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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 20:17

 

« […] À compter de ce jour jusqu'à la fin du monde,

Sans que de nous on se souvienne,

De nous, cette poignée,

cette heureuse poignée d'hommes cette bande de frères.

Car quiconque aujourd'hui verse son sang avec moi,

Sera mon frère; si humble qu'il soit,

Ce jour anoblira sa condition.

Et les gentilshommes anglais aujourd'hui dans leur lit,

Se tiendront pour maudits de ne pas s'être trouvés ici,

Et compteront leur courage pour rien quand parlera,

Quiconque aura combattu avec nous le jour de la Saint Crépin. »

 

Shakespeare, Henry V,

Harangue du roi d’Angleterre avant la bataille d’Azincourt.

(défaite de l’équipe de France en 1415 par 6 000 à 13)*

 

Samedi 4 janvier 2013, le XV du FCG est allé chercher la victoire sur la pelouse du champion d’Europe, chez l’autre grand du rugby du Sud-Est, le RC Toulon. Bel exploit, fondé sur un exploit personnel de cet ailier fidjien, Alipate Ratini, lequel s’était déjà mis en valeur la semaine passée par son essai décisif en fin de partie contre Castres.

 

Ce match d’une belle intensité s’est dénoué, grâce à l’aide involontaire de l’arbitre Laurent Cardona, par un improbable coup de théâtre en faveur d’une équipe qui aurait très bien pu perdre**. Ce n’est pas cela qui retient aujourd’hui mon attention, mais ce qui s’est passé à la mi-temps de ce match. Que s’est-il passé à ce moment-là ? Précisément, personne n’en sait rien, à part les acteurs les plus directs de la partie : les joueurs et les staffs.

 

A la pause, les deux équipes rentrent au vestiaire avec quelques points d’écart en faveur de Grenoble (12 à 9). Ce score n’est pas immérité, tant les Grenoblois se sont montrés vaillants et rigoureux pour contrer une des plus puissantes machines à jouer du Top 14. Dans le rugby d’aujourd’hui, les joueurs rentrent au vestiaire, on arrête le jeu 15 mn, et malgré ce repos tout le monde se disait que la seconde moitié du match s’annonçait corsée pour Grenoble.

 

Il faut admettre l'hypothèse que ce moment secret, soustrait à la pulsion scopique des voyeurs médiatiques, a représenté un événement à part entière du match, et qu’il doit être compris dans l’intensité dramatique de la partie. Car il a évidemment décidé de la suite. Il était d'ailleurs tentant de se mettre quelques secondes à la place du manager grenoblois Fabrice Landreau, en se demandant ce qu’il pouvait bien dire à ses joueurs à cet instant précis.

 

Justement, comment gérer ce moment ? Le problème qu’a dû traiter Landreau lors de la mi-temps se ramène à une question simple : comment parler à des hommes qui vont devoir affronter pendant 40 mn des adversaires rudes, vexés et déterminés à les écraser, sur un terrain lourd et dans un stade hostile ? Si le rugby demeure toujours un jeu, il arrive assez souvent, en tant que sport collectif de combat, qu’il ne soit pas une partie de plaisir. Quand, à la défaite probable, s’ajoute la perspective de prendre des coups qui font mal, quand surgit l’éventualité des duels perdus aux yeux de tous, on peut légitimement craindre la possibilité de l’humiliation. Et de plus, il faut avoir vu, éprouvé, ressenti ce que signifie l’ambiance du Stade Mayol en furie pour s’imaginer ce que je veux dire : rien que comme spectateur, ça fait drôle, alors se trouver sur le pré...Bien des équipes, qui avaient d’autres prétentions que le FCG, en sont reparties non seulement la musette pleine, mais aussi le moral en berne.

 

Or, Landreau, interviewé par Canal + à l’issue de la victoire du FCG, a eu ces paroles stupéfiantes :

“Ça représente quoi cette victoire ?”

- “Tout à l’heure lorsqu’on a fait la prière, on s’était dit qu’il fallait croire en nos rêves et qu’on pouvait battre toutes les équipes, et qu’aujourd’hui ce théâtre magnifique de Toulon pouvait être une superbe pièce et qu’il ne fallait pas que ça se finisse en tragédie pour nous. Ce match il fallait qu’il finisse en apothéose et qu’il n’y a rien qui pouvait nous retenir aujourd’hui, si ce n’est notre collectif, notre énergie. Et on a réussi mais sur un coup du sort. Voilà.”

 

Mayol, ce magnifique théâtre (bel hommage !), pouvait être le cadre d’une superbe pièce, et il fallait continuer à s’accrocher pour ce que ne soit pas une tragédie, mais, en quelque sorte, un drame héroïque. Tel était le sens de l’effort à produire ensemble. Simple et hyper efficace. Aucune violence dans le propos, aucun stress déplacé, une position de parole maîtrisée et élégante. Et ça a marché. Balloté à certains moments, le FCG ne s’est jamais fait marcher dessus. La justesse du propos de Landreau a fourni aux joueurs grenoblois l’assise psychologique nécessaire pour ne pas renoncer durant les 40 minutes.

 

On ne sait pas ce que, de son côté, Bernard Laporte a dit à ses troupes durant la pause. On peut l’imaginer en s’appuyant sur une illustration fameuse de sa manière propre, celle dont atteste la vidéo de la mi-temps de France-Italie de 2002, lorsque le grand public a découvert le style du « Kaiser », alias « Bernie le dingue » :

http://www.youtube.com/watch?v=MP_D7gRVGH4

 

Samedi, le colérique Laporte, ce moderne Caligula (« Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent »), a perdu son match contre le poète Landreau. Machiavel se demandait dans le chapitre XVII du Prince s’il est plus efficace pour un leader de se faire aimer ou de se faire craindre. La victoire du FCG suggère que, dans l’art de la parole intermédiaire de la mi-temps rugbystique, la question n’est pas tranchée.

 

Ou peut-être que samedi, avec le coup de théâtre du dénouement, les dieux du rugby ont décidé d’accorder la victoire au propos le plus sobre et esthétiquement le plus juste.

 

 

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Azincourt#Bilan

** http://www.lerugbynistere.fr/videos/resume-video-l-exploit-fc-grenoble-tomber-rct-stade-mayol-0501141143.php

 

Fabrice Landreau parmi ses hommes

Fabrice Landreau parmi ses hommes

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Thierry Ménissier - dans Planète ovale
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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 13:08

Dans ce billet, je voudrais tout à la fois remercier un joueur, célébrer une action et souligner un point du jeu qui me paraît important.

Dimanche dernier, nous étions dans un Stade des Alpes presque plein pour assister à la rencontre entre le FCG et Castres, le champion de France en titre, dans le cadre des matches retour du Top 14. A Grenoble, affronter Castres recouvre toujours un enjeu particulier, car il y a et il y aura sans doute à jamais le lourd passif de la "finale volée" de 1993. D'ordinaire, donc, les Grenoblois y mettent toute leur énergie, et plus encore. La partie de dimanche n'a pas échappé pas à cette règle, chaque camp jouait les coups à fond et cherchait le KO de l'adversaire. L'action dont je veux parler se passe à la 73ème minute, à la fin de ce résumé...

http://www.lnr.fr/video-grenoble-castres-20-16-j15-saison-2013-2014,3605.html

Il reste donc 7 mn à jouer, Grenoble affiche 9 points de retard, Castres gère parfaitement le match, et l'on commence à s'inquiéter très sérieusement au Stade des Alpes car si le FCG n'a pas encore perdu de la saison à domicile, pour cette dernière partie de 2013 les choses font plus que se profiler...mon fils est nerveux à mes côtés et moi pas moins, bref, on se dit que c'est presque fichu.

Mais voilà une touche enfin gagnée normalement par le FCG...une des seules du match : je crois que dimanche le FCG a perdu 11 de ses 13 lancers - 11 sur 13, c'est surréaliste à ce niveau ! - tant la touche défensive de Castres est remarquable. Sur ce qu'on a vu dimanche, le système organisé autour du flanker Yannick Caballero n'a que peu d'équivalent en France (excepté celui autour de Pierre Rabadan au Stade Français ?), ou bien...la bûche glacée est plus lourde à digérer dans les Alpes qu'ailleurs !

 

Aussitôt ça joue sur la droite et un regroupement plus tard, le n°9 Valentin Courrent perçoit l'appel de balle "même sens" de son ouvreur Blair Stewart. A peine servi, Stewart part en travers et incurve sa trajectoire pleine droite car, situé presque déjà dans son dos, son premier centre Nigel Hunt a appelé à la passe croisée. C'est l'instant précis où tout bascule : leurs adversaires directs, le 10 et le 12 d'en face, Talès et Baï, commentent alors une erreur fatale car ils suivent des yeux la course du 12 grenoblois et non celle de Blair qui est juste devant eux (le ralenti le montre bien : ils ont le visage complètement orientés vers leur droite).

Alors Stewart sent le coup à jouer : puisque la porte s'entr'ouvre entre son vis-à-vis et le premier centre castrais, il accélère dans l'intervalle en redressant sa course, c'est magnifiquement fait, il a traversé le premier rideau et fonce déjà vers Palis l'arrière de Castres. Bien placé sur son aile droite, son partenaire Alipate Ratini, un élégant Fidjien nouveau venu dans l'effectif, fait l'effort et se porte à sa hauteur à une quinzaine de m de lui le long de la touche. Alors tout à coup on a l'impression qu'il se fait dans le stade un silence stupéfiant, en tout cas les 19 000 spectateurs du Stade des Alpes retiennent leur souffle...Blair réussit à fixer l'arrière dans le temps juste et délivre une longue passe vers sa droite...moment de suspension incroyablement aérien, on jurerait que le ballon ne va jamais arriver ! Mais la passe, effectuée en pleine course et parfaitement adressée, trouve enfin son receveur, et le 14 grenoblois efface son vis-à-vis en accélérant (deuxième erreur fatale, Garvey rate son plaquage et mord la pelouse), 20 m de course du Fidjien et essai ! Le stade explose d'un formidable rugissement, comme un gros animal en transe. Victoire ! On se tombe dans les bras, on s'embrasse, on fraternise avec les voisins de place !

Quelle action foudroyante, pleine de dynamisme, gracieuse, collective, parfaitement maîtrisée dans chacun de leurs gestes par le 9, le 10, le 12 (pas d'essai sans la feinte de croisée, et donc pas d'essai sans l'appel de balle et la course parfaite de Nigel Hunt dans le dos de Blair Stewart), et enfin le 14.

 

Je veux remercier Blair Stewart du cadeau que, par son talent et son engagement, il a fait à tous les spectateurs du match, et particulièrement aux enfants qui apprennent la pratique du sport-roi.

Je tiens à souligner la grande qualité d'une action dans laquelle, et ce point me paraît capital pour l'esprit du rugby, le jeu sans ballon des acteurs (le 12 et le 14) a très intelligemment sous-tendu le maniement direct du ballon par le 10. La gestion parfaite de l'espace-temps rugbystique est fonction de la capacité des uns et autres à jouer avec ou sans ballon.

Et dans ce trait particulier du jeu, je décèle la nature "politique" aussi bien que la pertinence anthropologique du jeu de rugby. Ce n'est en effet pas le moindre paradoxe de ce jeu inventé par des Anglais doublement suspects d'être individualistes car à la fois aristocrates et férus de libéralisme : l'action apparemment individuelle n'est jamais autre chose qu'une action collective invisible. Et la justesse d'une situation sociale repose sur la profondeur de la relation humaine où chacun, même s'il demeure dans l'ombre, est conscient de jouer un rôle fondamental.

 

A tous les lecteurs de cette chronique, je souhaite une année pleine de rebonds favorables !

Blair Stewart grille la politesse à Seremaia Baï / Alipate Ratini fonce vers l'en-butBlair Stewart grille la politesse à Seremaia Baï / Alipate Ratini fonce vers l'en-but

Blair Stewart grille la politesse à Seremaia Baï / Alipate Ratini fonce vers l'en-but

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Thierry Ménissier - dans Planète ovale
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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 09:58

 

in-bod-we-trust-brian-odriscoll-biography-irelands-marcus-s.jpg

 

« Le contenu imaginaire, immatériel des choses données ne se réduit en aucun cas à la seule présence du donateur dans la chose donnée. »

 

Maurice Godelier, L’Enigme du don, 1996, p. 94.

 

 

Le néo-rugby professionnel contemporain nous sert un jeu appauvri, dans lequel le jeu d’avants, direct et tout en muscles, semble avoir pollué jusqu’à la technique individuelle des arrières, en tout cas les évolutions récentes paraissent avoir déstabilisé les équilibres ancestraux établis entre les formes variées du jeu. Fatalité sans doute d’une époque pulsionnelle confondant la recherche du plaisir et le désir de jouissance. Pourtant le week end dernier, à l’occasion de la première journée du Tournoi, on a tout de même pu voir deux ou trois choses intéressantes. Je voudrais relever quelques gestes dont il faut apprécier la valeur en termes de technique individuelle et de dynamique collective, mais surtout d’esprit du jeu – et cela non dans une intention de conservatisme (ainsi que peut le laisser craindre le début de ce billet), plutôt en vue de souligner un caractère du rugby occulté voire dénié par le néo-rugby. Plus simplement dit, je voudrais, images à l’appui, dire une des significations possibles de la passe juste, et par là mettre en lumière ce que je crois être sa valeur sur le plan anthropologique (= capable de fournir à l’humain une connaissance sur lui-même).

 

            Mon analyse, qui se focalisera d’abord sur deux gestes précis, rapproche deux joueurs que tout sépare, le physique et le style de jeu, le palmarès comme la notoriété. D’un côté, Luciano Orquera, demi d’ouverture du XV italien, de l’autre Brian O’Driscoll, BOD pour les initiés, le très célèbre et inamovible n°13 de l’Irlande. Le premier, qui présente la particularité d’être un des joueurs du circuit international les plus légers en kg, connaît une carrière en pointillé et joue un jeu plutôt inconstant dans une équipe elle-même en devenir ; son passage en France, successivement dans les clubs d’Auch et de Brive, n’a pas connu le succès escompté, et il est retourné jouer en Italie. Le second, Dubliner distingué et dieu vivant en Irlande (« In BOD we trust », ce n’est pas moi qui l’ai inventé ! http://www.tower.com/in-bod-we-trust-brian-odriscoll-biography-irelands-marcus-stead-paperback/wapi/113169979), joue depuis dix ans à tel niveau qu’il a contribué à changer les standards de comportement du si beau poste de « centre extérieur ». Rapide, nerveux, inspiré, courageux, technique, jamais battu, le beau gosse du Leinster apporte même aux différentes équipes où il joue une plus-value objectivement constatable en termes de suprématie européenne : quand il n’est pas là, ça se voit.

 

            Ce week end, le modeste ouvreur transalpin et la star confirmée de la planète ovale se sont retrouvés dans un même geste qui révèle un caractère aujourd’hui dénié par le néo-rugby : la politesse propre à ce jeu. Ce n’est pas cultiver un paradoxe facile que d’évoquer cette forme de socialité dans un sport où l’engagement physique est et sera toujours titanesque. Il suffit d’observer le geste dont je parle : la passe. Qu’est-ce qui arrive quand on se passe le ballon ? Eh bien, celui-ci circule – et c’est ce qu’apprennent tous les enfants à l’école de rugby : si le ballon, quand on le transmets comme il faut, est insaisissable, c’est qu’il va toujours plus vite que les joueurs. Mais pour parvenir à ce résultat espéré, il faut faire preuve d’une forme de civilité, qui paraît bel et bien issue d’un autre âge. Qu’est-ce qu’on fait quand, dans la vie de tous les jours, on fait preuve de civilité en offrant aux autres la meilleure part ou la meilleure place, lors d’un repas ou dans le bus ? On s’oblige, on préfère l’autre à soi, et dans cette petite chose banale on transmet par son comportement et sa posture physique, sans rien dire, un usage social nécessaire à la civilisation.

 

            Orquera et O’Driscoll ont fait l’un et l’autre preuve d’une telle forme de civilité dans les parties que leur équipe, respectivement, ont remporté contre la France et contre le Pays de Galle. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que les deux groupes vainqueurs l’ont été parce qu’ils ont été, vis-à-vis d’eux-mêmes, davantage polis que leurs adversaires.

 

Ainsi qu’on peut l’observer : https://www.youtube.com/watch?v=eTagnkuTPww le premier, très inspiré dimanche, a eu deux gestes décisifs du même genre et de grande classe, au début de chacun des temps du jeu. Sur le premier, on joue depuis peu, la première action dure de longues et intenses minutes, l’Italie a exploité un premier ballon, l’a perdu puis reconquis, et Orquera se retrouve tout à coup face à deux avants français : il lève la tête, voit le coup à jouer, prend le trou et fonce en diagonale, puis adresse une longue passe sur sa gauche en ayant fixé l’arrière français. Bel essai du réceptionneur Sergio Parisse, au bout de 4 minutes et 20 secondes de jeu.

Sur le second – et c’est celui-ci qui m’intéresse du point de vue de ce qu’il manifeste en termes de comportements – on est presque sur la ligne française, pilonnée par l’équipe azuréenne. Tout à coup, Orquera se retrouve au poste de n°9. Que va-t-il faire ? Il a en face de lui les deux meilleurs plaqueurs adverses et s’il fait un pas de trop il va se faire couper en deux, eh bien, malgré ce risque objectif tout à coup il s’engage vivement entre les deux, réussit contre les lois de la nature physique à passer les bras, et transmet le cuir à Castrogiovanni, belle brute hirsute qui n’a plus qu’à pointer dans l’en-but. Si Orquera s’oblige vis-à-vis de son pilier, c’est parce que, selon la logique de la division du travail, il revient normalement au massif n°3 d’aller défier l’adversaire. Par son inspiration, l’ouvreur assume quelque chose de très profond dans le jeu de rugby, c’est-à-dire la capacité à s’obliger pour que les autres jouent au lieu de conserver le cuir pour soi tout seul. Disons les choses : il y a – ou il n’y a pas – rugby du fait de la présence ou de l’absence d’une telle disposition éthique.

 

 

On aperçoit encore mieux cette vérité avec la « passe magique » (je souscris à cette qualification proposée par Le Rugbynistère) adressée à O’Driscoll à son ailier gauche lors du match contre les Gallois : http://www.lerugbynistere.fr/videos/la-passe-magique-brian-o-driscoll-zebo-0502131859.php. Regardez-bien : la situation est celle d’un deux contre trois, et, pour réussir son attaque, BOD doit compter, dans le camp d’en face, avec l’arrière et l’ailier droit bien placés pour enrayer le mouvement, mais également avec son redoutable vis-à-vis qui revient de l'autre côté – et il doit composer avec l’inexpérience du jeune Simon Zebo, la nouvelle flèche verte, dont le capital en termes de rugby de très haut niveau est fort mince et dont O’Driscoll peut juste espérer que son partenaire compense ce déficit grâce à son physique et, si ce jeune est vraiment doué, en faisant preuve d’instinct (mais en somme il n’en sait rien). Que fait O’Driscoll ? Il prend poliment en compte le handicap de son nouveau partenaire, et défait à lui tout seul la défense adverse ! Les problèmes posés par la situation de deux contre trois, intrinsèquement plus que délicate, l’attaquant les règle en transformant la situation en « 1 contre 3, + 1 ». Et si sa transmission est réalisée en partie à l’aveugle, c’est parce que BOD a pris dès les prémisses de l’action la décision de s’obliger vis-à-vis de Zebo. Ce dernier se retrouve donc démarqué, car il s’est engagé dans l’espace créé par son centre : il accepte d’être l’obligé de BOD, et parce que les deux attaquants jouent ce jeu, c’est du rugby.

 

Qu’on le veuille ou non, on touche ici à une vérité éternelle. Car ce type de geste est constant dans le jeu, quoique parfois invisible. Tout le monde se souvient par exemple de la course victorieuse du toulousain Denis Charvet lors de la finale du championnat de France de 1989 contre Toulon – une course solitaire il est vrai somptueuse : http://www.youtube.com/watch?v=T9HgFY7hH1E. Mais on se souvient plus rarement du lancement de jeu qui a rendu possible une telle merveille, à savoir de la passe parfaitement juste de son compère pour ce match, le fameux Codorniou. Une merveille d’offrande, un geste apparemment minime dont la subtile politesse propulsa le jeune homme à travers le terrain (et dont Charvet, à la fin du petit film, lui paraît vivement reconnaissant).

Parfois les avants aussi sont inspirés par un tel esprit. On le voit par exemple dans ce qu’on a appelé « l’essai du siècle »*, marqué par les Français contre les All Black en juillet 1994 par l’intermédiaire de Jean-Luc Sadourny servi in extremis en bout de course par son demi de mêlée Guy Accoceberry  : http://www.youtube.com/watch?v=22Gaw9mrvcE

 

  On remarque en effet la jolie passe après passage de bras (sur Jonah Lomu !) réalisée par Abdel Benazzi à la 20ème seconde du film – et aussi le mouvement d’ensemble qui alterne, tel un ballet fou de courses et de passes, les transmissions vers l’extérieur, celles vers l’intérieur et les croisées. Dans le dernier tiers de l’action, on voit que l’arrière néo-zélandais ne sait plus où défendre !

 

Pour conclure : malgré le fait que le n°12 n’arrive jamais à transmettre le ballon qu’on lui confie, et tout régionalisme mis à part, voici un essai qui n’est pas mal non plus du point de vue de la « civilité » : http://www.dailymotion.com/video/xushff_essai-gedimat-v1_sport#.URNeb4aGc70 …dans les toutes dernières minutes du récent FCG-USAP au stade Lesdiguières, il donne la victoire à l’arraché à l’équipe locale. Ce jour-là, seule une disposition à (se) donner (les uns aux autres) permit aux Rouges et bleus de demeurer invaincus sur leur terrain et les rendit capables de triompher in extremis.

 

 

* Deux essais marqués par les Français se disputent en fait le titre pompeux d’« essai du siècle » : l’autre est le premier essai des Bleus dans le match Angleterre-France de 1991 à Twickenham : http://www.dailymotion.com/video/x4kdcv_rugby-angleterre-vs-france-1991-ess_sport#.URKmUIaGc70).

Les deux mouvements tricolores ont comme on le voit plusieurs points communs – celui-ci part également d’une relance inattendue, l’ailier Philippe Saint-André joue un rôle dans les deux (inaugural dans le premier, conclusif dans le second), et le succès repose là aussi sur la remarquable incertitude que les attaquants parviennent à créer dans la défense (et dans l’esprit !) des défenseurs (évidemment, rien de plus émouvant en rugby que de sentir des Anglais désorientés).

Mais la différence vient du fait que, dans la seconde attaque, seuls des trois quarts touchent le ballon. Certes, elle part de plus loin que la première (elle parcourt 110 mètres, ce qui est exceptionnel, contre environ 70 pour l’autre), et des gestes techniques davantage variés interviennent (ainsi, le coup de pied pour lui-même de Camberabero, puis son coup de pied de recentrage) – mais cette seconde action montre moins que la première le caractère organique des actions de l’équipe qui joue (dans) la pleine folie de son inspiration, avants et trois-quarts confondus, tous genres d’hommes et de tempéraments les plus divers réunis dans un même mouvement plein de vie.

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Thierry Ménissier - dans Planète ovale
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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 12:02

ballon-de-rugby.jpg

 

 

La première journée du Tournoi des VI Nations 2013 me donne l’occasion de commencer cette série de billets consacrés au rugby, ainsi qu’on va le lire dans le post suivant. Pourquoi se lancer dans une telle entreprise ? Parce qu’il y a…le rugby, sport-roi auquel j’ai consacré des milliers d’heures de ma vie, autrefois en tant que joueur (je crois avoir été un honnête trois-quart centre de séries régionales), à présent comme spectateur-supporteur du FC Grenoble et comme éducateur en école de rugby *.


Dans ces billets, je veux parler du rugby d’aujourd’hui ou du rugby aujourd’hui, mais ce sera à travers le rugby de mon enfance, c’est-à-dire le rugby des villages, et donc le rugby de toujours : ce jeu complexe et franc dans lequel l’implication de 15 personnes en tous points différentes les unes avec les autres engendre des effets aussi saugrenus que le sont ordinairement les rebonds du ballon ovale : des résultats sportifs souvent inattendus, des expériences humaines parfois profondes, et même des enseignements philosophiquement substantiels. Oui, « des enseignements philosophiquement substantiels », et c’est moi qui vous le dit. Je crois en effet que, du fait de ses bizarres règles et de l’esprit qu’elles impliquent, ce jeu a toujours quelque chose à nous apprendre sur la réalité et sur l’humain, dans les registres que la philosophie décrète comme fondamentaux pour elle, c’est-à-dire l’épistémologie, l’ontologie, l’esthétique, la morale et la théorie politique.

 

Certes, je n’ai ni le palmarès rugbystique d’un Didier Codorniou** ni la verve poétique d’un Pierre Sansot***, et l’on pourrait se demander de quoi je me mêle.

 

Je pourrais juste dire que le rugby m’a appris tant de choses et qu’il me donne à penser…Mais ce serait très insuffisant. Il me faut ajouter que toujours, quand la réalité m’a semblé décevante ou cruelle (et dieu sait qu'elle peut l'être), il y a toujours eu un coin de ma tête qui se mettait à imaginer une passe croisée ou un coup de pied rasant capables d’envoyer le partenaire à l’essai (je jouais avec le n°13 dans le dos !). Tout s’est toujours passé pour moi selon l’alternative suivante : inventer dans l’action une combinaison originale, pertinente et élégante permettant à mon équipe de ne pas perdre, ou bien se résigner, accepter de perdre le match, et finalement de mourir. Autant dire que de solution, il n’y en a toujours eu qu’une, la première. Nous ne mourrons jamais si nous arrivons à conquérir courageusement le ballon puis à l’exploiter ingénieusement. Le rugby m’a donné et il fournit à l’espèce humaine des ressources extraordinaires, sa capacité d’« empowerment » individuel et collectif est stupéfiante – je le vois aussi, et quasiment chaque semaine, lorsque je fais office d’éducateur pour les enfants. Avant d’en dire davantage dans les billets suivants, je dois donc reconnaître que mon horizon d’attente de la réalité a été et demeure structuré par la pratique du rugby – et que par conséquent ma « vision du monde », chose tout de même cardinale pour un philosophe de métier et de vocation, est rugbystique.


Je me suis souvent dit que ne pourrais pas échapper toute ma vie à l’impératif personnel de connecter mes deux passions : la première chronologiquement parlant pour le jeu au ballon ovale, la deuxième (qui en procède, donc) pour les analyses conceptuelles de philosophie et de théorie politique. Je pense souvent au rugby, je pense parfois rugbystiquement, le moment est venu pour moi d’essayer de penser le rugby.  Par conséquent, à l’attaque !


 

Ah oui : je dédie ce billet d’ouverture à Robert Damien, rugbyman exemplaire et profond philosophe.

 

 

 

*à l'Etoile Sportive de Vaulnaveys-le-Haut en Isère près de Grenoble: http://www.esvaulnaveys.com/spip/spip.php?rubrique?9.


*Pour les plus jeunes des lecteurs : Didier Cordoniou, surnommé « Le Petit Prince » fut un des meilleurs trois quart centres français de tous les temps, un joueur d’une finesse inouïe et mon idole quand j’étais joueur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Didier_Codorniou. A titre d’exemple de ses faits d’armes, il composait avec Patrick Mesny, le joueur du FC Grenoble, la paire de centres de l’équipe de France qui a vaincu les All Blacks sur leur sol pour la première fois de l’histoire, le 14 juillet 1979 (résumé de cette mémorable partie ici :

http://www.youtube.com/watch?v=LqltQ_f_QGY).

 

**Pierre Sansot (1928-2005), philosophe, sociologue, anthropologue et écrivain français, qui fut longuement enseignant-chercheur dans la même université que moi, l’Université Pierre Mendès France – Grenoble 2 et pareillement supporteur du FCG. Immortel auteur de Le Rugby est une fête, Plon, 1991 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Sansot

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Thierry Ménissier - dans Planète ovale
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