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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 12:46

Dernièrement, j'ai été recruté sur le poste de Professeur des Universités (17ème section du CNU / philosophie) intitulé "Sciences Humaines et Innovation". Le texte de présentation rédigé pour l'audition a été l'occasion de dresser un bilan de ma recherche passée, en cours et à venir.

 

Thierry Ménissier

Allocution dans le cadre de l'audition pour le poste de Professeur "Sciences humaines et innovation", lundi 12 décembre 2011, UPMF-Grenoble 2.


Mesdames et Messieurs,

Chers collègues,

Je vous remercie de me recevoir pour examiner ma candidature sur ce poste de professeur des Universités en philosophie, dont le profil est intitulé "sciences humaines et innovation" et qui est rattaché à la nouvelle composante de l'Université Pierre Mendès France : Grenoble Institut de l'Innovation (G2I : gii.upmf-grenoble.fr/). Je présenterai ma candidature en deux moments successifs : le premier vise à vous exposer ce qui, dans mes travaux précédents, me paraît justifier cette candidature ; le second développera le projet qui est le mien avec celle-ci.


A/ Cette candidature prend sens en fonction d'un parcours personnel de recherche qui se décline en trois moments successifs :


1. La pensée machiavélienne et la question de la rupture :

A partir de ma thèse sur "Le problème de l'histoire dans la pensée politique de Machiavel" (EHESS, 2000), je me suis consacré, en philosophe et en historien de la philosophie, à l'étude de cette œuvre dans son contexte. Je me suis plus particulièrement attaché d'une part à réfléchir les éléments de crise dont elle procédait et de l'autre à restituer son pouvoir d'invention, car je me suis concentré sur la manière dont le Florentin, en confrontant la leçon des Anciens Grecs et Romains au savoir de son époque, a inventé des catégories nouvelles pour la pensée et pour l'action. Effectuée à l'EHESS, et plus particulièrement au Centre d'études politiques Raymond Aron, cette recherche initiale s'inscrivait dans le cadre de la pluridisciplinarité : elle m'a en effet permis d'installer dans mes recherches personnelles un dialogue entre philosophie, science politique et histoire (ce travail fut d'ailleurs qualifié par le CNU dans les sections correspondant aux deux premières disciplines).

Entre autres publications, dans cet axe de recherche j'ai réalisé deux livres principaux : Machiavel la politique et l'histoire en 2001 et Machiavel ou la politique du Centaure en 2010 ; le premier, version réécrite de ma thèse, porte sur la capacité de la pensée machiavélienne à penser à la fois la rupture et la continuité sur les plans historiographiques et politique, le second, interprétant la signification du machiavélisme chez Machiavel et à travers l'histoire des idées politiques modernes et contemporaines, porte sur ce que je nommerais son potentiel d'invention. J'ai également codirigé deux ouvrages collectifs, en 2001 (Machiavel, Le Prince ou le nouvel art politique, avec YC Zarka) et 2006 (Lectures de Machiavel, avec M Gaille).

 

2. L'étude des concepts fondamentaux de la modernité politique :

Puis, depuis mon recrutement au département de philosophie de Grenoble, je me suis spécialisé dans l'histoire philosophique des concepts-clés de la modernité politique : j'ai particulièrement étudié ceux de contrat social, d'empire et de République. Ce qui m'intéressait dans ce travail, c'est de réfléchir à la manière dont des catégories mentales nouvelles surgissent dans l'histoire des idées pour encadrer l'action collective et la régénérer périodiquement. J'ai ainsi réalisé plusieurs colloques, notamment sur le contrat social et l'idée d'empire, qui ont donné lieu à deux ouvrages collectifs : celui sur L'idée de contrat social. Genèse et crise d'un modèle philosophique (2004), codirigé avec JP Cléro, et celui intitulé L'idée d'empire dans la pensée politique, historique, juridique et philosophique (2006) ; j'ai également, dans cet esprit, réalisé un ouvrage davantage tourné vers la pédagogie, intitulé Eléments de philosophie politique en 2005.

 

3. L'hypothèse de la péremption des catégories modernes hérités et le projet de renouveler l'idée de république :

En voulant étudier l'histoire des idées et la théorie politique par un dialogue des disciplines, je me suis tourné vers la science politique, discipline dans laquelle j'ai réalisé une HDR en 2008 à l'IEP Grenoble sur le thème du républicanisme moderne et contemporain, pour laquelle j'ai ensuite demandé et obtenu la qualification au CNU en 17ème section / philosophie.

Ce travail, commencé il y a 3 ans, a donné matière à mon dernier ouvrage, La Liberté des contemporains. Pourquoi il faut rénover la République, qui vient de paraître, dans lequel je m'interroge sur la possibilité et la nécessité d'un changement de paradigme capable de renouveler aujourd'hui les catégories républicaines avec lesquelles nous pensons. Il est basé sur l'intuition d'une possible usure, voire d'une péremption des catégories mentales héritées.

Ces trois moments de mon travail, vous le constatez, engagent chacune à leur manière le rapport entre la tradition et la nouveauté ou l'invention, mais pas encore à proprement parler l'innovation. J'en viens à présent à mes projets avec le poste "sciences humaines et innovation".

 

B/ Projets en  "sciences humaines et innovation "

 

1.  J'ai inauguré il y a plusieurs mois des recherches sur l'innovation, et elles m'engagent dans 2 axes principaux :

         * dans une dimension épistémologique, d'abord : l'innovation représente aujourd'hui un thème à la fois très utilisé et relativement peu approfondi, du moins par la philosophie : il évoque un espoir mis dans la haute technologie et prend son sens dans un contexte économique d'effritement de la croissance, voire d'essoufflement du capitalisme financier, et aussi dans un contexte historique où il tend à se substituer à la notion de progrès. Il renvoie donc à la réalité technologique et économique, mais est-il pour autant un "vrai" concept ? Quelles réalités et quelles promesses recèle-t-il ? A mes yeux, la philosophie peut être définie comme une activité critique créatrice de concepts, et dans les années qui viennent, par un dialogue avec les autres disciplines, telles que l'économie et la gestion, j'aimerais approfondir cette recherche de type analytique ou conceptuel, en partant des grands domaines ou chantiers de l'innovation. C'est dans ce sens que je me suis orienté avec l'article récemment publié dans le n°18 de la revue Klèsis, "Innovation et philosophie, ou philosophie de l'innovation ?", article que je considère pour moi-même comme programmatique. La dimension épistémologique, outre son intérêt propre, recouvre en effet des chantiers tout à fait passionnants, tels que la relation entre l'humain et  la dynamique de ses artefacts, ou encore les rapports nécessaires entre l'innovation et l'évaluation éthique voire la réalisation contemporaines de nouvelles utopies.

         * mes recherches en cours sur l'innovation s'orientent ensuite dans une dimension pratique et plus précisément politique : il s'agit de penser les liens entre les nouvelles technologies, les sociétés contemporaines et l'espace démocratique, et cela en me concentrant sur 2 séries de questions plus précises :

         - les questions posées par la redéfinition actuelle des transports dans un contexte post énergie fossile et développement durable, si possible situés sur des territoires circonscrits, mais toujours en regard de certains principes fondateurs.

Ici se marque mon intérêt pour la recherche appliquée, et cela en fonction des choix d'un philosophe qui fréquente la science politique du fait que celle-ci propose à la recherche l'investigation "de terrain" (du fait aussi qu'elle lance à la philosophie le salutaire défi de la connaissance du terrain ?). Ainsi, à partir de janvier 2011, à partir du cadre offert par la plate-forme d'innovation ouverte qu'est le Minatec Idea's Laboratory du CEA de Grenoble, cette question du transport a pris la forme d'un projet déposé à l'Agence Nationale de la Recherche dans le cadre de l'appel à projets "Sociétés innovantes", un projet intitulé "It's New Mob" : il s'agit d'une expérimentation visant la redéfinition des modes de transport sur un territoire donné, regroupant ingénieurs, responsables du Conseil Général de l'Isère, psychologues, sociologues et philosophe de l'UPMF (pour l'instant ce projet a été classé 2ème sur liste complémentaire, soit 9ème sur 31 projets déposés au niveau français).

         - les questions posées par la nature de la société de l'information et de la connaissance.

Ce qui motive mon intérêt, c'est que dans ce secteur on voit surgir des réalités nouvelles pas encore pensées ou non suffisamment théorisées : par exemple des phénomènes tels que Wikileaks mettent en question de manière très originale la souveraineté des Etats ; se développe aussi dans le registre de l'information ce que j'ai appelé "cinquième pouvoir" qui renouvelle le journalisme d'investigation de manière désordonnée. Ces deux cas, sur lesquels j'ai commencé à réfléchir et à publier avec les outils de la philosophie, indiquent que le régime de "publicité" des sociétés est profondément en train de changer, or celui-ci m'apparaît en tant que philosophe politique absolument cardinal pour la vie démocratique.

Sur le plan de recherche appliquée, encore, la demande sociale m'apparaît bien réelle, je peux prendre comme exemple l'expertise qu'avec d'autres universitaires je suis en train de réaliser dans le cadre du Conseil de Développement de la Métro - Communauté d'agglomération Alpes-Grenoble Métropole. L'auto-saisine d'une des commissions permanente concerne la question de l'open data, ou ouverture des données numériques publiques. Une injonction est faite à l'Etat français par la règlementation européenne concernant la mise à disposition des données administratives à un large public. Or, littéralement, en la matière il n'existe aucun modèle. Il est nécessaire, à terme, de se doter de quelques principes efficaces, et il me semble que c'est là un des grands enjeux pour une société véritablement démocratique.

 

Face à ces deux séries de questions, les objectifs que je poursuis sont : (1) accompagner le changement en cours par une activité conceptuelle de référence - dans mon esprit, cette activité s'inscrit dans le cadre d'un travail de production personnelle, mais également en fonction de l'animation de la recherche, notamment par l'organisation régulière de séminaires et de colloques (regroupant 3 communautés : celles des philosophes, celles des chercheurs en sciences humaines et sociales, celles des personnes engagées activement dans la recherche sur l'innovation, y compris industriels, responsables publics et responsables d'associations), et aussi par l'encadrement de thèses, ainsi que j'ai d'ailleurs commencé à le faire ;

(2) évaluer le potentiel des sociétés innovantes à accoucher de "nouvelles Lumières" favorables à la liberté publique. Cette volonté poursuit le travail de recherche dans lequel je me suis engagé avec mon HDR sur la notion de république, et elle s'exprime par le vœu de travailler avec d'autres disciplines de SHS (histoire, science politique, sociologie, psychologie, sciences de l'éducation, économie et gestion, droit), mais aussi avec les sciences exactes et de sciences de l'ingénieur) ;

(3) notre époque me semble propice aux changements : d'où la possibilité d'examiner la relation entre innovation et transition - comme il est possible que, derrière l'inflation de la catégorie d'innovation dans les discours technologiques, industriels et managériaux, le capitalisme s'essouffle ou s'emballe, il me semble opportun de penser les transitions politiques, économiques et sociales qui s'imposent pour faire évoluer notre culture. Grâce à une activité de recherche sur l'innovation, je désire travailler à la constitution de nouvelles catégories, mais aussi peut-être à celle d'un nouvel imaginaire. Je dirais d'une formule un peu choc mais qui revêt une part de vérité pour moi qui l'ait si longuement étudié, qu'il convient d'être aujourd'hui, sur cette question de l'innovation et de l'émergence d'un nouvel imaginaire, comme un Machiavel de notre temps !

 

2. Certains projets plus concrets s'ajoutent à cette dimension de recherche :

Aujourd'hui les territoires de l'enseignement supérieur et de la recherche évoluent, qu'on le veuille ou non - à côté du dialogue avec les facultés existantes, il me semble possible, avec ce nouvel institut de recherche, de formation et de valorisation qu'est Grenoble Institut de l'Innovation, de contribuer à mettre en œuvre ce que je nommerais un Think tank de recherche publique : ce serait là une structure originale dans le paysage académique français, en fonction de plusieurs enjeux qui m'apparaissent majeurs : 

         - Au-delà de son intérêt purement académique, G2I peut se présenter comme un centre de diffusion de la connaissances vers les citoyens, et cela en rapport avec l'innovation. L'enjeu majeur me semble être ici de commencer à déconstruire, voire de réussir à dépasser la problématique dite de l'acceptabilité. Dans le cadre du débat sciences, techniques et société (et en liaison avec le Centre de Culture Scientifique Technique et Industrielle de Grenoble), un travail pédagogique sur les controverses sciences et société peut être mené avec profit, en vue de contribuer à l'appropriation civique des connaissances. Il s'agit d'ajuster le niveau de la pensée critique aux évolutions récentes de la technologie, et non pas de faire accepter ces dernières. Ici encore une certaine inventivité est nécessaire, et je crois que G2I constitue un lieu opportun pour y parvenir.

         - Une autre perspective de travail est de tester la formule d'un atelier de prospective stratégique dans lequel la philosophie jouerait un rôle majeur. Un club de partenaires (composé d'industriels, de responsables de collectivités et d'associations), pourrait être régulièrement convié à contribuer ou aider à inventer le futur. On pourrait s'appuyer sur des invités intellectuellement prestigieux, des philosophes français et étrangers intéressés par une telle démarche, et ce serait une belle tribune nationale et internationale sur les questions à la fois topiques et ouvertes comme l'avenir des villes, les modes d'apprentissage à l'école, les systèmes de production et de diffusion partagée d'énergie (smart grids). Un tel projet me semble personnellement de nature à redonner à la philosophie une place importante dans sa capacité à avoir un coup d'avance sur le réel, du fait de son inventivité propre et de ses "visions". En tout cas, ce serait une manière de réaliser la valorisation de Grenoble Institut de l'Innovation, et ce faisant d'assurer le rayonnement de l'Université Pierre Mendès France et des sciences humaines et sociales telles qu'on les pratique à Grenoble et plus généralement dans le sillon alpin et dans la région Rhône-Alpes.

Je vous remercie de votre attention.

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