tandis qu’en dehors de l’aire occidentale, les sociétés traditionnalistes perdurent, pourquoi nos sociétés semblent-elles si liées au changement, voire manifestent un tel désir de changement ? De plus, qu’est-ce qu’un changement véritable ? Qu’est-ce qui, derrière les perfectionnements continuels de la connaissance scientifique et les remarquables prouesses de la technologie, est réellement nouveau ? Et quelles fins réelles poursuivons-nous aujourd’hui avec la thématique de l’innovation ? S’agit-il d’une authentique confiance placée dans la valeur des connaissances scientifiques et des améliorations techniques, ou bien d’une fuite en avant afin de se divertir d’un présent trop contraint, et du plaisir pris à l’impression du changement ? A cet égard, la recommandation de Michel Serres à propos de ce qui est contemporain pourrait valoir pour ce qui est apparemment nouveau ou semble innovant :

 

"Qu’est-ce qui est contemporain ? Considérons une voiture automobile d’un modèle récent : elle forme un agrégat disparate de solutions scientifiques et techniques d’âges différents ; on peut la dater pièce à pièce : tel organe fut inventé au début du siècle, l’autre il y a dix ans et le cycle de Carnot a presque deux cents ans. Sans compter que la roue remonte au néolithique. L’ensemble n’est contemporain que par le montage, le dessin, l’habillement, parfois seulement par la vanité de la publicité."[8]

 

La prudence de Serres vaut comme un salutaire soupçon en regard de la tentation de céder au vertige du contemporain ou du nouveau, et elle agit comme une recommandation préliminaire de première importance pour une interrogation philosophique renouvelée de la notion de changement. Nous pouvons à ce propos bénéficier d’un recul appréciable en réinscrivant notre rapport à l’innovation dans la perspective plus générale de l’essor de la modernité. L’adjectif « moderne » évoque souvent les mots associés suivants : raison, science, expérimentation, progrès, Etat, système juridique, droits de l’homme, contrat social, intérêt général, etc…Être moderne, depuis Machiavel et Descartes, c’est assumer ou tenter d’assumer ces constructions rationnelles mais également ou avant cela c’est entretenir au passé un rapport de rupture. Corrélatifs de cette rupture, les concepts d’histoire, de révolution, de mutation, d’évolution, proprement inouïs avant l’essor de l’esprit moderne, ont fait bénéficier ce dernier d’une énorme puissance d’action sur les choses.

 

Par contrepoint, les sociétés prémodernes, qu’on les nomme « anciennes », « traditionnelles » ou « archaïques », engageaient un rapport au temps et à la nature fondamentalement différent, et avaient tendance à régler les problèmes qu’elles rencontraient par un recours systématique et ritualisé à la tradition – telle était la légitimité de « l’éternel hier » évoquée par Max Weber. Certes, la néophobie des Anciens (Grecs et Romains) reposait sur des déterminations très profondes dans leur rapport à la nature, qui jouait sur leur conception du logos et de la technique. Elle ne reposait pas, comme dans le fondamentalisme issu des civilisations monothéistes (Christianisme, Islam) sur un tabou absolutisé par le respect a priori d’un texte considéré comme sacré. Mais dans toutes les civilisation prémodernes,, les grands récits sacralisés qu’étaient les mythes permettaient tout à la fois la connaissance sensible et garantissaient la permanence du monde naturel[9], la structuration du rapport au temps offrant la possibilité d’évoluer dans un éternel présent[10], enfin une certaine stabilisation sociale[11].

 

Si la modernité a signifié la fin du rapport magique à la nature au profit d’une forme de rationalité méthodique, elle a également et en quelque sorte permis d’inverser le rapport de tension [passé>présent] au profit d’un nouveau rapport [présent>futur], qui pouvait sembler moins contraint, car plus favorable à la liberté de l’esprit ou en tout cas mieux propice à la créativité de la raison. La conquête du monde par la science s’est ainsi doublée de l’invention du cadre philosophique offert par l’intuition de l’historicité du devenir humain. Même la connaissance scientifique, métaphysiquement tentée de déterminer les conditions atemporelles du vrai (voir à ce propos le statut des idées innées chez Descartes), a été conçue en fonction de cette intuition.

 

L’idée de progrès en est le produit théorique le plus achevé, le plus raffiné. Elle signifie plusieurs choses différentes : une évolution générale et améliorante, une accumulation de connaissances, une représentation linéaire de l’histoire du vrai, un facteur de santé, de confort, de prospérité et de bonheur se traduisant par une ambition sociale et politique considérable. L’idéal symbolique de la modernité, à cet égard, est que la connaissance rationnelle conduit au bonheur ; le progressisme, entendu par le saint-simonisme (selon la doctrine d’Henri-Claude de Rouvroy de Saint-Simon, économiste et philosophe français, 1760-1825), s’est ainsi traduit en un espoir considérable placé dans l’industrie. La série de ces thèmes philosophiques a engendré non seulement un programme politique – celui qui fut scrupuleusement suivi par la société industrielle –, mais également une discipline de vie pour des populations entières, dans les différentes nations occidentalisées répandues sur toute la planète. Ainsi le progrès scientifique et technologique s’est-il imposé comme la matrice de l’utopie, alors que celle-ci, sans certes se montrer imperméable, depuis l’Utopie de More, aux commodités liées aux avancées de la connaissance rationnelle, ne lui était nullement assujettie.

 

C’est précisément cette idée qui se trouve aujourd’hui en crise. Dans un de ses cours à l’Ecole Polytechnique, Alain Finkielkraut explique que, tandis que la Révolution française, manifestant la capacité de l’homme moderne de prendre son destin en main, est « l’événement inaugural et même fondateur du XIXe siècle », le XXe procède d’un événement incontrôlable qui a transformé le héros moderne en soldat inconnu, l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo en 1914[12]. Si pour faire comprendre la fin de la modernité, la perte de contrôle de l’histoire apparaît un critère pertinent, prendre la mesure de la faillite de l’idée de progrès nécessite d’autres outils intellectuels, tels que la référence à l’emploi des armes techno-scientifiques de destruction massive, qui a brutalement mis en relief les mésusages de la connaissance instrumentale de la nature (connaissance chimique : le chlore en 1915 puis le gaz moutarde en 1917 à Ypres ; et physique : la réaction nucléaire des atomes en 1945 à Hiroshima et à Nagasaki). Il n’est que temps de se demander si la croyance dans le progrès est viable ou si elle relève d’un culte archaïsant et depuis quelques temps particulièrement déplacé[13].

 

Conclusion : innovation, progrès et utopie, une relation complexe :

 

Quelle utopie est possible dans un monde post-progressiste ? C’est cette question qui aurait paru incongrue à Jules Verne – si du moins on ne fait pas la part trop belle au type d’homme symbolisé par le Capitaine Nemo, cet être dont le nom est « personne » mais dans lequel se retrouve tous les scientifiques de haut niveau sensibles aux méfaits de la civilisation occidentale, plutôt nombreux à notre époque. Aujourd’hui, comme l’écrit Etienne Klein,

 

"Nous prétendons ne plus croire [au progrès], mais nous tenons encore à lui farouchement, même si ce n’est plus que de façon négative, c’est-à-dire en proportion de l’effroi que nous inspire l’idée qu’il puisse s’interrompre."[14]

 

Or, à l’époque « postmoderne » de la fin des « grands récits »[15], notre attachement pathologique à un devenir améliorant grâce à la science et à la technologie ne peut plus se réaliser dans le contexte d’une injonction à être « modernes », même radicalisée par la peur de perdre nos multiples avantages historiquement acquis. Dans le même temps, et sans doute sous l’effet d’un tel besoin, il se joue aujourd’hui comme la tentation de substituer l’innovation au progrès.  L’innovation nous laisse espérer de renouveler l’amélioration qui se tient au cœur du changement souhaitable ; saisi à travers une telle grille de lecture, on comprend mieux que, dans le soin qui a été apporté à sa rédaction, la signification de l’appel à projets « sociétés innovantes ». Ce texte programmatique mais en mal de prophétisme recouvre quelque chose comme l’aspiration à une nouvelle utopie, tel un rêve enfin adapté à notre temps : celui du changement intégré par les personnes créatives, faisant suite (si l’on adopte une échelle de temps incluant les deux derniers siècles) à ceux de la mobilisation généralisée des masses[16]. Dans ce rêve se joue certainement le test de la capacité de notre temps à rejouer à son profit le scénario de la modernité, ou mieux encore l’expérimentation de la possibilité de reprendre à nouveaux frais l’esprit des Lumières, par conséquent ce qui s’est peut-être fait de mieux dans l’âge moderne aux niveaux social, éthique et politique : il ne s’agit rien moins que de lier l’invention technologique avec les forces humaines qui la justifient et lui donnent son impulsion dans la société.

 

Les chercheurs et enseignants-chercheurs sollicités par l’ANR dans la rédaction du programme « Sociétés innovantes » ont peut-être eu le tort d’oublier que le changement améliorant aujourd’hui ne se commande plus, et que l’innovation, en général, obéit dans son surgissement à des logiques obliques très contraires à l’esprit de planification étatique ; ils se sont peut-être autorisés la liberté de proposer une utopie subliminale construite autour d’une idée implicitement normative de l’innovation. Mais ils n’ont pas eu peur de nous adresser indirectement un flot de questions tout à fait fondamentales pour notre temps : l’innovation avec tous ses caractères distinctifs (i.e. les plus créatifs) peut-elle se substituer au « vieux » concept de progrès, ou bien est-on dans l’obligation de reprendre l’esprit de ce dernier (ainsi que son ressort, l’Etat) ? Sur le plan, crucial, de la politique pédagogique, quelles capacités cognitives favoriser pour libérer le potentiel de changement qui git dans chaque individu ?[17] Qu’est-ce qu’une innovation réellement « améliorante » pour une société d’aujourd’hui, capable d’assumer les avatars de l’industrialisme et même les ironies de la sécularisation ? Quel « grand récit » peut être celui de l’innovation ainsi envisagée comme un principe ? Une idée régulatrice basée sur le « développement durable » ? Une « participation » de chacun, permettant de réaliser le programme contenu dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1948 ?[18]

 

Mais on peut également présenter ces questions sous un jour plus inquiétant : cette volonté de substitution n’est-elle pas l’indice que l’impression du changement nous est devenue vitale ? Et faute de l’arrimer à une critique axiologique et politique, ou si on ne le structure pas par une semblable critique, notre désir de changement améliorant n’est-il pas condamné à demeurer une « illusion transcendantale », au sens que Kant, dans la Critique de la Raison pure, donne à ce terme : une fiction indépassable car régulatrice de notre expérience ?

 

Pour citer ce texte :

Ménissier, Th. ; "Les "sociétés innovantes", des utopies réalisées ?", intervention aux Quatrièmes Rencontres Internationales Jules Verne, Nantes, novembre 2012.

 


[1] Claude Birraux et Jean-Yves Le Déaut, L’innovation à l’épreuve des peurs et des risques, rapport de l’Office Parlementaire d’Evaluation des Choix Scientifiques et Techniques, 2012, p. 15.

[2] Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, présentation du budget 2011-2013 (consulté le 29 octobre 2012) : http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Budget_2011/55/0/Pages_de_Presentation_budget_2011-recherche_155550.pdf

[3] Source : site de l’Agence Nationale de la Recherche (consulté le 29 octobre 2012) : http://www.agence-nationale-recherche.fr/missions-et-organisation/missions/

[4] Le texte complet de l’appel à projets est accessible à cette adresse (consulté le 29 octobre 2012) : http://www.agence-nationale-recherche.fr/fileadmin/user_upload/documents/aap/2011/aap-socinnov-2011.pdf

 

[5] Cf. Hannah Arendt, « Le concept d’histoire » dans La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, trad. sous la dir. de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1972.

[6] Cf. Pierre-André Taguieff, Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2004, chapitre II, pp. 75-95 : « Progrès, avenir, histoire : la configuration moderne ».

[7] Cf. Pierre Mesnard, L’essor de la philosophie politique au XVIe siècle, 2ème édition 1951, Paris, Editions philosophiques J. Vrin.

[8] Michel Serres, Eclaircissements. Entretiens avec Bruno Latour, Paris, Editions François Bourin, 1992, p. 72.

[9] Voir par exemple, pour le corpus amérindien : Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 ; et la série des Mythologiques, 5 vol., Paris, Plon, 1964-1971.

[10] Cf. du point de vue de l’histoire des religions, Mircea Eliade, par exemple Le mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition, Gallimard, 1969.

[11] Voir Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, Paris, Editions du Seuil, 1983.

[12] Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Paris, Gallimard, 2008, p. 202.

[13] Ainsi que se le sont, fort symboliquement, demandés au début du XXIe siècle  Jean-Michel Besnier et Dominique Bourg dans l’ouvrage qu’ils ont codirigé, Peut-on encore croire dans le progrès ?, Paris, PUF, 2000.

[14] Etienne Klein, Galilée et les Indiens. Allons-nous liquider la science ?, Paris, Flammarion, 2008, p. 93.

[15] Cf. Jean-François Lyotard, La condition post-moderne, Paris, Editions de Minuit, 1979.

 

[16] Cf. Peter Sloterdijk, Colère et temps. Essai politico-psychologique, trad. O. Mannoni, Paris, Libella-Maren Sell Edition, 2007.

[17] Cf. Alain Cadix, « Pour un redressement productif…et créatif », Libération, 11 juillet 2012, accessible à l’adresse (consulté le 29 octobre 2012) : http://www.liberation.fr/economie/2012/07/11/pour-un-redressement-productif-et-creatif_832696

[18] « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1948, article 27-1.

 

 

Repost 0
23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 17:46

 

Poubelle-la-Terre.jpg

 

Sur son blog écologique associé au Monde, Audrey Garric nous apprend que la Suède est aujourd’hui dans l’obligation d’importer des déchets du fait que ses capacités de recyclage sont maintenant supérieures à sa production nationale de déchets :

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2012/09/22/a-force-de-trop-recycler-la-suede-doit-importer-des-dechets/

 

 

Ce bel article possède une réelle profondeur, et je voudrais dire pourquoi. Il nous suggère qu’il est essentiel de se pencher sur le déchet. En effet, rien moins que l’ontologie, l’éthique et  la politique s’y jouent.


Ontologie : dans un ouvrage très suggestif (Des détritus, des déchets, de l’Abject. Une philosophie écologique, Synthélabo/Les Empêcheurs de penser en rond, 1997), François Dagognet avait commencé à fonder l’abjectologie, science philosophique des êtres dégradés, dégoûtants et insignifiants, classe incluant les détritus et les déchets, les objets cassés et les emballages. Le geste philosophique qu’il instituait visait à substituer au « catharisme » de l’ontologie dominante (variante du platonisme appliquée à la matière, ou désir du « pur ») une attitude résolument leibnizienne (puisque l’auteur de la Monadologie considérait que chaque portion de matière « peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un étang plein de poissons »). La matière usée et dégradée regorge d’être. Il faut apprécier la puissance de ce geste, sa pertinence pour une ontologie enfin totale.


Ethique : s’il  faut se méfier de ce qu’induisent les hiérarchies fondatrices, c’est que l’infâme et le sale ont une telle mauvaise réputation qu’elle en apparaît au final bien suspecte. On se souvient de la fine analyse de Jean-Pierre Vernant, qui remarquait dans « Le pur et l’impur », à propos des goûts et des dégoûts en Grèce ancienne, ce que recouvrent les dévalorisations culturelles en termes de tabou : « le dégoût physique de ce qui est senti comme sale traduit en même temps le crainte religieuse d’un contact interdit » (Mythes et sociétés en Grèce ancienne, Point Seuils, 1992, p. 132). Mais accepter le sale, considérer l’impur, ce n’est pas seulement dépasser certains conditionnements implicites, ni voir les choses au-delà de la manière dont on nous les a montrées, c’est aussi se mettre de plain-pied avec l’existence dans sa finitude. La véritable libération commence lorsqu’on met un terme à la recherche suspecte du sublime et qu’on considère les choses dans leur dynamisme même. Pour qui cherche la sagesse, il y a parfois plus d’intérêt à considérer l’évolution du tas de compost familial qu’à demeurer enfermé dans sa bibliothèque.

 

Politique : le mode de vie impliqué par les nouvelles pratiques écologiques nous donne à penser sur la valeur des choses. Les déchets de la consommation constituent aujourd’hui une source d’énergie – sorte de revanche de la matière seconde sur la première – et cela modifie certaines évidences liées au mode de vie industriel. Dans tout objet produit par l’homme, nous dit Marx, il y a un rapport social, c’est-à-dire qu’on peut y lire à la fois la relation entre l’homme et la nature via la technique, et le rapport de force qui s’institue entre ceux qui produisent et ceux qui exploitent la production. L’objet renvoie à une double coupure : celle, fondatrice, de l’humanité avec la nature et celle, instituée par le régime capitaliste de production, entre les hommes. Concernant la première, tout se passe comme si le recyclage engageait l’humanité dans une réconciliation avec l’environnement naturel, du fait qu’il  limite la surexploitation de ce dernier en ressources énergétiques. Mais concernant la seconde, pour l’heure la réalité dément un tel espoir : les nations développées ont mis en place un véritable business de leurs déchets toxiques à destination des pays en voie de développement. L’article d’Audrey Garric, qui suggère comment le commerce du sale est amené à se développer dans les années futures, nous invite à prendre en compte ce dernier aspect : dans la modernisation du traitement des déchets se jouent des réorganisations sociales et politiques fondamentales. L’innovation ne sera complète (et réelle) que dans une vue globale des enjeux humains et du rapport des forces en présence.

  

En photo : "Des hommes nagent près d’un tas d’ordures à Sidon, Liban" (http://traces.rmc.fr/582032/Poubelle-la-Terre/)

Repost 0
28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 06:59

Innerarity

Récemment les Presses de l’Université Laval au Québec ont fait paraître un volume collectif consacré au philosophe basque Daniel Innerarity : Clefs pour le XXIème siècle. Lire Daniel Innerarity

(présentation sur le site Implications philosophiques ici : http://www.implications-philosophiques.org/actualite/clefs-pour-le-xxie-siecle-lire-daniel-innerarity/).

 

Je voudrais dire ceci : Innerarity est un auteur majeur pour notre temps.

 

 

Je ne dis pas cela uniquement parce que les membres du Jury du Prix des Lecteurs que nous organisons aux Rencontres Philosophiques d’Uriage ont élu lors la dernière édition son livre Ethique de l’hospitalité… Dans le village alpin de Saint-Martin d’Uriage, près de Grenoble, dans le hall du centre culturel le Belvédère, une petite plaque porte le nom du philosophe de San Sebastian et commémore désormais l’événement, à savoir l’élection d’un ouvrage philosophique excellent par un public d’amateurs éclairés.

 

Voir sur le site de Philosophies.tv l’intervention de Daniel Innerarity aux dernières Rencontres d’Uriage à propos de « la justice aujourd’hui », moment où nous partageons d’ailleurs la tribune : http://philosophies.tv/evenements.php?id=503.

 

 

Cette élection est pleine de sens – on ne trompe pas aisément le peuple, aurait dit Machiavel ! –, et elle nous ramène à notre propos : Pourquoi Innerarity est-il un auteur majeur ?

 

A mon avis pour deux raisons, l'une philosophique, l'autre politique : premièrement, il a pris le parti d’interroger philosophiquement le monde qui vient en le considérant comme profondément nouveau. Une telle orientation le conduit à observer avec une acuité remarquable un certain nombre de faits d’aujourd’hui qu’ils soient sociaux, technologiques, ou moraux. Cette attention au nouveau n’est pas si courante chez les philosophes, et elle me semble aujourd’hui une condition indispensable à l’effectivité de la pensée philosophique. Innerarity assume notamment le défi cognitif imposé par les nouvelles conditions de la diffusion de l'information.

Deuxièmement, ce parti pris est assumé sans renoncer à une ambition typique de la philosophie politique de gauche : déterminer les conditions d’une société plus juste. Les deux raisons apparaissent d’ailleurs intimement enchevêtrées dans la réflexion innerarityenne, ainsi qu’on le voit clairement dans cet extrait :

 

 

« La fonction principale de la politique est de produire et distribuer les biens collectifs qui sont indispensables au développement d’une société. Pour y parvenir, il est nécessaire de prendre une série de décisions dans un temps limité, sur la base de maigres informations et avec des moyens restreints, cela dans un milieu extraordinairement complexe que les nouvelles conditions sociales ne font que compliquer davantage. La compétence de l’homme politique réside dans cette aptitude particulière à prendre des décisions collectives dans un contexte de haute complexité. La politique est une sphère où l’on ne se contente pas de gérer, où l’on innove. Et la créativité est étroitement liée à la mise au point d’un langage capable de prendre en charge la nouveauté. C’est de ce côté que nous pourrions chercher une nouvelle manière de distinguer la gauche de la droite, le progrès de la tradition. Être progressiste, c’est être capable de découvrir des problèmes, de les nommer et de les affronter ; être conservateur, c’est masquer ses difficultés derrière des certitudes indiscutables. Une politique progressiste souligne les questions délicates que la paresse mentale veut ignorer de peur d’avoir à questionner ses schémas commodes, ses pratiques habituelles et le peu d’attention qu’elle porte à ce qui change. La véritable ligne de démarcation politique passe entre ceux qui ne se trouvent jamais que des raisons confirmant tout ce qu’ils savent déjà et ceux qui supportent l’incertitude. Les situations nouvelles rappellent à la politique qu’avant chaque réforme elle doit se demander si elle se trouve devant des problèmes faciles à résoudre ou s’il s’agit de transformations historiques qui exigent une nouvelle manière de penser. L’innovation vient toujours de ce que quelqu’un s’est demandé si ce que l’on tenait jusqu’ici pour valide pouvait s’appliquer aux nouvelles réalités. Celui qui est capable de penser le changement comme une opportunité a compris que l’érosion de certains concepts traditionnels, trop rigides et étroits, est une occasion de réinventer la politique. », Daniel Innerarity, La démocratie sans l’Etat. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes, trad. Serge Champeau, Editions Climats, 2006, p. 17-18.

 

 

Alors, pourquoi lire Innerarity ?

 

D'abord parce qu’il nous montre avec un certain courage ce que peut signifier être de gauche aujourd’hui, le courage consistant ici à éviter l’illusion (ou la démagogie) véhiculée par certains thèmes radicaux (« abolition du capitalisme »), à quoi l’on reconnaît une certaine tendance réactionnaire de la gauche.

Et du courage, il en faut quand on est de gauche pour évoquer « l’avenir libéral du socialisme », comme il le fait dans cet article de Raison publique : http://www.raison-publique.fr/L-avenir-liberal-du-socialisme.html ; et pour estimer que « le marché n’est pas un gros mot » (article d’El Pais, traduit sur le site de Globernance : http://www.globernance.org/daniel-innerarity-le-marche-n%E2%80%99est-pas-un-gros-mot/)

 

(Il me semble qu'aujourd'hui la même problématique habite la droite, entre esprit d'innovation et conservatismes variés. Il y a une pensée progressiste de droite. Notre tâche est de repenser ces catégories politiques héritées !)

 

 

Ensuite parce que tout en acceptant l’esprit d’innovation typique de notre époque, le philosophe basque nous indique qu’il existe des ressources conceptuelles importantes pour rendre le monde plus juste et plus humain. Aujourd’hui, en dépit des nouvelles formes de contrôle et de la dépendance aggravée de nos sociétés à l’état instable de l’hubris de la finance, la démocratie est en ébullition sous l’influence du plus indomptable des moyens de communication, Internet.

 

Ce qu’il faut penser, c’est la manière dont nous pouvons concilier innovation et civilisation, et c’est ce à quoi s’emploie Innerarity. Ce qui rend ce penseur important pour aujourd’hui, c’est son ambition irréductible de concevoir les ressources contemporaines (technologiques, politiques, sociales) comme autant de moyens pour un monde à la fois divers et juste.

 

Voir à ce propos deux entretiens avec Innerarity :

  • Dans la revue Spirale à propos de la justice globale et de l’immigration :

http://www.erudit.org/culture/spirale1048177/spirale1061313/16797ac.pdf

  • Avec son traducteur le philosophe bordelais Serge Champeau, où est notamment évoqué le travail réalisé dans le cadre de Globernance, l’institut de la gouvernance démocratique dont Daniel Innerarity est le directeur :

http://www.aqui.fr/cultures/internet-fait-il-sa-propre-loi-reponse-avec-daniel-innerarity-et-serge-champeau,6036.html

 

 

Pour achever ce billet, une information :

 

Daniel Innerarity reviendra à Uriage pour les troisièmes Rencontres Philosophiques : comme il est de coutume dans ce festival, en tant que lauréat du Prix, nous l’avons invité à prononcer, le 13 octobre prochain, une conférence philosophique afin qu’il nous délivre son regard sur l’année écoulée.

 

 

D'ici là, bonne lecture !

 

Ouvrages de Daniel Innerarity :

 

La démocratie sans l’Etat. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes, trad. Serge Champeau, Editions Climats, 2006 (éd. en espagnol, 2002 – le titre original était à mon avis supérieur et aurait dû être conservé tel quel : La transformacion de la politica).

 

Ethique de l’hospitalité, trad. Blanca Navarro Pardinas et Luc Vignault, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009 (éd. en espagnol sous le même titre 2001).

Une lecture de cet ouvrage par D. Desroches dans la revue Sens Public :

http://www.sens-public.org/IMG/pdf/SensPublic_DDesroches_lecture_de_D-Innerarity.pdf

 

Le futur et ses ennemis. De la confiscation de l’avenir à l’espérance politique, trad. Serge Champeau et Eric Marquer, Editions Climats, 2008 (2008).

 

Site de Globernance : http://www.globernance.org/

 

Repost 0
6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 08:52

 

 

project-glass.jpg


Quelques remarques à propos de la vidéo du projet développé par Google de lunettes permettant d’accéder à une réalité augmentée :

http://www.youtube.com/watch?v=9c6W4CCU9M4

 

Mise en ligne le 6 avril, ce clip a été vu à ce jour près de 15 millions de fois ; en adoptant le procédé de la caméra subjective, il fait vivre au spectateur le raccourci de la journée d’un personnage appareillé de cette technologie qui permet au porteur de ces lunettes d’accéder en temps réel à des informations disponibles sur la toile, et, selon la logique du web 2.0, d’agir grâce aux divers services disponibles en ligne. Dans ce clip, la technologie est donc présentée à partir de ses usages possibles, et mieux encore : elle est exposée comme subjectivement intégrée, car liée à une existence personnelle caractérisée par ses modalités intentionnelles.

Ce point, déjà, apparaît remarquable : tout se passe comme si le clivage sujet-objet était dépassé par l’adoption d’une perspective que l’on peut qualifier de « phénoménologique ». Les intentions de la subjectivité et le caractère « objectal » de la technologie se voient en effet fondus dans un projet et dans sa réalisation. Pour persévérer avec le lexique phénoménologique, on pourrait dire que le clip met en scène la constitution du « monde » par l’intentionnalité subjective dotée de l’outil technologique. Ce que dit le clip de ce point de vue, c’est que les lunettes Google peuvent aider tout un chacun à se réaliser dans le réel grâce à l’appropriation de ce dernier par l’invention d’un monde propre. Par conséquent, la technologie n’apparaît pas seulement liée à des « commodités », ni même vectrice d’une émancipation : elle contribue manifestement à rendre le monde plus humain.

Un autre point requiert l’attention : dans la relation à autrui, les ressources propres à la réalité augmentée apparaissent sous-utilisées. Outre le fait de se doter des moyens destinés à réaliser son galant projet, le protagoniste emploie les services de la Toile pour obtenir des informations météo, pour se connecter à son agenda, pour se déplacer dans la ville, pour subvenir à ses besoins culturels. Lorsqu’il croise son ami pour prendre un café, et mieux encore lorsqu’il entre en relation avec son amoureuse, les multiples possibilités du web semblent passer au second plan. Tout se passe comme si l’agence de communication avait eu le dessein de préserver le rapport direct entre les subjectivités, en privilégiant leur apparente spontanéité et par là leur authenticité. Emerveillée par la créativité de son soupirant, la jeune femme à qui s’adresse le protagoniste lâche dans un soupir à la fin du clip « It’s Beautifull », et cette expression concerne finalement autant l’ambiance créée par le garçon (de son point de vue à elle, « féminin » et « romantique ») que le monde engendré par un tel usage de la réalité augmentée (de notre point de vue de spectateur ou de futur acheteur, du moins si l’on adopte l’injonction que nous fait Google). Or, si cette confusion est possible, si l’extase matérielle domine effectivement la fin du clip, c’est qu’imperceptiblement, le spectateur a intégré le point de vue de la demoiselle, et que la technologie sait particulièrement bien s’effacer dans son efficacité même. Bref, grâce aux lunettes Google nous sommes (re)devenus rousseauistes, puisque nous communions tout à la fois dans le rapport renouvelé aux éléments et dans la sublimation de la relation érotique.

 

 

Or, c’est précisément du point de vue de la relation à autrui que l’émergence de la réalité augmentée apparaît aussi radicalement innovante que vertigineuse : si le rapport « naturel » (spontané / authentique) à autrui a toujours été socialement déterminé et historiquement construit, il peut maintenant être artificiellement nourri. Le registre pour lequel l’agence de com engagée par Google entreprend de nous rassurer est justement celui qui est légitimement le plus inquiétant.  Qu’on en juge avec ces quelques exemples de relations sociales courantes, et pour chacune imaginons tour à tour une situation d’asymétrie (les partenaires sont inégalement servis dans l’appareillage – certains sont dotés des lunettes, d’autres non) et une situation symétrique (tous les partis sont dotés d’appareils aux performances comparables) : que se passe-t-il en pareil cas lors d’une négociation intéressée quelconque (achat d’un bien ou d’un service, discussion d’embauche, etc.) ? Dans les situations où s’exprime la relation entre fonction publique ou administration et usagers (au Tribunal, quand on déclare ses impôts, dans la pédagogie interactive en classe, de la maternelle à l’Université, ou encore lors d’une arrestation policière) ? A la guerre ? Lors des matchs de sport médiatique à fort enjeux financier ? Dans la relation familiale ? Et dans la rencontre amoureuse puis la relation érotique, justement, que nous apporte une telle augmentation ?

Un nouveau « monde humain » s’offre peut-être à nous. Il faut faire l’hypothèse que l’appareillage de réalité augmentée ne nous apporte pas quelque chose, mais qu’il est susceptible de nous transformer.  Quelle qualité de relation humaine pour les joueurs en ligne dans des environnements fortement immersifs que nous sommes en train de devenir ?

Repost 0
15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 15:01

en-v-la-voiture-du-future-par-general-motors 20136 w460

 

 

Mobilités et transport d’aujourd’hui saisis à travers le rapport entre innovation et imaginaire. Notes pour une orientation de recherche

Séminaire de recherches « Imaginaires, industrie et innovation », à l’invitation de Pierre Musso, Chaire « Modélisations des imaginaires, innovation et création » 

Jeudi 5 avril 2012 à 16 heures

Télécom Paris Tech, 46 rue Barrault, 75013 Paris, Amphi GRENAT

(En vignette : concept de véhicule urbain EN-V. de General Motors)

 

Dans cette intervention, nous partons de trois hypothèses : (1) la thématique de l’innovation constitue une catégorie permettant de penser le changement fondamental que nos sociétés contemporaines acceptent aujourd’hui comme leur principe d’action, de justification et de prospective [Ménissier 2011 a]. (2) les catégories héritées de la modernité ne correspondent plus exactement à l’ethos des sociétés contemporaines, c’est particulièrement vrai en ce qui concerne la théorie politique normative et la « discipline du citoyen » [Ménissier 2011 b]. (3) Proposer de nouvelles catégories est une tâche qui échoit à la philosophie, activité de création conceptuelle s’il en est. Or, cela n’est possible qu’à la condition de sonder les « ressources imaginaires » de notre temps, particulièrement celles des technologies d’aujourd’hui. Notre programme de recherche concerne donc les imaginaires technologiques/de la technologie [Casalegno et Machado da Silva], et s’interroge sur la catégorie de « techno-imaginaire » [Balandier et Chanial]. Constituer la philosophie nécessaire pour s’orienter dans le monde (technologique et politique) d’aujourd’hui passe par la détermination des images et des symboles qui, plus ou moins consciemment, animent déjà l’existence des individus et des groupes.

Les domaines dans lesquels cette démarche générale se concentre et vise à s’exprimer dans les années qui viennent concernent le rapport individuel et collectif à l’énergie, le déplacement routier, la société d’information, d’expression et de communication, l’habiter, enfin les modes contemporains du contrôle des populations. 

Dans cette intervention, nous voulons plus particulièrement réfléchir aux nouvelles catégories conceptuelles et imaginaires qui déterminent le rapport au transport et aux mobilités.

 

***

 

Sur le plan méthodologique, ma démarche rencontre plusieurs points délicats ; je vais en cerner plus précisément deux, le premier concernant la philosophie, le second touchant à l’imaginaire.

 

Innovation et « souveraineté » de la philosophie

 

D’abord, dans sa tentative de penser l’innovation, la philosophie se trouve aux prises avec plusieurs difficultés. Plus exactement, ce qu’on pourrait nommer sa « souveraineté » semble menacée, et doublement.

D’une part, si elle accepte se donner comme objets d’examen les technologies nouvelles ou les ruptures sociétales induites par le changement, elle doit accepter le risque d’évoluer sous l’effet de cet examen. Proposer des concepts pertinents pour l’innovation implique qu’elle se fasse « philosophie de l’innovation », si bien que, plus encore que dans toute autre forme de philosophie appliquée, elle renonce à une posture souveraine, c’est-à-dire qu’elle fasse son deuil de la tentation de se donner des concepts pérennes. Cet aspect semble faire question du point de vue de l’ambition d’universalité propre à la philosophie, ambition intimement liée à sa visée de vérité, du moins telle qu’on la conçoit traditionnellement.

 

Or, de telles difficultés s’estompent en partie si l’on adopte le point de vue, peut-être plus prudent mais non moins authentiquement philosophique, de la méthode sceptique. Tel que nous le concevons, sans qu’il renonce à une certaine visée de vérité, le scepticisme se caractérise par la reconnaissance de la pluralité et de la variété indéfinies des causes qui produisent tant les phénomènes naturels que les événements humains (sociaux, moraux ou politiques). Parce qu’ils sont issus d’une activité intellectuelle soucieuse de la complexité de la réalité, les concepts proposés par une philosophie de type sceptique constituent des outils « définitivement provisoires » et « provisoirement définitifs » (pour employer les termes avec lesquels Martial Guéroult qualifiait autrefois la « morale par provision » de Descartes) efficace en vue d’une caractérisation philosophique de l’innovation [pour un développement appliqué à la théorie politique, voir Ménissier 2011 b, chapitre 3 : « Quelle théorie normative pour la république aujourd’hui ? »].

 

D’autre part, si l’on veut penser l’innovation, pourquoi privilégier cette discipline ? L’économie, la sociologie, la science de gestion, l’histoire des techniques et même la psychologie, ne sont-elles pas fondamentalement mieux placées que la philosophie pour comprendre l’émergence des nouvelles technologies, l’apparition de nouveaux usages, ou les ruptures sociales profondes ? Il faut reconnaître que du fait de leurs méthodologies de type expérimental ou parce qu’elles sont nécessairement empiriques, ces disciplines apparaissent plus souples que la philosophie dans leur rapport au monde. Cependant, la philosophie peut, estimons-nous, apporter quelque chose de spécifique et de nouveau sur les thématiques issues de l’innovation.

 

Au-delà des inventions techniques ou des ruptures économico-sociales particulières, dans ce mot se joue en effet la qualification de ce qui change – pour des sociétés qui regardent précisément ce changement à la fois comme leur principe d’action, de justification et de prospective. Nous pensons qu’une philosophie d’aujourd’hui, observatrice des dimensions techniques, sociales et humaines de ce changement, peut contribuer à forger, sinon un concept d’innovation, du moins une représentation cohérente capable d’aider la psyché de nos contemporains, car une telle notion est tout à la fois susceptible de fournir l’idée adéquate de ce changement, d’aider à sa compréhension, voire de favoriser sa symbolisation. Or c’est là une entreprise tout à fait importante, car le rapport de nos sociétés au changement ne semble ni aisé ni apaisé.

 

Les Anciens Grecs et Romains, remarquablement cohérents sur ce point,  fournissent l’exemple de sociétés qui refusaient consciemment le changement au profit de la tradition, ainsi que le montre très bien Hannah Arendt [Arendt, 1994 : 28-57]. Tel n’est pas le cas des modernes, mais faute de catégories adéquates (compte tenu que la catégorie de progrès à bien des égards ne permet plus ni de représenter ni de comprendre et encore moins de symboliser les évolutions actuelles), nos sociétés subissent littéralement le changement qu’elles s’imposent. Parce qu’elle propose des jeux de concepts qu’elle veut adéquats à la réalité, et parce que ces jeux sont organisés en ensembles cohérents (constellations ou systèmes), la philosophie est susceptible d’offrir à notre mode de vie – c’est-à-dire, volens nolens,  au monde de l’innovation – un recul et une cohérence qui lui font actuellement défaut. Une telle attitude générale est susceptible de se compléter d’évaluations particulières concernant telles ou telles orientations de changement, des évaluations en termes de finalités et de valeurs, dont il est d’ailleurs parfaitement possible qu’elles soient critiques. Ce sont de tels enjeux qui se jouent dans l’émergence d’une conception de l’innovation non plus seulement instrumentale, mais réflexive. Nous faisons le pari que notre époque est mure pour réfléchir les changements qui l’affectent, et aussi cet autre, sans doute plus risqué que, dans les décisions qu’il leur échoit de prendre, ses acteurs économiques et politiques sont (encore) en mesure de faire de réels choix d’orientation.

 

Questions philosophiques concernant l’imaginaire

 

Ensuite, nous prenons le parti de considérer que l’apparition de concepts utiles pour la réflexion des innovations peut procéder de l’activité de l’imaginaire. Par ce terme, nous entendons la faculté créatrice qui engendre des images à partir de notre rapport au monde, images qui sont à la fois subjectivement éprouvées et collectivement constituées [Wunenburger 1997 et 2011]. Une telle faculté fournit la dynamique indispensable pour « aménager » la relation de l’humain aux nouveautés, que celles-ci soient techniques ou sociales, c’est-à-dire, dans un autre registre que celui des usages (dans un registre complémentaire), pour humaniser cette relation et lui donner du sens [Musso 2005]. Dans cette perspective, l’hypothèse qu’il existe un imaginaire technologique ou techno-imaginaire nous conduit à affronter plusieurs questions complexes.

 

Premièrement, le techno-imaginaire d’aujourd’hui, quel rapport entretient-il aux images spontanées issues du rapport naturel au corps ? Est-il susceptible de produire des images qui ne seraient plus liées à des situations vécues (ou vivables) par le corps ?

 

Ainsi, deuxièmement, la question est posée sur un plan plus général de savoir à partir de quoi nous imaginons. La science et la technologie nous permettent-elles, même partiellement, de « désincorporer » l’imagination, ou du moins de suggérer au corps de nouvelles possibilités qu’on ne saurait apercevoir à partir de son expérience ?

 

Troisièmement, comment une telle perspective nous situe-t-elle en regard de ce que la science de l’imaginaire (issue des travaux de Bachelard et de Durand) entend par « archétypes » ? Peut-on grâce aux innovations contemporaines imaginer et symboliser au-delà des archétypes connus ? L’entrée massive dans la « société numérique » et dans les réseaux (« espace non territorialisé » selon Musso, 2003) n’implique-t-elle pas, avec la virtualisation des relations, une telle évolution ? Par exemple, dans la sphère des TIC, parce que certains usages innovants se situent à la limite extrêmes des pratiques connues en matière d’expression et d’identification de soi ainsi que de rapport avec les autres, ne peut-on attendre au moins un renouvellement des archétypes ?

 

C’est nanti de tels questionnements que nous nous tournons maintenant vers notre objet, les mobilités et le transport d’aujourd’hui saisis à travers le rapport entre innovation et imaginaire.

 

***

 

         Conception moderne de la liberté et impensé de la « motilité »

 

Parmi les problèmes intellectuels que j’ai rencontrés dans mon enquête sur les concepts cardinaux de la modernité politique [Ménissier, 2011 b], il en est un qui se trouve particulièrement bousculé par les nouvelles donnes d’aujourd’hui. Il s’agit de celui qui tient à la nature de la liberté, laquelle est susceptible de ne plus correspondre aux canons théoriques hérités des « pères fondateurs » de nos modes de vie sociaux, moraux et politiques. La liberté a été conçue par la modernité comme une capacité d’action sur soi et sur le monde, propre à l’individu porteur de droits quoique liée à la puissance instituante de collectifs légitimes (le peuple, la nation). Or, si l’on veut saisir les limites ou les fragilités actuelles d’une telle conception, on gagne à la repenser avec une optique de philosophie pratique, sinon appliquée. Envisagée sous cet angle, la liberté repose en effet sur la capacité de se mouvoir ou de se déplacer.

 

Il y a ici un véritable implicite, pour ne pas dire un impensé de la philosophie moderne, en dépit de l’exemple éclatant d’un des hérauts de celle-ci, Descartes, qui en formule le concept en liaison avec son expérience personnelle de penseur vagabond : le Discours de la méthode constitue à la fois un des actes de naissance théoriques de la subjectivité moderne et le témoignage conscient d’un homme qui n’a cessé de se déplacer et surtout qui a mis en relation l’exercice de la liberté de penser et sa propre mobilité. Dès que l’on prend en compte cette dimension, dès qu’on la considère comme constitutive du concept de liberté, ce dernier inclut dans ses modes fondamentaux l’exercice du droit personnel au mouvement. Une telle affirmation est aisément accessible dans l’expérience commune : on se sent libre à partir du moment où l’on exprime ses possibilités concrètes de se déplacer, ou, dit négativement, lorsqu’on ne se perçoit pas comme entravé dans cette capacité.

 

Dans un travail spécifique, il faudrait mettre en relation les théories et concepts normatifs de la modernité avec les moyens concrets et les infra- et superstructures qui les ont rendus cohérents et progressivement actifs. Ainsi constaterait-on probablement que l’histoire de la liberté est liée à la mise en œuvre des circuits et des appareils (routes et véhicules) qui la rendent possible depuis la civilisation romaine. L’apparition et le développement massif des véhicules automobiles, particulièrement les véhicules privés, ont sans aucun doute consolidé la représentation implicite de la liberté des modernes en constituant même un style de civilisation à partir de l’automobile, à la fois réalité et symbole (Berns ; Floneau). Ainsi, dans l’ère contemporaine, s’est trouvée confortée, et même considérablement renforcée du point de vue du vécu empirique de l’individualité [Bourdin], la conception théorique de la liberté comme capacité d’action personnelle sous-entendant la mobilité – capacité que l’on pourrait résumer à celle de « motilité », si l’on entend par ce terme la mobilité spatiale des hommes envisagée dans ses conditions socio-politiques matérielles [Kaufmann : 125-128].

 

Dépassement des problématiques héritées dans un contexte de transitions contraintes

 

Certaines nouvelles donnes obligent aujourd’hui à repenser le rapport typiquement moderne qui s’est établi entre motilité des individus et systèmes de transport. Ces nouvelles donnes s’inscrivent dans des problématiques héritées actuellement en mutation sur les plans technologiques, politiques et géopolitiques, et concernent le contexte des transitions que notre époque est contrainte de négocier – ces deux plans, les problématiques héritées et les transitions contraintes, étant nécessairement, dans un futur si proche qu’il empiète sur notre présent à concevoir simultanément.

 

Les problématiques technologiques, politiques et géopolitiques, d’abord, posent un certain nombre de questions cruciales pour l’avenir. Si la notion philosophique de la liberté se trouve consolidée par l’usage (et particulièrement par l’usage privatif) de véhicules, la question est posée sur le plan technologique de savoir quels peuvent être les véhicules de demain, et également quels moteurs seront amenés à les propulser – sachant que la solution de motorisation du « tout thermique » est déjà en train d’être dépassée. Sur le plan politique, quelles doivent être les structures d’organisation capables d’organiser leur circulation, quels « systèmes de transport » associant puissance publique, collectivités territoriales et investissements privés – compte tenu du fait que les consortiums associant ces entités aux finalités variées ont largement commencé à se substituer à l’autorité régalienne unique de l’Etat ? Enfin sur le plan géopolitique, quelle nouvelle carte internationale des rapports de force l’évolution des problématiques héritées fait-elle émerger ? Sachant que l’on a connaît assez précisément les effets politiques et géopolitiques d’une mutation d’un système d’énergie à un autre à partir de l’histoire concrète de l’émergence de la « pétrocratie » [Mitchell], quels bouleversements globaux se préparent dans cette évolution ?

 

Les transitions contraintes, ensuite, sont celles de l’énergie et de l’environnement ; elles impliquent, avec la sortie du système exclusif de l’énergie fossile, la diversification des sources d’énergie et surtout le développement d’un rapport durable ou soutenable à celles-ci. Cette situation se double d’une perspective  qui renouvelle la question des mobilités : le développement depuis une dizaine d’années de la « démocratie numérique » [Vanbremeersch]. En effet, plusieurs problématiques évoquées plus haut se trouvent modifiées de manière originale sous l’effet des solutions envisagées pour répondre au besoin de transitions.

 

Je veux juste fournir ici trois pistes. Premièrement, le développement des smart grids (réseaux de distribution d’électricité intelligents) peut par exemple engendrer des situations très nouvelles, du fait qu’ils sont susceptibles de combiner une production d’énergie renouvelable issue de pays émergents et les réseaux de distribution mis en œuvre par les « vieilles » nations souveraines, et parce qu’ils transforment profondément le rapport individuel des citoyens à l’énergie (de simples consommateurs qu’ils étaient, ils deviennent également producteurs et distributeurs).

 

Deuxièmement, et pour en revenir au transport et à la motilité individuelle, la convergence entre automobile et numérique stimule l’imagination. Récemment, dans un article très stimulant, Selma Fortin a réfléchi aux échanges possibles et aux hybridations entre représentations du véhicule privatif et usages du Smartphone [Fortin]. Le premier, envisagé d’après la logique du second, devient le vecteur d’un pilotage de soi-même en fonction des applications dont on dispose. 

 

Troisièmement, l’intelligence embarquée dans les véhicules [voir par exemple Apolinarski] modifie la donne en matière de comportement des usagers des transports, qu’il s’agisse, selon un spectre très vaste, des diverses modalités de « systèmes de transport intelligent » (ITS) renouvelant le type d’informations dont disposent les conducteurs, ou bien des véhicules auto- ou télépilotés comme dans le concept des Google cars « Autonomous Driving ». Les évolutions possibles portent aussi bien sur les nouvelles formes de décision prises par les usagers que sur les modes originaux de contrôle des populations par le biais du transport assisté. Dans le même temps, et en partie de manière corrélative, la perception du phénomène accidentel n’a cessé de se transformer, sous l’effet de plusieurs facteurs différents [voir Bardet]. A l’heure actuelle, nous ne pouvons pas savoir exactement dans quelle direction va évoluer la relation des usagers tant à l’espace privé de leur véhicule qu’à l’espace public du déplacement. Cependant, il est permis d’attendre une modification des lignes dans la représentation par chacun de sa motilité et par suite de sa propre liberté, dans une relation probablement originale avec la notion de responsabilité [Gilbert].

 

Dans quelle mesure de telles évolutions sont-elles susceptibles d’agir sur la reformulation du concept de liberté ? La question nous apparait aussi ouverte que stimulante.

 

L’imaginaire de la motilité renouvelé par la pratique d’internet ?

 

Dans le même temps, l’imaginaire du voyage a commencé à se renouveler. Sur un terme long, des évolutions sont apparues dans la littérature, attestant de tendances qui modifient le patrimoine des représentations poétiques héritées [Barrère et Martuccelli]. Plus récemment, l’expérience maintenant quotidienne d’Internet par des millions d’utilisateurs a commencé à renouveler l’imaginaire du voyage [Hugon]. D’après ce dernier auteur (qui ne prend toutefois pas en compte les aspects, pourtant cruciaux, de la géolocalisation), il apparaît que l’expérience de la « navigation » numérique renouvelle la tension entre organiser ou planifier et déambuler, ou entre repérer/être repéré et échapper ou se dérober.

 

De manière heuristique, on se bornera ici à quelques remarques :

(1) le transport ou le véhicule de demain – mais déjà dans plusieurs expériences d’aujourd’hui – intègrent la socialité numérique des voyageurs (conducteurs et passagers). Le covoiturage connaît par exemple un essor sans précédent du fait de l’utilisation des Smartphones. Le lien social qui se trouve en permanence recréé (ou en tout cas sans cesse recherché) sur les réseaux est sans aucun doute appelé à sans cesse davantage « contaminer » et à « hybrider » les déplacements physiques.

(2) Il importe de se demander ce que signifie d’être connecté au monde « global » via la Toile et ses réseaux, tout en se déplaçant « localement ». Faut-il dire, ainsi que le suggèrent Barrère et Martucelli en relevant des traces d’une telle évolution de la littérature romanesque contemporaine, que les déplacements physiques, quelle que soit leur échelle, s’effectueront désormais sans « dehors » [Barrère et Martucelli : 66-69], c’est-à-dire sans dépaysement ni exotisme ?

(3) La convergence entre les problématiques du transport et celles de l’information numérique permet d’en intégrer d’autres, importantes pour notre époque mais initialement étrangères à ces deux registres : tout particulièrement, celle de la santé nous semble d’une importance considérable. En effet, l’électronique et mieux encore l’intelligence embarquée offrent l’opportunité de transformer les véhicules privatifs et collectifs en centres de diagnostic et même de soins. Une telle représentation du véhicule (surtout privatif) se trouve évidemment en fort contraste avec celle qui le considère comme le moyen privilégié de l’aventure, du risque, voire de la mise radicale en danger. Elle correspond toutefois avec l’apparition de populations pour laquelle la sécurité au volant constitue un enjeu fondamental. Quoi qu’il en soit, des interactions complexes entre l’homme et la machine sont à cet égard en cours de développement chez les constructeurs automobiles ; en tout état de cause, cela nous conduit à regarder le domaine du déplacement et du transport comme un des mondes où peut se jouer une étape importante de la cyborg-isation de l’humain. Sur le plan réel comme sur celui de l’imaginaire, les centaures mécaniques et les centaures électroniques sont appelés à se conjuguer en vue d’augmentations nouvelles et inédites.

 

Si l’on intègre enfin à de telles remarques la dimension de la géolocalisation, on peut ajouter ceci : les évolutions liées au repérage électronique des déplacements (véhicules variés ou corps humains) peuvent être référées aussi bien à des nouvelles formes de contrôle qu’à un renouvellement souhaitable des problématiques de sécurité. Dans la première dimension, il est à noter que les productions imaginaires contemporaines sont infiniment plus constituées que les concepts dont nous disposons à l’heure actuelle (nous pensons en particulier aux innombrables romans et films de science-fiction qui évoquent ou développent ces aspects) – en dépit d’inquiétudes explicitement formulées à propos des risques encourus pour les libertés individuelles et publiques, le stock de concepts à la fois critiques et normatifs pour appréhender intellectuellement les nouvelles donnes du contrôle apparaît encore mince [voir par exemple le constat établi par Chardel & Périès] – en dépit de telles limites, de nouvelles conceptualités apparaissent, ainsi les notions originales de « catopticon », de « sousveillance » et d’« équiveillance » [voir par exemple Ganascia 2009 et 2010]. Du côté des problématiques de sécurité, les progrès de la géolocalisation laissent espérer pour les entreprises des bénéfices en termes de « géosécurisation » [voir un exemple avec Marchais-Roubelat & Roubelat].

 

Interrogations sur la capacité de renouvellement de l’imaginaire des transports

 

En dépit de l’apport des mobilités numériques à la motilité, l’imaginaire des transports paraît devoir demeurer attaché à des représentations anciennes. Il existe des probablement dans la faculté d’imaginaire des archétypes spécifiques intimement liés à l’expérience du corps propre et aux limites de celui-ci, tels celui du vol magique ou de la fluidité intégrale. De son côté, l’imaginaire technologique peine manifestement à renouveler les représentations sur lesquelles il s’appuie. Ainsi, Jacques Véron soulignait-il en mars 2009 sur le blog Transit-City / Urban & Mobile Think Tank que la plupart des modèles proposés par les prospecteurs au titre de paradigms pour les mobilités futures correspondent à des standards produits dans les années 1950 [http://transit-city.blogspot.fr/2009/03/cest-cela-demain.html]. 

 

Il est tout de même remarquable que, nonobstant de telles permanences ou blocages, certaines représentations du déplacement sont susceptibles d’évoluer sous l’effet de l’expérience numérique. Un point commun à de nombreuses figures de l’imaginaire du transport réside dans le désir de grande ou de très grande vitesse. Celle-ci promet de conférer une incomparable ivresse (au point que le désir de vitesse communique étrangement avec le désir sexuel), notamment parce que semble s’opérer grâce à elle une forme de dématérialisation, et par suite d’abolition des contraintes corporelles. Or, à cet égard, la conscience s’impose progressivement que la vitesse de la diffusion et de l’échange de l’information est infiniment supérieure à la vitesse de déplacement des véhicules physiques. En fonction de ce constat, les « centaures numériques » que sont les individus connectés sont à la fois bien plus rapides que tous les individus physiquement « motiles ». Le sentiment qu’ils peuvent avoir de leur mobilité est incomparablement supérieur à celui des « fous du volant » ; il n’y a rien de contradictoire à considérer que le plaisir de piloter et même celui de se mettre en danger sont compris dans ces évolutions – tout semble dépendre en la matière de la qualité de l’environnement de simulation. Une analyse cohérente des effets de ce déplacement des représentations poussera l’examen de la transformation des adeptes d’émotions fortes dans leur véhicule privé en utilisateurs de simulateurs. Le goût de la mobilité – dans ses formes extrêmes, mais pas seulement – est-il susceptible de s’accommoder de l’adoption massive de simulateurs ? La problématique de la mobilité, si on l’appréhende du point de vue des subjectivités, peut évoluer en fonction de la « philosophie des jeux vidéo » qui est celle de notre temps [Triclot].

 

***

 

Je terminerai cette intervention par deux questions.

La première concerne l’évolution de l’imaginaire de la mobilité. Il est tout-à-fait possible que l’imaginaire des déplacements obéisse à des images archaïques, fortement ancrées dans l’expérience du corps, et par suite difficilement dépassables. Cependant, la pratique massive d’internet n’offre-t-elle pas l’opportunité non pas d’un dépassement, mais d’un « débordement » ou d’un « relai » des expériences de motilité par un imaginaire désormais dynamisé par le sentiment ou même par l’expérience d’ubiquité que procure la Toile ?

 

Je reviendrai enfin au plan de la philosophie politique : tandis que des prises de position parfois virulentes agitent l’espace public quant à la nécessité de dépasser le système de l’automobile [Blanchard & Nadeau], comment concevoir les conditions concrètes et le système mental qui permettra à chacun d’exercer son « droit à la mobilité libre et durable » [Kaplan & Marzloff], droit sans le respect duquel, dans la tradition occidentale du moins, il ne saurait y avoir de subjectivité reconnue et heureuse ? 

     

***

 

Bibliographie :

 

Apolinarski Xavier, Transports terrestres : l'essor de l'électronique embarquée (Programme de recherche et d’innovation dans les transports terrestres – PREDIT), Paris, La Documentation française, 2007.

 

Arendt Hannah, La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, traduit sous la dir. de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1994.

 

Balandier Georges & Chanial Philippe, « Entretien avec Georges Balandier », Quaderni, n°23, Printemps 1994, p. 119-132.

Bardet Fabrice, « Quand les constructeurs automobiles façonnent la sécurité routière. La médiatisation des accidents de la route aux Etats-Unis », Réseaux, 2008/1 n° 147, p. 87-113.

 

Barrère Anne & Martuccelli Danilo, « La modernité et l'imaginaire de la mobilité : l'inflexion contemporaine », Cahiers internationaux de sociologie, 2005/1 n° 118, p. 55-79.

 

Berns Jean-Jacques, Le véhicule des dieux. Archéologie de l’automobile, Paris, Desjonquères, 2003.

 

Blanchard Martin & Nadeau Christian, Cul de sac : l’impasse de la voiture en milieu urbain, Montréal, Héliotropes, 2007.

 

Bourdin Alain, « L’individualisme à l’heure de la mobilité généralisée », in Allemand Sylvain, Ascher François, et Lévy Jacques (dir.), Le sens du mouvement, Paris, Belin, p. 91-98, 2004.

 

Casalegno Federico & Machado da Silva Juremir, « Technologies de l’imaginaire et imaginaires technologiques »,  article soumis pour publication dans « Les cahiers de l`Imaginaire », accessible à l’adresse : http://www.mit.edu/~fca/papers/technoimaginaire.pdf

 

Chardel Pierre-Antoine & Fériès Gabriel, « Contrôle, exceptionnalité et coercition à l’ère des réseaux », dans Chardel Pierre-Antoine & Rockhill Gabriel, dir., Technologies de contrôle dans la mondialisation : enjeux politiques, éthiques et esthétiques, Paris, Editions Kimé, 2009, p. 25-39.

 

Floneau Matthieu, Les cultures du volant. Essai sur les mondes de l’automobilisme, XIXe-XXIe siècles, Paris, Editions Autrement, 2008.

Fortin Selma, « Véhicule électrique vs. Smartphone. Usages et imaginaires du combiné e-voiture/iPhone », Strabic.fr, Saison 3 : « Imaginaires technologiques », article accessible à l’adresse : http://strabic.fr/Vehicule-electrique-vs-smartphone.html#nb1.

 

Ganascia Jean-Gabriel, Voir et pouvoir : qui nous surveille ?, Paris, Éd. du Pommier, 2009.

 

Ganascia Jean-Gabriel, “The generalized sousveillance society”, Social Science Information, September 2010 vol. 49 n°3, p. 489-507.

 

Gilbert Claude, « Quand l'acte de conduite se résume à bien se conduire. À propos du cadrage du problème « sécurité routière » », Réseaux, 2008/1 n° 147, p. 21-48.

 

Hugon Stéphane, Circumnavigations. L’imaginaire du voyage dans l’expérience internet, Paris, CNRS Editions, 2010.

 

Kaplan Daniel & Marzloff Bruno, Pour une mobilité plus libre et plus durable, FYP Editions et FING, 2008.

 

Kaufmann Vincent, « Mobilités et réversibilités : vers des sociétés plus fluides ? », Cahiers Internationaux de sociologie, 2005/1, n°118, p. 119-135.

 

Marchais-Roubelat Anne & Roubelat Fabrice, « Géolocalisation et géosécurisation : enjeux et perspectives. Entretien avec Frédéric Couffignal, responsable des projets marketing internet et nouvelles technologies à la MAIF », Flux, 2010/3 n° 81, p. 79-83.

 

Ménissier Thierry, 2011 a : « Philosophie et innovation, ou philosophie de l’innovation ? », Klesis, n°18/2011, p. 10-27, article accessible à l’adresse : http://www.revue-klesis.org/pdf/Varia02MenissierInnovation.pdf

 

Ménissier Thierry, 2011 b : La Liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la République, Grenoble, PUG, 2011.

 

Mitchell Timothy, Petrocratia. La démocratie à l’âge du carbone, traduit de l’américain par Nicolas Vieillecaszes, introduction de Vincent Julien, Alfortville, Edition Eres, coll. « Chercheurs d’ère », 2011.

 

Musso Pierre, dir., Réseaux et société, Paris, PUF, 2003.

 

Musso Pierre, Fabriquer le Futur, l'imaginaire au service de l'innovation, Village Mondial, 2005.

 

Triclot Mathieu, Philosophie des jeux vidéo, Editions La Découverte, Label « Zones », 2011.

 

Vanbremeersch Nicolas, De la démocratie numérique, Paris, Editions du Seuil/Presses de Science Po, 2009.

 

Wunenburger Jean-Jacques, Philosophie des images, Paris, PUF, 1997.

 

Wunenburger Jean-Jacques, L’imagination mode d’emploi ? Une science de l’imaginaire au service de la créativité, Paris, Editions Manucius, coll. « Modélisation des imaginaires. Innovation et création », 2011.

 

Repost 0